Michael Dummett Origine lombarde du Tarot

Michael Dummett

(English version

Sir Michael Anthony Eardley Dummett (1925-2011 )

Citons tout d’abord Michael Dummett, ce tâcheron laborieux de l’histoire du jeu de carte, le père de la théorie de l’origine lombarde du Tarot : «Les progrès accomplis dans l’histoire de la carte à jouer et du jeu de cartes sont souvent dus à des méthodes dignes des détectives de romans policiers : tout repose sur des détails insignifiants qui attirent tout d‘un coup l’attention, sur des rapprochements hasardeux mais parfois concluants et sur des raisonnements audacieux pour expliquer l’inexplicable. (…) Il est, certes, possible que les figures des atouts, le choix des allégories ou leur arrangement autorisent un type de lecture ésotérique ou symbolique. Pour ma part j’en doute mais je suis prêt à en débattre. On peut se tromper sans risque sur ce point précis mais une méconnaissance totale du jeu de tarot amène à admettre l’idée largement répandue, et pourtant sans fondement, que le tarot aurait été inventé pour un usage occultiste, ou encore qu’il aurait été un instrument de divination jusqu’à son apparition comme jeu il y a 350 ans.» (1)

Dummett fait une distinction entre lecture ésotérique ou symbolique et usage occultiste. La formulation et le choix des mots témoignent d’un parti-pris doctrinal certain. Au niveau rhétorique, Dummett fait partie de l’école logique immamentiste qui se drape dans le manteau de l’objectivité, ne reconnaissant pas ainsi la nature polémique de l’historiographie, pour reprendre la formule de l’historien Ronald Rudin. L’historiographie n’est pas neutre et ne saurait l’être.

Il faut savoir que cet auteur protestant s’est converti au catholicisme. Comme c’est souvent le cas chez les ¨converso¨, il donne ici un peu l’impression de marcher sur les eaux. C’est un style qui convient néanmoins très bien au travail que le distingué philosophe a accompli au sujet de la présence du Tarot dans le terreau d’adoption lombard où le jeu a véritablement pris son essor comme outil de divertissement.

Les Modernes (moderni) qui ont conçu le Tarot ne souffraient pas du clivage que leur prête le chercheur anglo-saxon. C’est justement pour en faire un instrument de divination que le jeu de Tarot est imprégné de symbolisme. C’est la même logique qui a présidé à l’édification des cathédrales, n’en déplaise aux tenants de l’orthodoxie en ce domaine. Les représentations allégoriques élèvent l’âme et la préparent à la prière et, en dernière analyse, à la divination.

Ces représentations, qu’on le veuille ou non, sont à des niveaux divers et variés recouverts de voiles, de filtres de lecture. Je donne donc raison également à Victor Hugo qui a compris et célébré mieux que quiconque ce qui se cache derrière le caractère d’opacité sémantique de ces bâtiments du culte.

L’analyse minutieuse des codages du Tarot relègue aux oubliettes cette théorie extraordinaire qui donne une origine lombarde plutôt que française au Tarot. Il faut d’abord savoir que le simple ajout des suffixes co ou chi au mot tarot est typique de la tendance lombarde de l’époque à s’approprier les éléments de la culture dominante voisine qui affluaient sur son territoire par la célèbre route qui reliait la France et l’Italie de l’époque, la Via Francigena.

Pour Émile Mâle, ¨(…) la poésie française entrait en Italie par les grandes routes des pèlerins ; c’est par ces routes aussi qu’y entra l’art français. Dans le courant du XIIe siècle, nous voyons les églises lombardes s’enrichir d’ornements nouveaux venus de France.¨(2) ¨Quelle merveilleuse histoire que celle de ces grands chemins de l’humanité ! Rome les avait fait servir à la conquête du monde, la France s’en sert à son tour pour répandre son génie, et, par ses pèlerins, ses chevaliers ses poètes, ses artistes, elle commence, dès le XIIe siècle, son éternel apostolat.¨ (3)

C’est Mircea Eliade qui illustre le mieux les dangers qui menacent les historiens amateurs ou les érudits immanentistes qui adhèrent aux préceptes de la raison instrumentale. À l’évidence, c’est le piège dans lequel Dummett est tombé lorsqu’il s’est penché sur la question des origines. ¨Tout document, même contemporain, est <<spirituellement opaque>> aussi longtemps qu’on n’arrive pas à le déchiffrer en l’intégrant dans un système de significations. Un outil, préhistorique ou contemporain, ne peut révéler que son intentionnalité technologique : tout ce que son producteur ou ses possesseurs ont senti, rêvé, imaginé, espéré en relation avec lui nous échappe. Mais il faut au moins essayer de nous <<imaginer>> les valeurs non matérielles des outils (…). Sinon, cette opacité sémantique peut nous imposer une conception complètement erronée de l’histoire de la culture. Nous risquons, par exemple, de confondre l’apparition d’une croyance avec la date avec laquelle elle est clairement attestée pour la première fois.¨(4)

Bref, même s’il est attesté que les premiers exemplaires de tarocchi sont apparus dans l’Italie de la Renaissance, en aucun cas n’est-ce suffisant pour décréter qu’il s’agit là de la période et du lieu où a été créé le jeu.

Je trace donc la ligne clairement. C’est à une conception fossilisée de l’histoire que souscrit le philosophe britannique. Son travail d’historiographie du Tarot a fait reculer de deux cent ans les progrès réalisés par l’analyse iconographique menés par des pionniers comme l’abbé Constant, par exemple.

***

La découverte d’un code dans le Tarot de Marseille permet d’arrimer le jeu à une période historique précise, celle que Jacques Le Goff appelle le beau Moyen Âge, et d’illuminer celle-ci d’une lumière nouvelle. Il nous faut faire le deuil de nombreuses conceptions désuètes. L’éclairage que je propose fait entrer le jeu et l’époque qui lui a donné naissance dans un nouveau paradigme. Nous devons abandonner l’idée qu’il est né dans l’Italie de la Renaissance. Nous sommes au XXIe siècle, à l’heure de l’euro; on ne peut pas continuer à compter éternellement en Lires !

Le Tarot a donc été inventé par l’abbé bénédictin Suger de Saint-Denis (France), le père de l’art gothique, dans le scriptorium qui jouxtait son église abbatiale au milieu du XIIe siècle. Les spécialistes reconnaissent que l’inspiration symbolique à la base de la constitution des images du Tarot est de même nature que celle qui a donné naissance à l’art gothique. On hésite encore cependant à placer l’origine du Tarot en France du XIIe siècle. Les preuves documentaires semblent inexistantes. Ce débat rappelle les discussions contradictoires au sujet de l’origine du Roman de Renart. Là encore, la recherche n’a progressé qu’au moment où les chercheurs ont accepté de se pencher sur la nature même des différentes versions de ce texte plutôt que sur les sources documentaires existant à son sujet.

Lorsqu’on acceptera d’examiner le jeu lui-même, on devra se rendre à l’évidence que ses codages ne peuvent qu’être le fruit de la période et de la région géographique que j’ai identifié. En réalité, la possibilité que le Tarot original ait été un objet conçu dans le secret – et ne laissant donc peu ou pas de traces documentaire – correspond tout à fait aux critères qui définissent les paramètres de la recherche historique. Le Tarot a d’abord fait surface à l’étranger à la suite d’un bris dans le voile qui recouvrait son existence. Il est réapparu ensuite dans son pays d’origine, après une longue période d’hibernation.

L’ouvrage du Tarot est intimement lié à la France du Moyen Âge et à la langue française même s’il est imprégné d’apports extérieurs. Cependant, l’aspect souvent irrévérencieux de parties de l’ensemble donne l’impression qu’il a été conçu par des observateurs critiques – et qui ne manquaient pas d’humour – opérant un peu en retrait de la société qu’ils dépeignaient.

C’est donc également une oeuvre d’art.

Mes travaux portent sur quelques-unes des clefs de ce chef-d’œuvre d’ingéniosité. Je ne prétends pas avoir tout dit ce qu’il y avait à dire sur lui. Cependant, le cadre d’interprétation redécouvert ici devrait permettre d’établir les bases d’une compréhension éclairée pour les amoureux du jeu et peut-être aussi d’établir un pont vers des chercheurs oeuvrant au sein d’autres disciplines.


(1) Michael Dummett, in Tarot, jeu et magie, p. 9-10

(2) Émile Mâle, L‘art religieux au XIIe siècle en France, p. 273

(3) Id., p. 279

(4) Mircea Eliade, Histoire des croyances et des idées religieuses, tome I, p. 17

© Marc O. Rainville,2008. Tous droits réservés

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2 réponses à Michael Dummett Origine lombarde du Tarot

  1. Rom dit :

    Très intéressant.

  2. jerome dit :

    Rom, sais-tu que Michael Dummett a élaboré un concept appelé Causalité inversée (ou « Rétrocausalité ») ?

    sur Wiki :
    Causalité inversée

    mais l’article est plus fourni en anglais : Retrocausality

    citation : Il s’agit de disjoindre la causalité du sens ordinaire du temps, et donc d’affirmer la possibilité qu’une cause future ait un effet au passé, ou en d’autres termes de remettre en cause l’axiome selon lequel toute cause précède son effet.

    Ca ne rappelle-t-il pas Tchalaï : « Le Tarot vient du futur… » ?…

    j’ai l’impression que sur ce terrain vous pourriez éventuellement… peut-être pas vous mettre d’accord… mais déjà causer un brin.

    En tout cas, le personnage n’est peut-être pas aussi ‘sérieux’ (au sens ‘rigide’) qu’on pourrait le croire de prime abord (c’est à dire: si on t’écoute…).

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