Vie de saint Niègode

VIE DE SAINT NIÈGODE

(M.C.X.V. – M.I.I.D)

On découvrira dans la relation qui suit toute la vérité sur la nature & les actes d’un saint de l’Église qui sut en son temps tromper son monde & mener œuvre de mal qui n’est à ce jour été égalée que par ceux ou celles qui sont animés par lui.

LIBER PRIMVS

Si jamais il a un enfant, qu’il soit anormal, monstrueux, qu’il voie le jour avant terme, que son aspect hideux et contre nature glace d’effroi l’espoir de sa mère.

Shakespeare, Richard III, acte I, scène 2

Bienvenue à la Saint Niègode, pénitent. Approche. Tends l’oreille vers la rumeur qui monte des abîmes de l’oubli. Il y a si longtemps. Mais que sont mille années devant l’horreur, l’effroi?

Écoute !

Niègode était le fruit des amours impies d’un bedeau borgne et d’une chienne nommée Angélique. Cette chose incréable se produisit et ce n’est pas la seule merveille qui sera contée ici.

La nouvelle parvient à la cour du roi régnant sur la doulce France, le pieu Ludovic VI.

  • Messire ! Sire Louis ! Mon bon sire, un prodige… s’exclame le moine Suger, le conseiller qui s’est chargé de porter l’affaire aux oreilles du souverain. Le moment est peut-être mal choisi, le roi venant à peine de mettre le pied hors du lit. Il se laisse néanmoins compter l’histoire.

    Quelle affaire, un enfant mi-homme, mi-bête… Le récit qui lui est fait suscite un grand émoi chez ce souverain inquiet du bonheur de ses sujets. C’est un signe, se dit le roi Louis. Il congédie son compère avant de retomber dans un profond sommeil. Le roi rêve que son salut est en péril mais que l’enfer ne veut pas de lui. De grands oiseaux aux yeux de braise fendent l’air de leurs ailes à demi calcinées. Une pluie de cendres couvre le royaume.

Il se réveille à nouveau, fort guilleret. Il a tout oublié, tant de ses cauchemars que de l’étrange nouvelle qui a accueilli sa première sortie du sommeil.

Fidèle à son habitude, le monarque rejoint le prie-Dieu afin de se consacrer à ses prières matinales. La reine et sa suite l’y attendent depuis plus d’une heure. Il se surprend à se décrotter le nez et à se ronger les ongles, ce qui n’est pas dans ses habitudes, en tous cas pas en public. Quelques pets sonores achèvent de mettre fin à sa concentration. Incapable de prolonger plus longtemps ses oraisons, notre homme descend aux cuisines, encore en chemise, pas chaussé et pas rasé.

En cuisine, on ne reconnaît point tout d’abord le roi.

C’est toutefois chose faite lorsque celui-ci entreprend de quérir une omelette sur un ton badin. Sur ce repas improvisé, on ne sait que peu de choses. On raconte que toutes les poules de la basse-cour furent mises à contribution sans réussir à calmer la grand faim qui avait saisi le monarque. Un tonneau, puis un autre et un autre encore auraient été mis en perce. Le bruit a couru parmi les marmitons que le roi s’en était pris à l’un deux. Il s’en est même épris, confie par la suite l’intéressé, qui dû tâter du boudin et en goûter la sauce.

Son valet qui cherchait son maître eut fort à faire, pour le reconnaître d’abord, le ramener à ses appartements ensuite. Il renonça toutefois à l’aider à entrer dans ses habits. La reine appelée en renfort – c’était une femme à poigne – mit elle même la main à l’empoté. Bien lui en prit. Une fois devint coutume et la reine va bientôt se retrouver grosse pour donner enfin au royaume un premier héritier.

On retiendra toutefois de cette matinée mémorable que l’almonier de la cour perdit son fidèle le plus fervent. Le cuisinier royal y gagna quant à lui le convive que l’on connaît sous le nom de Louis le Gros, sixième capétien du nom. Nous nous rappelons de ce roi comme d’un grand roi. Laissons-le donc faire bombance, bonne chère et toutes ces sortes de choses. L’Histoire suivra bien son cours sans nous. Pour l’heure, reprenons là notre chronique au moment où elle débute.

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Quelques centaines de lieues plus au sud…

Le petiot tétait encore le sein d’une paysanne vérolée lorsque son père entreprit de le forcer. La brute tenta de commettre son forfait au vu et au su de tous, au moment même où sa nourrice portait le nouveau-né vers les fonts baptismaux. L’abominable assaut, commis devant une assemblée de croyants d’abord médusée et puis enragée, valut à son auteur une sentence expéditive et exemplaire. Le coupable encore en rut n’eût la vie sauve qu’en consentant à se châtrer incontinent sur la place publique.

Les cris de la foule en émoi furent bientôt couverts par un hurlement effroyable. Le membre coupable, séparé de son propriétaire légitime, inscrivit dans l’espace une trajectoire sanglante. Celle-ci fut interrompue par le bond vengeur de la doulce Angélique, sans qu’elle ne puisse empêcher toutefois qu’une pluie de gouttelettes ne se mêle aux larmes du nourrisson. La porteuse se signa et c’est à ce seul baptême qu’eut droit la pauvre charge sans nom chrétien qu’on lui avait dérobée en ces cruels instants.

Corpus delictum bien en gueule, la noble bête s’éloigna la tête haute. Justice était faite. Apaisée, la populace se dispersa.

Mais le sang versé devant l’église appelait le sang.

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Le castrat chagrin se pendit le soir même à la corde de sa grande cloche en maudissant l’auteur de cette histoire. Le battant du bourdon se mit en branle, entraînant dans une danse macabre le cadavre gesticulant. La nuit s’emplit de la plainte lugubre de la cloche Belcéphore. Alertés, les quelques manants qui se présentèrent à cette heure indue sur le parvis de l’église se firent infliger l’accablante vision du damné dansant la gigue avec le diable.

Les éléments déchaînés se joignirent bientôt aux notes sinistres qui s’égrenaient dans l’éther comme autant de reproches acrimonieux. Le paisible village ainsi que la campagne environnante furent plongés dans la tourmente. Dong ! Gedong ! Il plut des grenouilles, il plut des pierres. Le vent emporta les toitures et déracina tous les arbres de la forêt. Dans les chaumières cette nuit-là, on se cacha sous les lits.

Accablé par ces signes funestes, le curé du bourg recueillit l’orphelin. Il lui fit donner une éducation chrétienne.

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Tout Castelthorves le Bourg s’était ému du triste sort de celui qu’on prétendait né dans une étable, comme Notre Seigneur. À son chevet, une chienne en couches – uterus closus – dévorait le reste de sa portée. C’est ce qui fut dit alors. À mesure que grandissait le nouveau-né cependant, la sympathie initiale à laquelle il avait eu droit se changea en une hostilité franche et avouée.

C’est que l’apparence et le comportement du drôle ne laissaient pas de surprendre. En effet, et dès la plus tendre enfance, la pauvre créature eût à subir l’humiliation d’une dentition abondante et précoce. De plus, ce bâtard jappait dans son sommeil et consacrait la majeure partie de ses journées à trottiner la langue pendante, rendant de menus services à tous mais laissant également à chacune de ses stations des témoignages on ne peut plus distincts de son passage sous forme, il faut bien le dire, de nature, pour marquer ainsi son territoire à l’instar des nombreux cabots qu’il fréquentait sans toutefois les pratiquer vraiment.

Il avança en âge sans donner grands signes d’humanité, fort cette disposition naturelle à servir et parfois, lorsqu’on lui en laissait le loisir, à participer avec la communauté aux cérémonies du culte qu’il chérissait mais que là aussi sa personnalité si particulière le faisait se distinguer par des manifestations d’une piété que d’aucuns trouvaient excessives, on en jugera, le drôle ne restant en place que tenu en laisse, et encore fallait-il que ce fût par l’officiant en personne, une situation qui donnait lieu de la part des jeunes servants de messe aux abus qu’on devine, ceux-ci étant du même âge que celui-là.

C’était toutefois un moindre mal car si on le laissait seul, il était entendu que se répéteraient plus grandes transgressions encore, à savoir, des courses sans fin sous le transept, lesquelles se terminaient invariablement par une prise en règle de la cloche Belcéphore, sollicitée en plein sermon, à contretemps on en conviendra ou pire, pendant l’Élévation.

Ces manifestations, ces manières, le petit peuple est bon, il est patient, dur à la tâche et lent à se faire justice lorsqu’on abuse de lui, mais devant telles pratiques qu’on vient de le dire ici, il fut résolut de restreindre les allées et venues au temple de l’importun. Par la suite, devant infractions maintes fois répétées, toutes commises à grand-messe le dimanche avec force coups de gueule et aboiements, harangues que n’entendait point le commun et lui causait grand courroux, on jugea nécessaire de lui interdire l’accès aux lieux saints.

À l’annonce de cette mesure prise sans son congé, le drôle entreprit de hurler avec grands cérémonimes, à la lune d’abord, puis à tout venant, de jour comme de nuit, recevant maintes amonestations et se gaussant d’icelles. On ne lui permit bientôt droit de passage sur la voie publique qu’aux heures où il convient aux bons chrétiens de ne point s’y trouver.

La sentence fut rendue par le seigneur du lieu et appliquée avec sévérité croissante par son tuteur et le dit peuple. Tous le tinrent pour nuisible et malfaisant. On l’exclut, on le brisa, on le surnomma, en s’excusant auprès du saint du jour, Niègode le Dogue.

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Les nombreuses vexations dont il devint l’objet confirmèrent en lui un goût prononcé pour les fugues. Le pauvre enfant s’enfuyait de longues heures et restait seul à jouer avec les cailloux qu’on lui lançait à la tête, résigné au désespoir quotidien de ces marches sans but, sans choix, droit devant lui jusqu’à ce que la fatigue où les circonstances le rattrapent et le jettent au sol, à genoux, pour prier ou encore, trop souvent, pour céder aux attentes de quelque berger lassé de ses bêtes qui finissait par le ramener après avoir assouvi sur sa personne des besoins condamnables.

Ses gémissements que rapportait l’écho rassuraient et troublaient à la fois le curé qui trouvait alors dans le réconfort de la prière la force de résister aux appels impérieux que la triste clameur ne manquait pas d’éveiller dans sa propre chair.

Les Pater et les Ave ne suffisaient pas cependant à contenir la colère qui le possédait lorsque son fils adoptif regagnait le bercail. La pauvresse qui habitait ces lieux avait fort à faire pour protéger le petit des coups qui s’abattaient sur lui. C’est sur sa modeste paillasse à la cave qu’il pansait lui-même ses plaies, laissant libre cours aux larmes qu’il ravalait avec courage la journée durant.

L’enfant, dont la foi naïve lui commandait d’endurer vaillamment les grands torts et ingravances qu’on lui faisait, rendait grâce à son créateur. Tel était son attachement à Dieu. Et si ce fut dit c’est qu’on le vit à genoux, les bras en croix, à l’église d’abord, à la dérobée, puis, lorsqu’on l’en chassa, dans l’étable où il avait vu le jour.

C’est là d’ailleurs que l’évêque du diocèse lui administra la confirmation, à distance et avec force bonnes paroles et aspersions, après avoir fait recevoir sa confession par le vicaire à la retraite et sourd comme un pot qu’on lui faisait dépêcher parfois lorsqu’on voulait faire cesser les hurlements pour quelques jours.

Il arriva à l’aube de l’âge d’homme partagé entre le vif désir d’exterminer ses proches et celui de mettre fin à ses jours. Sa religion lui interdisait pourtant de donner suite à de tels projets. Il ne parvenait à exprimer son désespoir qu’en frappant sa vieille nourrice et en se mutilant.

Il entra au monastère grâce à son tuteur.

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Le Prieuré de Castelthorves était une sombre bâtisse accrochée au flanc du lieu dit de la Montagne Noire, situé à l’époque à moins d’une lieue du bourg. On y accoillait de jeunes aspirants ainsi que des membres de la petite paysannerie qui aidaient à la vigne, au soin du bétail et aux travaux des champs. Les journées s’écoulaient, paisibles. La routine quotidienne était ponctuée de séances de prières fréquentes auxquelles seuls moines et novices, conformément à la règle de vie monastique, étaient tenus d’assister. Tous cependant participaient à la procession des saintes reliques qui étaient sorties au grand jour, chacune à différentes périodes de l’année.

Ce fut justement lors d’une de ces manifestations de piété que Niègode fut accueilli au noviciat. On le débarrassa au préalable des légions de poux qui tenaient en coupe serrée son abondante tignasse. On lui fit également la leçon sur ses devoirs de novice. S’étant enquis de son nom, un frère convers poussa le zèle à lui narrer la vie de son saint patron.

  • Saint Niègode a la gouverne des vents et des flots. Il est mort martyr, passant de vie à trépas en prière, les mains jointes et chantant des psaumes, le corps attaché à l’ancre d’une goélette mamelouke, la tête fichée au mat de misaine. On l’invoque lors des naufrages, pour se protéger des déjections de mouettes et se prémunir des invasions de sauterelles. De nombreuses guérisons se sont produites à marée basse en différents lieux où il est réputé avoir pris les eaux. Se baigner à l’un de ces endroits assure d’une bonne mort. S’y noyer permet d’éviter le purgatoire. Saint Niègode est le protecteur de la moule zébrée et des calmars. C’est le patron des mariniers et des riverains.

Le jeune garçon résolut dans l’instant de rejoindre son patron dans la Communion des Saints. Il ne reculerait devant aucun sacrifice afin d’être canonisé lui aussi. C’est animé d’un émoi considérable qu’il put enfin se recueillir pour la première fois au passage du reliquaire contenant un fragment du col de la chemise de la Vierge. Il se voua corps et âme à la sainte mère de Dieu et on ne parvint qu’à grand peine à lui faire cesser les abois fâcheux qu’il se crut obligé d’émettre pour l’occasion.

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Son confesseur, le frère Émil, zélateur en titre, insistait sur la présence assidue de Niègode aux nombreuses séances quotidiennes de prière. Il espérait que les vertus de la prière adouciraient les mœurs et le tempérament de la jeune âme dont il avait la charge. Hélas, les tics dont était affligé son protégé lors des saints offices le rendirent rapidement impopulaire auprès de ses maîtres. Son inconscient mi-homme, mi-bête supportait mal la robe de bure et le chant grégorien. Les grognements et flatulences sonores, les accès de rires hystériques qui le possédaient et mettaient en joie ses jeunes compagnons lui valaient des remontrances sévères.

Il tâta plus souvent qu’à son tour du fouet et de l’eau bénite.

Le frère Émil se laissa finalement aller à un écart sur sa personne. Il le convoqua en premier lieu sous son froc pendant matines, puis, lorsque les moines eurent quitté la chapelle, il le posséda avec force transports à même l’autel.

Le jeune novice entreprit de recommander son âme à Dieu. Il eût bientôt conscience d’une nuée lumineuse qui l’enveloppait tout entier. On entendait sa prière. Son martyre ne cessait point pour autant et il ne prêta tout d’abord que peu d’attention aux paroles qui lui étaient adressées. Peu à peu cependant, le langage des anges lui devint agréable. Il lui sembla que ces choses qu’on lui donnait à entendre étaient vraies et qu’il devait les tenir pour telles.

On lui faisait à peu près ce discours:

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L’enfant tourmenté parla en langues lui aussi, répétant les paroles maudites à travers ses gémissements. Puis il se mit à prophétiser et à maudire son bourreau avant de succomber à nouveau aux sanglots. Les échos de sa misérable voix brisée rendaient fou de désir le sépulcre blanchi qui le chevauchait.

La litanie d’outre-tombe continuait:

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Il fut donné au pauvre enfant de voir et de comprendre tout ce que le récit biblique ne faisait que suggérer, de la conception inhumaine du Sauveur jusqu’à son renoncement fatidique au Mont des Oliviers. Ainsi, à un âge tendre, dans des circonstances pénibles et sans l’avoir désiré, Niègode se retrouva en possession tranquille de la Vérité. C’était un lourd fardeau. Seules les circonstances exécrables, in sacris, qui avaient présidé à la disparition de son innocence le détournèrent de la démence.

L’engeance ecclésiale qui s’acharnait sur son fondement n’eût pas la même chance car l’amer récit lui fut fatal. Sitôt entendues, les dernières paroles, fatidiques s’il en fut, portèrent un coup mortel au maître des novices. Il fut foudroyé par l’intellection des conséquences de la révélation et se retrouva roide sur le plancher glacial de la chapelle avant d’avoir pu regretter ses crimes.

Sans un regard pour le cadavre de son tourmenteur, Niègode regagna le noviciat.

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Quelques années passèrent. Des années grises, des années sombres, des années de prostration, une succession de nuits cruelles qui lui enlevèrent le peu de raison qui lui avait été alloué. Le souvenir de la vision lumineuse s’estompa et se confondit à l’ombre portée par le mal qu’on continuait de lui faire. Ce fardeau trop lourd l’écrasa. Ses jeux, ses peines, ses rêves s’en trouvèrent corrompus.

Advint un jour l’inévitable. Niègode le Dogue s’enfuit de la terre damnée qui l’avait vu naître.

Laissant derrière lui ses maigres possessions, il prit la route, vêtu d’une simple soutane trouée. Un petit chien attiré par les maigres mollets de l’apprenti pèlerin au cœur dévasté voulut se joindre à ses pas. Niègode avait perdu tout espoir. Maudissant le nom de Dieu, il bondit sur l’animal. Il s’acharna longuement sur la bête qui résistait. Vint un moment où la lumière qui brillait dans les prunelles humides ne fut plus qu’une flamme agitée, puis un simple filet. Elle s’éteignit enfin.

Fasciné, il démembra l’animal.

LIBER SECUNDVS

Car chaque homme a son affaire et son désir.

Shakespeare, Hamlet, Acte I, Scène 4.

Niègode débuta sa quête sur les sentiers du pays d’Oc – qui n’était pas encore la doulce France – livré aux souldars affamés pillant les campagnes. On le vit un temps partager le sort d’une de ces bandes de rofians à laquelle il s’était attaché en qualité d’almoniers. La peste et le mal des ardents régnaient sur le pays. On recherchait sa présence afin d’assurer aux mourants les derniers sacrements.

Toutefois, laissé seul avec les malades à l’agonie, le faux prestre les soumettait à la torture. Il plongeait un regard fiévreux dans les orbites de ses victimes afin de s’emplir de cette lumière qu’il leur dérobait dans l’espoir de nettoyer son âme de la noirceur laissée par les assauts dont il avait été l’objet. Avec le temps, il se livra à des rapports plus intimes. Les viols dont il se rendit coupable sur la personne de ces pauvres bogres à l’agonie eurent tôt fait de miner sa santé et sa réputation.

Il se retrouva lui-même un bon matin juché tout au haut d’une pile de dépouilles qu’on menait en brouette à la fosse publique. Au contact des chairs encore chaudes, Niègode eût un sursaut d’énergie. Tranchant la gorge du charretier, titubant mais toujours vif, il se soulagea entre les cuisses d’une ribaude trépassée la veille qui lui procura ainsi, à son corps défendant, sa première rencontre charnelle avec un membre du sexe opposé.

Le jeune homme guérit rapidement de son mal. Il avait vaincu la mort. Défroquant pour un temps, il revêtit l’accoutrance des seignurs de guerre, qu’il garda tout au long de sa vie publique. Il courût longtemps ainsi les charniers, disputant le corps des plus belles gueuses aux autres survivants de la peste.

Ces lieux étaient hantés par ceux et celles qui avaient échappé au fléau. Tous et toutes étaient poussés par ce fort désir de fornication qui leur faisait négliger même le boire et le manger. Tous et toutes apprirent, certains à leurs dépens, ce qu’il en coûtait de se retrouver sur le chemin du maniaque dissolu. On lui attribua par la suite de nombreux cas de guérisons miraculeuses, plusieurs moribonds ayant à son approche pris leurs jambes à leur cou.

Avide de cadavres et de rapines, Niègode commettait le mal et chacun de ses crimes effrayait la Mort. Le bruit de ses forfaits se rendait parfois jusqu’aux oreilles de ceux qui l’avaient connu.

Le temps passa et son souvenir, comme celui de la peste, se fondit à la légende.

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Le dément connut par la suite des joies simples avec une gueuse à la lourde poitrine qu’il avait fourroillée à bite décousue et qui était ressuscitée d’entre les morts pour lui pomper la moelle et les sucs.

On l’appelait la Vilaine.

Avec l’aide de ses cadettes, elle s’employa à éloigner Niègode du parcours morbide qui le voyait écumer ossuaires et fosses communes. Son retour parmi les vivants se fit en douceur, les harpies connaissaient l’art de conjuguer les boissons et les herbes, les baisers et les rires. C’est par sortilèges et grivoiseries qu’elles envoûtèrent leur protecteur.

La Vilaine usait de ses charmes avec générosité. Elle laissait aux trois tendrons le rôle d’amuse-gueule, pour ensuite prendre la place qui lui revenait. Elle était de figure aimable malgré son affligeant prénom. Et son séjour dans l’au-delà avait ajouté à sa manière hardie et lascive un caractère inspiré qui ne se démentait plus. Elle encourageait Niègode dans ses élans puis l’appelait de ses vœux. Lui, mis en train par les trois Grâces, la rejoignait avec délice.

Leur première nuit fut une affaire rondement menée malgré des préliminaires malhabiles qui menacèrent un moment de s’éterniser. Niègode aborda la tâche délicate du dévêtir, défit les agrafes, tira sur les lacets, s’énerva, tenta de faire glisser jupe et cotillons, s’emmêla, souffla et passa près de renoncer. C’était compter sans elle, l’amoureuse. Elle avait retrouvé son assurance. Toute d’indulgence, elle retint ses ris pour le guider malgré lui à travers le chemin de croix. Gracieuse, elle émergea des chiffons comme en se jouant. Niègode dut combattre l’envie de ne faire d’elle qu’une bouchée. Heureusement, son naturel apaisé par les tisanes ne commandait pas encore de tels débordements. Il n’était plus que l’amant empressé que libertinage et sorcellerie avaient fait de lui.

Rentrant les crocs, il produisit une langue bien râpeuse. Lapant d’abondance le temple du corps de sa maîtresse offerte, pâmée, il caressa l’arche des côtes, puis, répondant à sa prière, communia un long moment à l’autel érigé des pointes. Lorsque la nef entière trembla d’émoi, il emprunta la travée centrale, voie royale qui mène à l’extase du chœur, mais ne s’attarda au but que pour s’y faire regretter. Rappelant au passage son souvenir auprès du lampion de circonstance, il négocia son entrée à la porte de la crypte.

Là, la châsse de leurs sens encensés les ramenait sans cesse. Il enfila ainsi la Vilaine jusqu’à ce que le chant du coq vienne mettre fins à leurs ébats. Les nuits qui suivirent ne furent pas moins inspirées. Niègode entrait en elle avec dévotion, la pratiquait avec ferveur et la quittait en état de grâce. Certaines de leurs joutes se prolongèrent même bien au-delà du lever du jour, Niègode ayant mis fin aux vocalises du volatile téméraire.

Les trois ménades abreuvaient de nectars la bête d’amour. Vestales, lutines, ces fées du logis entretenaient le feu dans l’âtre et partageaient les ébats du couple. L’aînée, divinement charroyée du bec au troufignon, ne sentait pas que l’issue de ce duel amoureux ne pouvait que lui être fatale. Pour l’heure, possédée, se griffant les cuisses, elle réclamait un âne, ses père et mère, un régiment.

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Fort contenté par le beau sexe, Niègode délaissa son itinérance meurtrière pour le stupre et les ribotes casanières. Il s’attela à la tâche de chef de famille. Son premier rejeton fut toutefois un louveteau parfaitement constitué qu’il commit à une louve en maraude. Pensant d’abord se faire un gigot de la pauvre bête, Niègode avait cédé à une inclination moins létale. L’animal apeuré n’eût la vie sauve que grâce à l’arrivée impromptue de la meute. Profitant de l’effet de surprise, la future mère réussit à trouver son salut dans la fuite. Ses congénères y laissèrent leur peau.

Cet incident redonna au satyre le goût du sang. Auront toujours grand’soif, ceux qui s’abreuvent à la coupe cruelle…

Niègode se mit à égorger ses favorites. Il engrossa les autres et se retrouva bientôt à la tête d’une colonie braillarde qu’il finit par passer au fil de l’épée. Le cœur n’y était plus. Il reprit la route. Afin de s’assurer une descendance, il se contenta par la suite d’épargner celles qu’il croyait avoir imprégnées.

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Niègode…

Sa marche maudite se poursuivit sans relâche. Le sillage de foutre et de sang qu’elle a laissé dans l’Histoire fait frémir. Le Dogue et les bâtards qu’il engendra corrompent peut-être ta lignée, chrétien. N’as-tu pas un frère ou un fils qui hurlent à la mort, certaines nuits orageuses de pleine lune? Ton propre sang ne bout-il point parfois, à l’appel de songes obscènes? Avoue que tu ne sais pas vraiment qui est celle qui puise et épuise ta semence. Fornicateur… Confesse, pendant qu’il en est encore temps !

L’ombre de Niègode plane sur ton siècle, damné. Sache-le.

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Il erra au-delà des mers, au-delà du temps, au pays des destinées mal lunées. La solitude l’accablait. Le sens de sa vie lui échappait. La part animale en lui gémissait et il lui arriva même de se sentir las de ses crimes. Ces moments de doute survenaient à l’instant où il s’assoupissait auprès des cadavres de ses victimes.

Il en vint à se méfier du sommeil.

Afin de se ressaisir et faire reculer l’angoisse, il reprit l’habitude de se mutiler. Tout jeune déjà, il s’arrachait les ongles avec des tenailles. Renouant avec l’enfance, Niègode se trancha le pouce de la main droite. Le cri qu’il poussa alors aurait réveillé un mort. Les cadavres empalés autour de lui ne bronchèrent pas.

Par la suite, et après avoir épuisé les ressources de sa dextre, il se contenta d’en brûler le moignon. Cette médecine de cheval porta ses fruits. Le sommeil finit par le quitter. Le monde des songes renonçait à ses droits. Niègode, conforté dans sa vocation, put disposer de ses nuits à sa guise.

Il garda pourtant de cette période une certaine complaisance à l’égard des souffrances de la chair. L’ébauche d’un dessein commençait à germer en lui. Car, quoiqu’il n’osât se l’avouer explicitement, Niègode ressentait un vague malaise lorsqu’il disposait de l’un de ses contemporains. Et bien qu’il se soit presque persuadé qu’expédier ses semblables était un besoin aussi fondé que le boire et le manger, cette incertitude était à l’origine de troubles sévères qui allaient s’aggravant.

À cette époque, son régime se composait essentiellement de baies sauvages et du petit gibier qu’il braconnait dans les forêts, refuge de ceux et celles qui, d’une façon ou d’une autre, s’étaient comme lui mis en marge des lois. Il ajoutait de temps à autre à son ordinaire un brigand imprudent qui avait eu la folie de le défier ou quelque modeste pèlerin revenant d’un pèlerinage à Jérusalem ou Saint-Jacques de Compostelle.

Il lui apparût petit à petit qu’en appliquant à son anxiété assassine le remède de l’automutilation, il en arriverait à retrouver un transit digestif plus serein. Son projet avoué devint clair. Chaque vie arrachée s’inscrirait sous forme d’atteinte à ses propres membres. Par délicatesse et esprit chevaleresque, il introduisit un terme généreux dans le procédé. Certes, la surface de son corps deviendrait un témoignage à sa fureur génocide. Il se garderait cependant, dans la mesure du possible, d’y attenter lui-même, pour laisser ce soin à la charge des moribonds.

Il espérait ainsi, en partageant avec eux son goût prononcé pour la flamme et le glaive, mettre un terme aux conflits qui le déchiraient. Il proposa donc à ses proies le navrant marché. En échange d’une agonie écourtée, il réussit à soutirer, de l’un, quelque coup de couteau, de l’autre, une marque au fer rouge. Ces amabilités valaient à leurs auteurs, non pas la vie sauve, ils n’en auraient pas voulu, mais une fin plus rapide. Ses victimes lui surent gré de cette compensation. À ceux qui étaient trop mal en point pour l’accommoder, Niègode ne réclamait qu’un crachat, un soufflet. Puis, il se faisait sauter une dent ou entaillait de lui-même sa propre chair, hurlant de concert avec les mourants avant de leur briser les vertèbres.

Le scélérat dérobait ainsi leur feu sans remords. Ce faisant, il parcourait à rebours le sentier de ses tristes antécédents, chaque homicide le rapprochant un peu plus de l’état de pureté de nature qu’il n’avait connu hélas qu’hors le baptême, aussi singulier – et irrégulier – celui-ci eut-il été.

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Le Compagnon Trancheperces est un autre de ces individus sans âge, bâtard et sans le sou qui hante les légendes. On appréciait sa présence à la cour de Charles VII à cause des services spéciaux qu’il lui arrivait de rendre à la Couronne. C’était un maître de la Ferraille, un art qu’il avait appris en Terre Sainte auprès des Templiers et qui faisait de lui l’épée la plus redoutable du royaume. Il était également de notoriété publique que le Compagnon Trancheperces, troubadour à ses heures, était l’amant favori de la reine mère, laquelle le surnommait le Beau Vit en hommage à sa lance.

Momentanément tombé en disgrâce suite à un différend avec son puissant demi-frère, le seigneur Gilles de Rais, qu’il avait couvert de ridicule au cours d’une beuverie qui avait tourné à la partie fine, l’homme à dague avait entreprit une tournée des estaminets du duché rival de Bourgogne afin de se mettre au vert un temps tout en cherchant un moyen de rentrer en grâce aux yeux de la Cour qui, il en était persuadé, faisait suivre ses déplacements de façon discrète.

Il se trouva ainsi à tomber en droite ligne sur le parcours meurtrier de Niègode le Dogue.

La brute venait de se faire un parti d’Armagnacs démobilisés qui avait eu le malheur de troubler la quiétude de son bivouac de fortune. Légèrement altéré par la lutte, Niègode prit le temps de poser son regard sur le blason barré, arborant fièrement des fleurs de lys semées en orle, qui ornait la selle de ce cavalier surgi de la nuit. Surpris de se retrouver en si noble compagnie, Niègode salua bien bas. Il invita le beau sire à partager un modeste ragoût de braconnier tondu et désossé. Le voyageur accepta avec empressement. Ouvrant ses sacoches, il offrit le boire et de quoi rectifier l’assaisonnement.

L’association coupable qui suivit cette rencontre ne dura que ce que durent les roses. Il serait bien grand clerc celui qui pourrait prétendre connaître le nombre de ceux qu’ils occirent ensemble. On sait cependant qu’à cette période, nombre de bourgeoys qui participaient à l’effort de guerre du Duc de Bourgogne cessèrent abruptement de contribuer à la cassette ducale pour cause de décès.

Le roy de France fut bien servi par sa créature; les négociations qui suivirent la libération d’Orléans tournèrent en faveur de la Couronne et on peut certainement en attribuer une partie du mérite à l’effet déplorable sur le moral des troupes que produisit l’hécatombe causée par les deux redoutables saigneurs.

Beaucoup de sang donc et moult bouteilles présidaient à cette amitié de circonstance. Beaucoup de jupons également… C’est Trancheperces qui enseigna à Niègode l’art de tomber la grognasse sans la violenter.

Peu habitué à manier le madrigal et l’épigramme, Niègode se plia néanmoins un temps aux bonnes manières. C’était demander fort à son tempérament de vampire. Guidé et encouragé par son mentor, il réussit pourtant à se tailler un modeste succès d’estime auprès des épouses et des filles de ses victimes en ballant maladroitement la gaillarde avec les plus dégourdies. Sa réputation n’eût pas à en souffrir, les deux compères ne faisant pas de prisonnières.

Les meilleures choses ont une fin.

Une garce dont le sang s’était échauffé en sautant d’un lit à l’autre fit d’eux des rivaux. Cessèrent ainsi, aussi subitement qu’ils avaient commencé, les rapports courtois qu’ils entretenaient. Le temps de se reculotter, d’en venir aux mains, leur amitié s’était envolé.

La querelle inutile qui les opposa les surprenait l’un comme l’autre en état d’ébriété avancé. Inutile de dire qu’ils ne se firent pas grand mal. Ils s’échangèrent tout de même maintes bonnes buffes et torchons, frappant d’estoc et taillant la canaille autour d’eux. Le tenancier du bourdeau où ils avaient pris leurs quartiers en fût quitte pour la peur. Il n’eût par la suite qu’à reprendre épouse et reconstituer sa clientèle ainsi que le petit personnel.

Après cette aventure, le Beau Vit tenta de reprendre du service auprès de la reine mère. Un nouveau mignon avait obtenu la faveur royale. La souveraine envoya Trancheperces servir le royaume aux côtés de la Pucelle qui marchait à cette époque sur Orléans.

Niègode suivit un temps sa trace afin de venger son honneur. Il se joignit à une bande d’écorcheurs qui écumait les champs de batailles, à la recherche de nobliaux à rançonner. Trop de monstres déjà s’affrontaient sur le doux sol de la patrie françoyse naissante.

Le souffle fabuleux qui emportait le siècle l’entraîna au lointain.

• • •

Les démons qui habitaient en permanence ce tâcheron de l’abominable ne lui laissaient plus aucun repos. Il lui arriva même de s’en prendre aux arbres. La faim-valle possédait le Dogue maudit. Seule la chair humaine le contentait, bien que nombre de baptisés provoquassent de nouveau chez lui de graves crises qui le laissaient hagard et la mousse aux lèvres. Point de surprise ici…

Avec la carne, viennent le péché et les vices.

Il avait beau accompagner ses repas d’ébats digestifs vigoureux et lascifs avec les restes de sa table, il n’en absorbait que mieux tout le fiel de ces âmes timides et aigries, soumises depuis trop de générations à la loi de l’égrégore christique. Plût au ciel qu’il ne tombasse sur un juste. Il eût trépassé dans l’instant!

Il sentait bien que sa diète n’était point une panacée. Et c’est avec force jurons et invectives qu’il pestait contre la création entière pour reprendre ensuite son périple interminable, quaerens quem devoret, en compagnie des charognards à plumes et à pattes qu’il traînait dans son sillage. C’est qu’il représentait une véritable aubaine pour le règne animal, du moins cette portion qui, en accord avec le plan divin, s’est vu confier la mission de ramasser les restes du grand festin de la vie.

En son temps, Niègode fut le champion de ce banquet.

Avec le temps, se joignirent à la cohorte infernale goules, sorciers et diables attirés par la chasse menée par le monstrueux veneur. Semblable équipage ne passait pas inaperçu cependant. Le maître de la meute ne rencontra plus bientôt sur son chemin que des ivrognes et des désespérés. À ce rythme, il dût ajouter à sa pitance les charognes qu’il reniflait dans des cimetières mal protégés.

Certains hameaux fortifiés consentaient également à lui livrer des prisonniers en attente d’exécution. La rascaille se rassemblait alors sur les murailles. Les gens d’armes jetaient à bas les murs ces malheureux que se disputaient ensuite Niègode et ses commensaux. Mâchoires et mandibules, crocs, griffes et serres composaient de concert une sérénade funeste, une ode élégiaque au malheur qui ne manquait pas pourtant de contenter serfs, marchands, notables et clercs, jeunes et vieux des deux sexes confondus, horrifiés mais en redemandant.

Le châtelain pour ajouter au spectacle faisait parfois ajouter, ici, un bœuf ou un veau, là, un rival qui avait eu le malheur de le contrarier. Hommes et bêtes réunis dans une plainte commune partageaient avec épouvante et accablement le lot fâcheux qui leur incombait.

Les acclamations et les grognements qui fusaient de part et d’autre de l’enceinte montraient à l’évidence à quel point chaque partie à ce commerce trouvait son profit.

• • •

Sache-le fidèle et inspire-toi de lui, Niègode tenait scrupuleusement ses comptes. Il n’aurait su dire sur combien de chênes centenaires il avait passé ses ardeurs vénériennes les plus pressantes. Malgré tout, presque tous tes coreligionnaires vifs, occis par lui, faisaient l’objet de l’addition macabre, inscrite sur sa propre peau de la main de chacun d’eux. Il abrégeait d’autant leurs souffrances, on l’a vu, pretium doloris oblige, restant en cela fidèle à la règle de conduite qu’il s’était donnée.

Ce souci d’équité va l’entraîner dans une profonde crise morale.

Son corps n’était plus qu’une meurtrissure. À quelques reprises déjà, l’odeur pestilentielle répandue par la sanie suintant de ses plaies avait fait tourner de l’œil certaines de ses plus jeunes proies. Ne pouvant conclure avec elles son marché, il avait du les abandonner à sa troupe. Il dût se résoudre à espacer ses crimes.

Il dispersa aux quatre vents son escorte. Longtemps encore, la paix de la nuit et le repos des campagnes furent troublés par les clameurs de ces hordes hurlantes et sifflantes qui menaient grande chasse sauvage, ne s’abattant sur terre que pour emporter force quartiers de chair humaine.

Niègode laissa au temps le soin de refermer ses blessures. L’effort que demanda ce jeûne forcé lui coûta. Il réussit, par volition ou grâce divine, à tenir en échec sa nature dégénérée.

Un matin où le soleil d’une contrée désertique le tirait d’une douce somnolence, il connût un instant l’illusion d’une certaine paix intérieure. Il se resservit une rasade de l’eau-de-vie rançonnée à une caravane qu’il avait épargné la veille. L’alcool lui était d’un grand secours et il avait le vin gai ce matin-là. Un jeune berger à la vue basse qui venait de la mechta voisine lui sourit.

La vie est une aventure, pensa Niègode.

Après avoir dépucelé et dépecé son visiteur, il ne lui réclama qu’une simple morsure à la cuisse. Comme tant d’autres avant lui, le mourant consentit à mordre la peau basanée qu’on lui tendait. Il ne mit que bien peu de vigueur à la tâche. Sa joue reposa inerte sur l’épaule du meurtrier qui rougit un instant. Niègode allait lui tordre le cou mais le malheureux, au bout de son sang, avait déjà rendu l’âme.

Le Dogue n’avait pu rendre justice à celui là qui s’en était retourné ad matres sans avoir bénéficié du salaire qui aurait du récompenser sa peine. Il ramassa les restes de la petite dépouille. Le rose d’un teint altéré par les larmes, le poinçon charmant des deux jolies canines où subsistait encore à peine une gouttelette de sang sur son propre cuir tanné et velu, le tronc inerte enfin, lové entre ses bras, tout cela était un acte d’accusation. Excédé, il imprima sur la pitoyable empreinte à sa jambe l’entame de sa propre gueule avinée.

Le sang qui giclait ne parvint pas à nettoyer la culpabilité qui étreignait à nouveau son âme. Il rattacha au corps avec des épingles de fortune les membres dispersés. Le dément avait égaré les yeux mais il parvint à refermer les paupières sur les orbites désertées. Rapaillant les tripes du défunt, le satyre les replaça dans le giron éventré.

Il lui donna une sépulture chrétienne.

• • •

L‘incident avait profondément troublé le misérable. Il se retrouvait en pleine contradiction avec lui-même et ce qu’il tenait de plus sacré. Il résolût de mettre un terme à cette vie où l’idéal de rédemption qu’il poursuivait lui apparaissait maintenant inaccessible. Avant d’en finir pourtant, il désirait revoir la terre de ses ancêtres.

Il était d’ailleurs plus que temps pour lui de rendre les armes. Sa santé n’était plus ce qu’elle était quelques siècles auparavant. Son air de grand carnassier déchu lui assurait encore une certaine superbe. Cependant, la tenue de ses comptes avait laissé des traces indélébiles dans sa chair.

Il prit le chemin du retour.

C’est un Niègode flapi, borgne, podagre, quasi-manchot et à moitié anodonte qui se retrouva dans l’étable qui l’avait vu naître. Il pouvait désormais se donner la mort.

• • •

Était-ce le bûcheron cru de la veille qui ne passait point ou les souvenirs de son enfance qui lui jouaient des tours? Il ne savait trop. L’idée du suicide commençait à répugner à Niègode. Toutes ces années passées à renier Dieu se heurtaient maintenant à ses convictions d’enfant. Même le chant du coq lui semblait agréable soudainement. Malgré son trouble, il fondit sur la communauté insouciante.

S’il semblait n’avoir vieilli que d’un demi-siècle – et tous ceux qui auraient pu s’en étonner reposaient côtes à côtes dans la fosse commune – le lieu, lui, avait profondément changé. Il ne reconnût point tout d’abord dans les ruelles endormies le son de ses propres pas. Il marcha longtemps dans la cité nouvelle qui s’étendait maintenant jusqu’à flanc de montagne. Désorienté, hargneux, Niègode allait se laisser aller à l’homicide sur la personne du premier venu, lorsqu’il tomba soudain en arrêt devant un vaste portail surgi de la brume matutinale.

Un clocheton sonnait primes.

Niègode fut frappé de stupeur. L’abbaye avait elle aussi traversé les siècles et prospéré. Plusieurs ailes s’étaient ajoutées à l’ensemble initial mais le souvenir de ce lieu était resté gravé dans sa mémoire. Son passé reflua sur lui en vagues orageuses et comminatoires.

Il était dit que ce jour-là serait à marquer d’une pierre noire. Le disque solaire qui surgissait un instant auparavant, dissipant sur son passage les humeurs nocturnes, se trouva soudain rejoint dans son ascension par la masse sombre de la lune. Ce ne fut tout d’abord qu’un mince croissant, mais qui altéra tout de même sensiblement la qualité du jour, pour finir par s’imposer complètement. La rencontre des deux corps célestes à l’horizon replongea la nature interdite dans un crépuscule railleur.

Un ange passa.

Niègode redevint cet enfant captif trop laissé à lui-même, sans personne pour guider ses pas, tout un chacun ne s’intéressant à son sort ou à ses progrès dans la vie, ses découvertes, que pour se gausser ou lui faire un mauvais parti. Les démons qui hantent les cauchemars de Dieu avaient trouvé un terreau fertile dans les méandres de ce jeune cœur torturé, ouvert à tous les vents contraires.

Quelques siècles et des poussières déjà… La créature vieillissante avait fait vœu de mourir à son retour. Mais les murs de pierre devant elle hurlaient soudainement. Cette cloche maudite qui résonnait, fouillait son âme et en extirpait tout le sang. Elle sonnait, carillonnait, ordonnait:

Vengeance! Vengeance! Vengeance!

Au levant, l’astre régnant dépossédé de son éclat, tentait de faire bonne figure en lançant dans l’azur incertain des feux risibles, anneau trouble ceignant par défaut le monde de la nuit surgi de l’ombre, soleil noir, sélénite, couronne d’épines aux faisceaux obscurs, qui ne consacre plus que la défaite du jour et annonce les époques funestes. Niègode le Dogue, au centre de son univers, faisait face à son dilemme.

Il secoua le battant de la porte de l’abbaye.

Le saint homme qui lui répondit sans méfiance fut le premier possédé. Niègode le Dogue subjugua la petite congrégation. Les moines tombèrent sous sa coupe et l’endroit devint le théâtre des plus infâmes débauches.

LIBER TERTIVS

Honnête Iago!

Shakespeare, Othello

Niègode, Niègode, Niègode, suppôt de l’enfer, chien galeux, crachat, plaie ouverte dans le corps de la Sainte Église ! L’abbaye était perdue. Satan y avait élu son domicile temporel. Mais il se faisait discret, de peur d’encourir la colère de sa créature.

Niègode enseignait la Vérité à ses troupes. Il n’était pas rare que ses prêches soient interrompus par les cris d’horreur d’auditeurs réfractaires. Certains jetaient le froc et tentaient de s’enfuir en jurant. Le terrible maître enfilait alors les moinillons révoltés jusqu’à ce qu’ils abjurent et implorent merci.

C’est parmi ceux là que Niègode trouvait ceux qui devinrent ses plus fidèles serviteurs. Il s’entoura ainsi des membres d’une petite élite qu’il baptisa ses jacquets en souvenir du nom du frère du Seigneur, né comme Lui de père inconnu, qu’il prétendait être monté sur la Croix à la place de son aîné. À eux, et à eux seuls, le pasteur inspiré confiait également le plus lourd des secrets qui lui avaient été révélé à si fort prix. Et il tranchait la langue à ceux qui n’étaient pas spontanément frappés d’aphasie.

Niègode le Dogue, homme de Dieu, esprit malin… Il consacrait lui-même le vin. Il en abreuvait ses ouailles en le coupant avec du sang de génisses martyres abattues quatre fois l’an. Il réveillait ainsi dans le cœur des moines engourdis des appétences enfouies. Les effluves de la mixture impie provoquaient chez les frocards déchus des dérèglements désolants.

Les fêtes copulatives qui marquaient le passage des saisons ravalaient l’homme à un vil niveau. Les quelques austérités qui ponctuaient d’habitude les licences ordinaires étaient en ces périodes supprimées. Hommes et bêtes congressaient librement et à toute heure.

Hors les murs, rien ne transpirait des crimes qui se commettaient sans relâche, de matines à complies, des combles aux catacombes du moutier infernal. Les apparences étaient sauves. Mieux, le lieu devint un centre de la foi ! C’est que les moines apostats qui survivaient à leur initiation jouissaient d’une vitalité surprenante. On se mit à murmurer dans la ville que la vigne de l’abbaye produisait un vin miraculeux qui augmentait la longévité.

Des pèlerinages s’organisèrent vers l’endroit où la mort reculait devant les hommes de Dieu. Le nom de Niègode devint célèbre. On se pressait à la porte de l’abbaye. Les conversions spontanées étaient fréquentes et nombreuses furent les familles qui y conduisirent des fils attirés par le service de Dieu. L’abbé retors laissait parfois repartir ces fils vers leurs mères afin qu’ils puissent exercer leur apostolat. Et ces fils revenaient avec leurs frères et ces frères convertis retournaient à leur tour tendre le sombre filet.

Tous ces petits poissons se retrouvaient dans la nasse infâme.

L’abbé initiait lui-même les pauvres innocents. Des plaintes terribles suivaient ses oraisons éjaculatoires. Elles annonçaient au Ciel la damnation de ces âmes arrachées à leur salut. Inconsciente, trompée, la populace recevait ces lamentations lointaines comme autant d’offrandes adressées à Notre Seigneur. Les vocations se multipliaient. Il fallut agrandir l’abbaye. On creusa.

Les pas des pèlerins faisaient trembler les caves où s’enfouissait chaque jour davantage la moinerie sodomite.

• • •

Niègode! Hérésiarque pontifiant, cafard, poulpe, pouacre flétri… Ton nom porte au blasphème! L’abbaye assiégée était devenue le cœur d’une métropole pieuse où les guérisons de toutes natures étaient choses courantes. La cuvée miraculeuse coulait à flots dans les auberges. On louait de Byzance à Constantinople le nom de celui qui était à l’origine de tant de ferveur.

Les livres tournois et les doublons d’or entraient à flots dans les coffres de Niègode, au sommet de la gloire. Le produit de la vigne y était pour beaucoup, les rentes amenées par les familles des novices également. Cette abondance lui tourna la tête. Par pur esprit de contradiction, il entreprit de transformer l’or en plomb.

Plumbi sacra fames!

Les trente années que son abbé consacra à cette quête stérile vinrent bien près de ruiner la communauté. Les sacrifices que s’imposa toute une génération de moines, le labeur acharné de l’apprenti sorcier, les grimoires consultés, les manipulations hermétiques, les invocations, rien de tout cela n’arriva à corrompre le noble métal. Les réserves en or fondaient à vue d’œil, sous l’effet des vaporisations et projections diverses.

La folie du plomb ne le quittait pas. Il reprit ses incantations, à l’envers d’abord, puis de nouveau à l’endroit. En vain. La formule n’était pas au point. Il fit pénitence, jeûna. Il fut tenu en échec par le sort jusqu’à ce qu’il admette que seul, il était mat.

Dès lors, il apparût à l’apprenti démiurge qu’il lui faudrait obtenir le secours des forces des ténèbres. Il invoqua Belzébuth et Bélial.

Le monde des Ombres se plia aux adjurations théurgiques du magicien aliéné. Bélial se chargea de l’affaire. Il dépêcha son émissaire le plus vil, Asmodée.

Il parût plus sûr au démon de ne pas s’adresser directement au maître des lieux. Entouré de son cortège habituel d’incubes assoiffés, il apparut en songe à un des novices endormis. La voix infernale résonna dans la conscience subjuguée. Il fit savoir que Niègode recevrait l’aide réclamée. Puis, il admonesta sévèrement le dormeur distrait par l’arsenal des tourments auxquels le soumettait l’escorte libidineuse. Il le chargea d’avertir son seigneur que si on persistait à frapper à la porte des Enfers, il tancerait la communauté au moyen d’une épidémie de pucerons.

Au réveil, épuisé, terrorisé par la perspective dantesque évoquée par le diable, le moinillon fit part de la mission nocturne à son supérieur immédiat. Celui-ci se dépêcha d’alerter son maître. Niègode fit mander le jeune homme puis, après s’être fait narrer son récit par le menu, il le chassa d’un soufflet sur la tonsure du revers de la main avant d’entrer dans une profonde méditation.

C’est le moment que choisit Asmodée pour mettre la touche finale à son oeuvre.

• • •

Niègode avait sur les rayons de son antre une multitude d’ouvrages. L’un de ceux-ci était un incunable tabellaire garni de magnifiques enluminures. Il s’agissait d’une version originale du divin +De omnia pisciculi.

Si on se fie à sa légende, le +De omnia pisciculi n’était disponible qu’en quelques exemplaires qui circulaient à travers la chrétienté depuis qu’une traduction latine y avait été introduite par le mage Gerber au XIIe siècle. On a dit à l’époque que le seul fait de prononcer le titre original en grec ancien aliénait la langue et le salut de celui qui s’y risquait.

C’était donc une composition plutôt moderne qui lui avait été offerte au tout début de ses recherches par un astrologue de la cour de Bretagne. Le saint homme se rendait en pèlerinage afin d’expier les crimes commis lors d’une vie antérieure. Comme tous les monastères, Castelthorves était un lieu de passage. Les moines avaient construit à la limite du territoire du prieuré un bâtiment afin d’y accueillir les voyageurs. Niègode s’y montrait parfois afin de varier ses menus ou s’enquérir des nouvelles du vaste monde.

Le nouveau venu avait la parole facile et il était maigre comme un clou. ¨Conan de Brocéliande, pour vous servir, monseigneur !¨ Le prieur le reçut avec tous les égards et les deux clercs cassèrent la croûte ensemble. L’hôte fit percer un tonneau et on joua aux dés en discutant des Écritures. La soirée se prolongea. On avait laissé sonner vêpres, puis complies. Enfin, un différend sur un point d’exégèse mit fin à leur entretien.

Prenant congé de son visiteur, Niègode se débattit un instant avec les gonds mal huilés de la porte de l’auberge. Contrarié, il affirma avec humeur que la tête d’un des clous de la sainte croix en possession de l’abbaye avait, lui, résisté à la rouille. Conan répondit que cela se pouvait et qu’il n’en doutait point. Les choses en seraient restées là si le visiteur en passant la porte ne s’était laisser aller à une bénédiction en se vantant d’avoir été dominicain avant de quitter le froc.

Niègode n’avait pas le vin gai. Sa fureur ne connut pas de bornes. Il tenait tous les membres de cet ordre prêcheur pour des imposteurs. Lui seul méritait le titre de domini canes, le chien du seigneur. Il n’aimait pas beaucoup non plus les templiers, les bénédictins et les cisterciens.

Il donna un ordre. On allait rouer de coups son commensal. Celui-ci, dans un effort désespéré pour sauver sa peau, se jeta à genoux devant son hôte en lui offrant sa bourse et les effets qu’il transportait dans son baluchon. Un rapide inventaire du maigre butin ne révéla, outre quelques piécettes, qu’un volume relié et un jeu de cartes. Niègode feuilleta distraitement le tome.

  • Toutes les connaissances du passé se trouvent dans ces pages, annonça le pèlerin décati. Et s’emparant du jeu de cartes, il proclama : ¨Toutes celles à venir se trouvent inscrites ici !¨

  • Fort bien, répliqua Niègode. Tire donc une lame afin de savoir si tu survivras à cette nuit.

Les cartes reposaient dans un petit sac en cuir huilé fermé par un lacet. Il s’agissait d’un de ces rares jeux de Tarot dont on murmurait à mi-voix la légende dans les monastères. Conan de Brocéliande se l’était procuré par traîtrise. Il assura qu’il devait d’abord être entendu à confesse et communier.  »Procède, et prestement ! Si tu tiens à conserver tes dents », répliqua Niègode.

L’endevinaire ne pouvait plus reculer. Déliant le lacet, il entreprit d’extraire le jeu de son étui. Il se recueillit un instant, coupa les cartes et les étendit d’un geste souple sur la table devant lui. Niègode un peu en retrait contemplait silencieusement la scène. Un attroupement se forma. Les plus âgés parmi les moines présents se signèrent. Malgré le secret qui entourait la pratique de l’oracle, certains d’entre eux se souvenaient de mises en garde funestes. On ne convoque pas sans péril les forces qui communiquent la volonté divine.

Un tison roula dans l’âtre. À l’extérieur, une chouette hululait. Sous le capuchon qu’il avait rabattu sur son chef, Conan de Brocéliande suait à grosses gouttes. On distinguait à peine son visage tendu par l’effort. On l’entendit murmurer une prière étouffée. Après un temps qui sembla une éternité à l’assistance, le devin passa la main au dessus des cartes qui s’agitèrent et se mirent à faire des vagues sous l’effet du fluide magique.

Tout à coup, le nécromancien abattit violemment le poing sur la table. Une lame se retourna, une seule. Les moines furent pétrifiés. L’habile personnage en profita pour tenter de prendre la fuite. L’abbé veillait. D’un croc en jambe bien placé, il mit fin à la séance occulte. Revenant vers la table, il examina la carte qui avait semé tant de confusion dans le cœur de ses troupes.

XV

Le diable

S’approchant de la table, il retourna une autre carte, par curiosité. Un drôle suspendu par un pied à un gibet. Une visée diabolique germa dans l’esprit de Niègode. Il jeta la carte en direction du fuyard qui reposait à plat ventre sur le pas de la porte.

Acta est fabula … Ce qui dans le latin de l’époque devait signifier que la cuisine était fermée.

On crucifia le pauvre homme la tête en bas dans la fosse commune, hors les murs de l’enceinte. Le supplicié se répandit en anathèmes. Il convoqua le prieur au tribunal de Dieu, sans toutefois préciser de délai, comme c’est l’usage en pareille circonstance. Amen, se dit à part lui Niègode, nullement ému par ce manquement du supplicié à l’étiquette.

L’apprenti sorcier se mit sans tarder à l’étude du grimoire. Il consacra de longues heures à l’ouvrage fabuleux. On y trouvait un éloge des orifices du diable ainsi que leur mode d’emploi à chacun. Les méthodes d’hygiène personnelle des anges n’y étaient étudiées et commentées que pour mieux s’en gausser. Sur ces pages maudites, l’auteur inconnu avait recensé les différents degrés suivis dans l’exercice du baise-cul pratiqué entre eux par les participants aux différents Conclaves; on y décrivait notamment l’unique façon vraie de puiser à la source le sang lunaire des vierges destinées au sacrifice ainsi que celle qui permettait d’en interrompre le flot.

Il contenait des instructions à ceux qui allument les bûchers ainsi que le rituel complet du Grand Exorcisme sur les bêtes qui rampent et celles à pieds fourchus.

Bien vite cependant, Niegode dût s’avouer avec amertume que les axiomes à la base de la réalisation de l’arcane étaient rédigés dans une langue qu’il n’entendait pas. Dépité, il retourna jusqu’à la croix avec le projet de fustiger le corps du grimaud qui s’était moqué de lui.

Le crucifié avait disparu du lieu de son martyre. Le drôle avait dû bénéficier de quelque concours obscur.

Il avait disparu sans demander son reste.

• • •

Le dogue avait mis de côté l’œuvre hermétique. Par la suite, il négligea de la consulter et s’engagea dans ses propres recherches. Trente ans plus tard, Asmodée, le messager des Enfers, le démon des plaisirs impurs, faisait tomber sur la table du sorcier le cadeau oublié.

Niègode, surprit par le bruit et la poussière soulevée par l’opération de l’esprit mauvais, posa les yeux sur le tome enluminé. Il l’ouvrit au hasard et tomba sur un passage intitulé De plumbi transmutatio, qui avait attiré son attention dans le passé.

Il s’attela sans tarder au décryptage du maléfice. Les manipulations et les envoûtements étaient cachés dans un sabir dénué de sens pour qui n’utilisait pas un chiffre. Il réalisa à force de tâtonnements que l’auteur n’utilisait que la moitié de l’alphabet romain traditionnel pour transcrire ses procédés. Fort de ce savoir, Niègode parvint enfin à reconstituer l’amalgame d’ingrédients et de mesures nécessaires à la réalisation du Grand Oeuvre. Il y ajouta également quelques diableries de son cru. Enfin, lors d’une nuit sans lune, il versa dans l’athanor une pinte de sa semence et un peu de son sang.

L’or se transmua dans l’instant.

Les éléments torturés cédaient de mauvaise grâce à la volonté de l’alchimiste. Une plainte élémentaire, rebelle, emplit son antre d’un sifflement de forte ampleur. Elle s’acheva dans un chuintement lamentable aussi soudainement qu’elle avait débuté. En lieu et place du plomb convoité, se constituait une livre de matière stercorale de bonne tenue, stable et bien chaude. Elle exhalait une odeur conforme à sa nature.

Au contact de Niègode, l’or lui-même s’avouait corruptible. Le moine fou n’en tira cependant aucun orgueil. Il se replongea avec frénésie dans la production du plomb tant désiré. Il mit à nouveau à contribution la générosité des frères les plus robustes qu’il saigna proprement.

En ces jours difficiles, le père économe parvint avec peine à assurer la survie de la communauté. Les tonnes du produit organique créé par les tentatives malheureuses furent récupérées. On s’en servit pour engraisser le sol de la vigne et le vendre aux vignerons du voisinage. Les années qui suivirent donnèrent des cuvées exceptionnelles. Les moines rentrèrent peu à peu dans leurs frais.

Pour Niègode, son demi-succès marquait la fin d’un rêve, la perte amère d’une autre illusion. La rage aveugle qui l’habitait depuis l’enfance s’était transformée au fil des siècles en une colère sourde qui ne manquait pas d’inspirer ses proches. La fin de ses jours qui approchait le voyait encore incapable de faire sa paix avec lui-même.

Toutefois, il l’avait faite avec Dieu qu’il considérait comme son semblable.

• • •

Dans cet esprit à la dérive se forma un autre projet ambitieux.

Niègode s’était mit en tête de doter son abbaye d’une relique digne d’elle. Il envoya quatre de ses loyaux jacquets munis chacun d’une bourse pleine de monnaie d’or aux quatre coins de la Palestine avec pour mission de quérir les restes de leur patron, Jacques Christ, le demi-frère cadet du Seigneur. Les émissaires avaient pour seule consigne de ne point faillir à leur mission. Comme convenu, et dès leur arrivée en Terre Sainte, les quatre muets se séparèrent, chacun partant de son côté en quête de la tombe du crucifié.

Il ne leur fallut pas longtemps pour se retrouver. Tous avaient eu la même idée et ils se retrouvèrent au lieu dit du Crâne, le Golgotha. Les fouilles proprement dites ne furent qu’une formalité. Sur place, on trouvait un marché aux reliques où pratiquaient des marchands tout prêt à satisfaire aux attentes de cette clientèle d’outre-mer qui était leur pain et leur beurre.

On tiqua bien un peu tout d’abord sur l’identité du saint recherché. Il s’avéra que le Jacques en question n’était pas canonisé. Il n’était pas au catalogue non plus, on ne l’avait donc pas sur les étagères. Il s’agissait d’un crucifié, vos seigneuries sont bien certaines ? Si elles voulaient bien repasser la semaine suivante, laisser un léger dépôt…

Nos compères acceptèrent ces conditions sans sourciller. Ils rentrèrent chacun à son auberge non sans avoir fait provision des quelques clavicules, fémurs et autres mâchoires consacrées que les astucieux pilleurs de tombes avaient réussi à leur fourguer.

Au jour dit, une mauvaise surprise attendait les envoyés de Niègode. Les échos de leur requête s’étaient rendus aux oreilles du patriarche de la Jérusalem catholique. Celui-ci n’avait pas apprécié d’apprendre que des hérétiques se trouvaient sur son territoire. Le frère du Seigneur, et crucifié à sa place qui plus est ! Pourquoi pas la barbe de son aïeule, la bonne sainte Anne, puisqu’on en était à de telles extrémités ? Le saint homme en perdait la voix et il ne décoléra pas de la semaine.

On alerta les autorités civiles qui prirent la chose avec un grain de sel. Au jour dit, des gardes armés attendaient ces mauvais chrétiens en badinant ferme. Le commerce des reliques était toléré car c’était une source d’amusement inépuisable pour les populations locales. Là, toutefois, on se surpassait. La rumeur publique n’avait pas manqué de s’emparer des divagations éthyliques de ces étranges pèlerins qui traçaient dans le sable à la porte des tavernes un récit où des disciples influents du prophète Jésus s’entendaient avec Lui et les Romains pour faire crucifier Jacques à sa place.

On n’avait pas ri comme ça dans la casbah depuis les nouvelles de la débandade des Croisés devant Acre. Le commandant de la garnison mamelouk se déplaça en personne. Ni les menaces ni les promesses ne permirent au dignitaire d’apprendre l’origine d’un tel évangile. Sobres à nouveau, les mains naguères babilles des mauvais drôles étaient à nouveau liées. On leur consentit néanmoins de trouver le salut dans une retraite honteuse. L’or dont on les délesta permit de leur procurer deux chamelles boiteuses destinées à l’abattoir.

Les quatre moines infortunés se regroupèrent sur la caraque qui devait assurer leur retour et tinrent conseil. Le débat fut rondement mené, leur maître attendait, il en allait de leur salut. Avec force signes enthousiastes et hochements de têtes convaincus les compères se mirent d’accord. Ils avaient presque assez d’os à eux quatre pour produire un squelette complet. Il ne manquait en fait que quelques vertèbres ainsi que les mains et les pieds.

Il suffirait donc de crucifier l’un d’entre eux et de faire sécher ses os au soleil.

Comme toutefois aucun des conspirateurs ne se portait volontaire, on résolut de mettre fin à l’impasse en tirant à la courte paille. Celui que le sort désigna réagit hélas avec humeur. Maints horions furent échangés et le sang coula. La quête qui avait si bien commencé se serait mal terminée si l’un des protagonistes n’avait pas été visité par une inspiration. Une courte discussion suivit son appel au calme et on se mit d’accord à nouveau, pour de bon cette fois.

C’est ainsi que Niègode eût la joie de recevoir de ses sbires un squelette qu’ils lui présentaient comme complet. Il n’en demandait pas tant. Et comme chacun avait contribué, soit une main, soit un pied, leur absence sur le porteur étant plus qu’évidente, Niègode comprit qu’on essayait de le rouler. Il mit lui-même les coupables aux fers, au fond de tonne et au pain rassis en attendant de leur trouver un châtiment plus adéquat.

Accablé par cette dernière déconvenue, Niègode aurait pu se laisser aller aux extrémités qui lui étaient coutumières. Cependant, il se prit d’affection pour les ossements qu’on avait mis tant d’efforts à assembler. Il décida de passer l’éponge. Il releva ses hommes de leurs chaînes et de leurs vœux, les bénit et les envoya se faire pendre ailleurs.

Par la suite, on ne le croisa plus dans les corridors et les allées de l’abbaye qu’avec son alter ego qu’il traînait derrière lui en devisant à haute voix du mystère de ses origines et de sa fin dernière.

LIBER QUARTVS

Comment contre cette rage la beauté pourra-t-elle plaider,

Elle qui n’a pas plus de pouvoir qu’une fleur ?

Shakespeare

Le Dogue ne sortait plus guère. Un incident scabreux le mena à fuir définitivement la compagnie des hommes. C’est à une gueuse que l’on doit ce prodige et nous allons en narrer ici la navrante histoire.

Chrétien…

Les loups hurlaient à la mort cette nuit-là. Leur plainte lugubre glaçait le sang de la frêle figure gravide qui trébuchait à chaque pas. La Madeline traînait une silhouette alourdie par le fardeau commun à son genre, à ces époques où se consomme la perpétuation de l’espèce. Elle quittait le havre des bois pour trouver le secours que sa fuite hors les murs de son foyer lui commandait de quérir.

Seule, à peine une ombre fugace, elle défiait bravement la solitude mortelle des flancs de la Montagne Noire. On taira ici le drame de cette existence, le lot de misère qui était le sien et les circonstances qui l’amenaient en vue de l’abbaye maudite. La vie la trompait encore. Elle allait frapper à la porte du seul lieu sur terre où son instinct de mère n’aurait point dû la conduire.

Il est de ces desseins qui ne se laissent point éluder.

Les moines ne purent refuser l’hospitalité à cette enfant affamée qui arrivait à terme. Ils lui ouvrirent les bras, l’installèrent au réfectoire, la nourrirent. Puis ils firent quérir l’abbé. Le Dogue maudit venait de terminer un de ces examens de conscience qui lui confirmait une fois de plus la présence en son âme de tares irrémissibles et rédhibitoires. Le secours de la prière ne lui était plus accessible. Cependant, quelque méditation obscure lui procurait encore parfois un sentiment de délectation morose qui constituait alors le prélude à de brutaux épisodes de flagellations solitaires.

L’annonce inopinée de l’arrivée de la jouvencelle dans son antre interrompait une de ces séances de macérations mortifiantes. Le bougre s’arrachait la peau du dos à grandes volées au moyen d’une discipline, un chat à neuf queues munies de pointes métalliques. Les quelques mots prononcés à voix basse, du pas de la porte de la modeste cellule, eurent un effet foudroyant sur le satyre. Sa chair meurtrie s’embrasa. Il fut conduit de l’abnégation la plus sombre aux derniers degrés de l’éréthisme.

Il prit néanmoins le temps de revêtir sa haire et son cilice mais, dans sa hâte à quitter sa cellule, il piétina son squelette qui réussit néanmoins à s’accrocher à lui par une mandibule.

La tête couverte par son capuchon, Niègode fit une entrée remarquée dans la pièce. La jeune femme souhaita entrer sous terre à l’instant. Le parfum délicat qui se dégageait d’elle scella son destin. Son hôte résolut sur le champ de prendre l’adorable visiteuse pour épouse. Contenant à grand mal la monstrueuse érection de tout son être, il ouvrit les bras en signe d’accueil. À la vue du moignon brandi devant elle, la pauvresse se trouva mal. Ses eaux se rompirent.

Elle s’effondra en tremblant.

Renonçant à des vœux qu’il n’avait jamais prononcé, le renégat bénit lui-même leur union. Puis, il fit transporter sa compagne chez lui. On l’installa sur l’infâme grabat. L’odeur de bergerie qui planait sur ce lieu sembla faire impression sur la pauvre créature en gésine. Elle tressaillit lorsqu’on la déposa sur la couche obscène puis se pâma. L’application de selles la ramena à elle.

Les cris de détresse qui avaient marqués la cérémonie, le consentement ultime arraché de force et les regards suppliants de la mariée avaient affolés les moines. Ils se tenaient maintenant en retrait. Leur maître avait la situation en main. La jeune fille entra dans les douleurs de l’enfantement, sans autre secours que celui que procure parfois le désespoir.

Qui saurait dire de quelle obscure région de son âme Niègode allait trouver l’inspiration qui lui dicta la conduite criminelle qui suivit? Ces heures sombres, terribles, sont marquées au sceau de la plus irréductible infamie.

Niègode imposait un coït contre-nature à la parturiente.

Les moines consternés se réfugièrent dans la prière. La Madeline incrédule y joignit un moment les siennes. Mais sa foi en Notre Seigneur vacilla et elle chercha le moyen de se donner la mort. En vain. Il n’y avait plus pour elle d’issue que dans la folie. La pauvre créature se laissa sombrer dans la démence. Détourne les yeux de l’abomination qui se commet ici, chrétien. Elle n’est que le prélude à des horreurs plus grandes encore.

• • •

La nuit de noces céda la place à la clarté blafarde de l’aube. On éteignit les bougies. L’âcre odeur de cire fondue et de mèche brûlée vint ajouter aux tourments de la jeune femme. Le temps lui-même avait abandonné le lieu de son supplice. Même la vie dans son sein semblait figée d’horreur par le déroulement du congrès profane.

Au chant du coq, la nature suivit enfin son cours. Le relâchement soudain des viscères brutalisés mit fin au martyre de la Madeline. Dieu dans son infinie miséricorde lui accordait une délivrance qu’elle n’attendait plus. Malgré sa condition infamante, la pauvresse recouvrant l’entendement trouva le sang-froid nécessaire pour repousser la brute et mener à terme sa grossesse.

Chaque créature de Dieu a son heure pour faire son entrée dans le monde. Les cris du nouveau-né se mêlèrent bientôt aux soupirs de sa génitrice. C’était un garçon. Un novice trancha le cordon, s’empara de l’enfant et s’enfuit avec lui.

Déjà, un second enfançon se présentait. Haletante, la pauvre mère mis bas un enfant mort-né. Niègode se relevait. Il resta un moment interdit. Les rouages bien huilés de sa démence se mettaient en panne soudainement. Pas un son ne sortait des haillons dont on avait entouré le petit corps. C’était une image inerte de lui-même que Niègode contemplait ainsi. Un ange passa. La Madeline adressait des suppliques pressantes vers le Ciel.

Le satyre tenta de s’emparer du fruit de son labeur.

C’en était trop. Toutes griffes dehors, la jeune mère, se portant au secours de la petite dépouille, se précipita au devant des coups. Elle réussit à étrangler à moitié le forcené avec le lien qui l’attachait encore à l’enfant. Les moines firent chorus et Niègode se trouva contraint par ses propres troupes.

Ils frappèrent si bien qu’ils le laissèrent pour mort.

• • •

Niègode le Dogue survécut à son épreuve. Il fit monter des chaînes et du vin et s’attacha lui-même à un anneau scellé au plancher de sa cellule, à bonne distance de la couche nuptiale. Les moines lui présentèrent de loin le petit. L’abbé démontra peu d’intérêt. La mère, elle, était dans un état catatonique.

L’enfant fut confié à une vache qui venait de vêler. Quand à son frère, immolé dans le sein même de sa mère, privé de baptême, il avait rejoint les limbes. Niègode se chargea un beau matin de confirmer le décès à la jeune mère. Elle perdait des forces et ne quittait plus son lit de douleur.

Encouragé par le mutisme de la jeune femme, le forban se défit de ses chaînes et changea la literie. Tout à la dégoûtante besogne, et afin de ménager la pudeur de la jeune femme, il entreprit de lui confesser ses crimes. Il parla sans relâche jusqu’au coucher du soleil. Chacun des mots prononcés par la gueule au souffle fétide allait se loger sur le pauvre cœur pour y planter un trait de glace. La gorge frémissante tremblait d’émoi. La litanie des péchés mortels commis en conscience se succédait, célébrant le renoncement à l’espoir et disant sa foi dans le néant. Toute une vie vouée à l’erreur et au mal s’imposa ainsi à la sienne.

Terrassée par le récit de tant de turpitude et d’ignominie, la pauvresse perdit peu à peu l’usage des sens. En quelques heures, sa chevelure blanchit. Les douleurs de sa proctalgie s’aggravèrent et elle perdit des flots de sang. Les yeux éteints, elle sentit se rompre les délicates attaches qui la reliaient encore à ses rêves.

Niègode le Dogue fit une pause avant de lui confier son redoutable secret et achever ainsi d’aliéner cette âme de son salut pour se la lier à jamais dans l’au-delà.

La providence veillait.

Un ange courbé sous le souffle de la tourmente infernale défiait le Malin qui menaçait l’âme sublime retournant à son Créateur. Un glaive de lumière à la main, le combattant céleste barrait de son corps l’accès béant du monde des Ombres. Dans un ultime sacrifice, il osait mettre en péril sa propre rédemption et affronter le dam éternel. Sans baisser sa garde un seul instant, il libéra la route de celle qui se libérait de ses attaches et dont il s’était fait le champion.

Les portes de l’enfer se refermèrent sur lui.

L’intervention du Ciel lia miséricordieusement la langue blasphématoire. La Madeline avait vécu. Son pauvre cœur la trahissait. Elle retrouva un instant l’usage de la parole et rendit l’âme en pardonnant à son bourreau.

Dieu dans sa grande miséricorde rappelle parfois à lui ceux qu’il juge trop purs pour ce monde. Les moines l’ensevelirent sous la crypte, aux côtés des restes de son enfant. Ils furent nombreux à la considérer bienheureuse. On lui voua un culte fervent. Plus d’un, à la faveur de la nuit, se rendit auprès d’elle pour quérir une relique. Le pauvre tissu brûlé de la robe toute simple, d’abord, quelques brins de cheveux ramassés un à un, puis un bout d’ongle, un doigt coupé, se retrouvèrent chez les moines les plus pieux. On découvrit un jour que le tombeau s’était vidé de son contenu, miraculeusement.

N’y persistait plus qu’un suave parfum de rose.

La communauté eût à se repentir d’avoir enfreint la règle sévère. Les moines savaient qu’on n’admettait pas impunément une créature du sexe à l’intérieur des murs. Les membres de l’ordre furent mis au pain sec et à l’eau. Niègode administra au portier coupable le fouet et les derniers sacrements. Il était néanmoins le premier responsable.

Il se déposa lui-même, comme le stipulait la règle.

• • •

La vie reprit son cours dans l’enceinte déchue. Celle-ci comptait toutefois un nouveau membre dont les cris aigus perturbaient la routine monastique. C’est que nouveau-né supportait difficilement l’alimentation grossière qu’on lui destinait. Une génisse faillit mettre fin à ses souffrances en l’étouffant de son poids. On s’empressa de faire baptiser le petit miraculé qui prit le doux nom de Romulus.

Enfermé dans la crypte sur son ordre, le dernier, Niègode sentait venir son heure. Les moines voyaient à ses besoins. Soudain, une cloche tintait au campanile, parfois après des mois de silence. Les sodomonderies cessaient un instant. Celui que le sort désignait pour le service de son maître mettait la main à ses dernières volontés. La règle voulait que ce soit le plus maigre. On le reconduisait en chantant des psaumes.

Une torche fumante à la main, l’élu disparaissait lentement dans le sol en priant. On entendait au bout d’un moment une lourde porte grincer sur ses gonds, le bruit des chaînes, les cris d’effroi. Du haut de l’escalier, les moines les plus hardis risquaient un oeil et se signaient en chassant les quelques mouches grasses échappées de l’essaim qu’on entendait bourdonner dans les ténèbres.

Dès ses premiers pas, Romulus encore aux couches avait tenté de se rendre lui aussi près du caveau familial. On le ramenait en larmes à son couffin. Le doyen de la communauté prit parti pour lui en soutenant qu’il ne pouvait qu’être bénéfique de le réunir à ses proches. C’est son besson qui le réclame, répétait-il en se signant.

On finit par lui laisser le passage après s’être assuré toutefois que le maître cruel ne dissimulait pas à nouveau la clef de ses fers. Il fallut pour ce faire mettre le feu à ses vêtements. L’opération réussit avec un minimum de pertes de part et d’autre. Un frère convers perdit une jambe et Niègode tous ses cheveux.

Le petit hésita longtemps avant de s’approcher de ce père qui rugissait et tirait sur ses chaînes. Il prit l’habitude de se réfugier d’abord auprès de la sépulture de sa mère. Puis, surmontant ses craintes, il réussit à s’accoutumer à ces manières. Il répondit bientôt aux hurlements par des invectives maladroites et des jets de cailloux peu précis.

Un jour où Niègode s’était enfin calmé, un silence relatif s’établit entre eux. La crypte se remplit alors d’une rumeur étrange. Le visage de Romulus s’éclaira. Son babil naïf s’ajoutant au chant lancinant des mouches répercuté sur les murs semblait trouver des échos en provenance d’un monde lointain. S’établit ainsi peu à peu un dialogue qui changeait agréablement le bambin du mutisme auquel ses tuteurs étaient tenus. Le vœu de silence était bien le seul que les moines de cette congrégation n’avaient pas encore brisé.

Niègode, qui avait résolu d’apprivoiser son visiteur, y alla même de quelques onomatopées moins étranglées qu’à son habitude. Romulus répétait courageusement les roh et les rah. Avec un tel maître, les résultats se firent attendre. On ne comprit pas le petit, le jour où il prononça maladroitement le nom de son mentor pour la première fois.

Paparauhna…

Le sobriquet lui resta. C’est un des seuls mots qui ne traversa jamais ses lèvres tout au long de son séjour parmi les moines. C’est le cri qu’il poussait à gorge déployée le jour où il fut forcé de quitter les lieux. Afin de faire l’économie d’une bouche à nourrir, on avait décidé de le céder à une tribu d’égyptiens qui campait sous les murs.

Mis au courant de ce départ, Niègode entra dans une sainte colère. On n’apprécie parfois les êtres qu’au moment où leur présence nous est retirée. Il tenta de donner l’ordre de faire ramener son fils auprès de lui.

Les sons qui sortaient de son gosier n’avaient plus rien d’humain.

• • •

Ce coup du sort acheva d’accabler le monomane solitaire. Des crises fréquentes troublaient maintenant sa veille érémitique. Il lui arriva même de sombrer dans le sommeil. D’abominables visions s’abattirent sur les cellules monacales. Plusieurs moines perdirent ainsi la raison. Il fallut les achever.

Niègode…

Il aurait voulu prendre la route et, armé de son glaive, noyer dans des flots de sang toute la lumière du monde. Il avait troqué la proie pour l’ombre et s’en trouvait marri. Pourtant son dernier repas pesait autant sur sa conscience que sur son estomac. Tous ces corps, ces os broyés, les cris, tout ce sang…

Si jamais monstre douta, ce fut bien Niègode le Dogue cette nuit-là. La confusion s’était emparée de son esprit. Le chien galeux du Seigneur ne goûtait plus qu’à peine la moelle retirée d’un tas d’ossements. C’est le moment que choisit la mort pour accomplir son oeuvre. Elle déchaîna sur l’immortel tourmenté l’armée des mânes qu’il avait lui-même mis au service de sa fin dernière.

Il y avait là une légion.

Le son du glas résonna à ses oreilles. Perdant toute retenue et vomissant un flot de bile noire, le forcené se soulagea une dernière fois en jurant avant d’oindre son front et faire retentir sa voix de stentor : Ego te absolvo… La formule se brisa d’elle-même, in articulo mortis, dans sa gorge. Nièegode se mit à aboyer puis à hurler à la mort.

Il mit fin à ses jours en se fracassant la tête sur les dalles humides.

Une forte odeur de soufre se répandit dans la cellule. La chair desséchée qui recouvrait ses membres s’enflamma. Une lueur aveuglante imprima sur les murs suintants l’ombre fantomatique qui se détachait du corps déjà à demi calciné. Craquant de partout, la charpente embrasée livra des viscères immondes qui flambèrent bellement à leur tour, le cœur et tout le sang qui s’y trouvait combustant à ravir.

Le bourreau diabolique portait trop lourde charge d’âmes pour en être libéré au moment du trépas. Un pacte funeste le liait à ses victimes. Le feu du bûcher infernal ne put contenir le limon misérable dégorgé par les charniers furieux de son être. Les flammes assassines qui s’étaient emparées de la dépouille s’abattirent bientôt devant la marée de larmes et de sang qui surgissait du champ des trépassés.

Ondée impure, risible baptême, parodie ! Repens-toi, chrétien. Toi aussi tu mourras comme tu as vécu. La carcasse fumante resta possédée longuement par les infernaux qui hantaient sa couche. Les moines alertés par la foudre qui s’abattait sur la région ne purent s’approcher du squelette gesticulant qu’au petit matin. L’aube livide qui suivit cette nuit d’apocalypse eût peine à repousser les ténèbres qui avaient repris possession du lieu du châtiment igné de l’hérétique.

On lui fit des funérailles chrétiennes.

• • •

Sur la tombe de Niègode le Dogue, on inscrivit:

Hic jacet Reverendus P.F. Canis Negatiodei

Prior sanctae Crucis, rector rigorosus

Hujus domus fondator, obiit ano domini

M.I.I.D. die XVI septembris

Sa vie fut telle qu’on l’a dite ici. Rien ne t’a été celé, chrétien, sinon ces choses qui dépassent ton entendement.

La nouvelle de la bonne et sainte mort bouleversa la crestientet. Le roi Charles VIII, mit au courant de la triste nouvelle, trépassa d’un coup qu’il s’infligea à la tête. Rome fut ensevelie sous les témoignages des miracles que le populaire attribuait à ce saint – porteur des stigmates de surcroît – que l’on disait avoir vécu une vie entière emmuré dans sa cellule. Les autorités mirent à peine un siècle pour reconnaître le bien fondé de ces affirmations. Justin VI, dit Sixte le Juste, le béatifia. Nestor V, son successeur, le canonisa.

Ce fut son dernier geste pontifical.

La Sainte congrégation des rites recommandait d’inscrire au calendrier le nouvel élu. Toutefois, de vagues soupçons agitaient l’âme du souverain pontife. En prenant connaissance du rapport de canonisation, il fut frappé de syncope avant même d’avoir lu la première page. Il se rétablit à grand peine. Il s’aperçut à la lecture du document qu’on ne savait pas exactement quel âge avait atteint le défunt. Son certificat de baptême n’apparaissait pas au dossier.

Un autre élément jetait un doute sur la cause du bienheureux. C’était une note apocryphe qui datait du dernier pape Alexandre. L’information qu’elle contenait n’était recoupée par aucune autre. Elle provenait d’un devin de palais qui ne s’était plus manifesté par la suite. Le drôle prétendait avoir été victime d’une crucifixion aux mains mêmes du bienheureux.

La source était plus que douteuse. Le pape ne pouvait que constater que l’on n’avait pas donné de suites à cette affaire. Il aurait fallu nommer un nouveau promotor fidei. Il y aurait des délais. Le peuple réclamait son saint. Le Saint Père décida de clore le dossier. Son humeur était sombre depuis.

La cérémonie eût lieu. C’était la Saint Niègode ! Du fond de sa crypte, du degré le plus obscur de son séjour parmi le peuple errant des limbes, le juste de l’heure accédait à la Communion des Saints. La Place Saint-Pierre fut envahie par une multitude de pèlerins hystériques qu’il fallut repousser à coups de bombardes. À l’évidence, quelque chose n’allait pas. Le Tibre rougit bientôt sous le sang de la foule suppliciée. Les cris et les pleurs montèrent jusqu’au Saint Père.

À son balcon, leur tournant le dos, le vieillard était tourmenté par la vision tenace d’un diablotin mi-homme, mi-chien, qui le narguait du haut de la croix ornant le mur de la suite pontificale. Elle brillait comme mille soleils. Il fut frappé de cécité. Affolé, il déchira ses vêtements avant d’être secouru par le chef de sa garde.

Déjà, il était perdu pour ce monde.

Perds tout espoir, chrétien. À genoux ! Accompagne le pape martyr dans son épreuve. C’est aussi la tienne. Vois ! Assiste au dévoilement du secret cruel, le premier acte de la fable habile, credo de cent générations crédules. Reconnais-tu cette enfant, cette vierge confiante qui dialogue avec l’Ange à sa fenêtre? N’écoute que l’allégresse qui emplit ton cœur. C’est Elle! Et pourtant, dès la nuit tombée, c’est Elle encore qui se débat sous le toit familial, crucifiée sous le poids de l’être ignoble, indigne. On entend presque sa plainte muette, in carnalis copulare, qui affole: « Père, pourquoi m’as tu abandonnée ? »

Voile-toi la face, chrétien. La prière ne peut rien pour toi en cet instant. Nestor V mourût cette nuit-là dans d’atroces souffrances morales. Son agonie fut peuplée de visions terribles. Il refusa le sacrement des malades et succomba peu après en vouant aux gémonies ceux qui assistaient à son agonie. De son dernier souffle, il apostasia en appelant sur lui la géhenne.

On dût reclure les religieuses affectées au service papal. L’exorciste mandé sur les lieux eût fort à faire pour les protéger des membres de la Curie qui tentaient de se joindre à leurs excès. Les quelques ecclésiastiques grabataires qui avaient gardé leur dignité recommandèrent d’annuler la canonisation du nouveau saint.

Il fut fait ainsi. Niègode, excommunié à titre posthume, vit son nom frappé d’un anathème général. On le retira du calendrier des saints. Mais le mal était fait. À la tête des légions d’innocents privés de baptême, l’élu du jour avait pris d’assaut les portes du Ciel. Saint Pierre fut le premier subjugué. Niègode posséda Séraphins, Trônes et Chérubins. Sous sa gouverne, le Paradis devint la scène des crimes les plus abjects.

Ils ont cours encore aujourd’hui.

Aussi prends garde, mortel, lorsque tu t’adresses aux cieux. Prie, fol, si tu as cette audace ! Songe pourtant qu’en baillant ainsi créance à ton dieu et à ses saints, tu fais appel à bien estrange compagnie. Festoie plutôt la Saint Niègode, une fois l’an. Tes nuits seront plus sûres. Commet œuvre de chair, joue, mène grande joie.

En vérité, je te le dis, tu feras ainsi sur la terre comme au Ciel.

FIN

Tous les documents relatifs à cette affaire sont conservés sous scellés dans les voûtes des Archives secrètes du Vatican.

Publié dans la revue Les saisons Littéraire, automne 1995

Guérin éditeur

© Marc O. Rainville 1995. Tous droits réservés



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