Marc Mamias Les cadeaux oubliés

 Marc Mamias

Salomé ou Les cadeaux oubliés

Pour Martine

Le printemps avait été livré en retard cette année-là. Ce n’était pas de sa faute. Sur la rue Coloniale, la gadoue en refluant abandonnait le terrain à un asphalte jonché de seringues jetables et de condoms crevés. La grande ville muait. Je changeais de peau moi aussi, telle une couleuvre urbaine soumise à la fatalité de cycles obscurs. Je vivotais, craintive, sans passion, coincée dans une identité étriquée. Je tentais de reprendre pied. J’avais vu la mort au Sud. Le Guatemala… La mort m’a vue elle aussi, de dos, me poussant, la sainte frousse aux trousses.

Une nuit de malheur, un reportage qui dérape, un retour en catastrophe.

Je rentrais à Montréal à court de larmes. Vous n’en trouverez pas beaucoup dans mon histoire. Et pourquoi pleurer quand on peut en rire? Je vous le demande. J’ai fait mon trou chez Zéro, près du Carré Saint-Louis; on ne le verra plus dans deux secondes. Quand il a vu ma tronche, il s’est barré au Népal. J’ai repris son bail, un futon crevé et deux plantes vertes. Mes trois semaines de poussière et de brousse, turista incluse, m’avaient étendue au tapis. J’étais à moitié sourde, aphone. Des bacilles exotiques me grignotaient les rognons en dansant la chamade avec les images pourries qui m’empoisonnaient l’encéphale.

Isolé, banni par quelque dictat connu de moi seul, j’ai réussi à retrouver mon souffle. Il aura fallu pour cela que je prenne part à de bien étranges rituels, que je sacrifie malgré moi à des dieux qu’on dira aujourd’hui, retrouverait-on un seul de leurs noms, quelque trace apodictique et insensée, mort-nés. En ce temps-là, je priais pour que ma chance tourne, que les dictateurs et les scélérats se retrouvent en prison. Je priais encore plutôt que de réprouver. En ces jours sombres où je ne semais plus que vains anathèmes, j’ai tiré mes clichés. J’ai converti les dollars US sauvés du naufrage en acides et en papier photo. La panne n’est venue qu’après une attaque combinée de grippe et de scorbut. L’hiver que j’avais tenté de casser en deux me rentrait à nouveau dans le système. Tilt…

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Payer le loyer devenait une galère. Pragmatiques, héroïques, mes lentilles se sont sacrifiées. Castré sans recours, l’appareil estropié s’est réfugié auprès d’une plante compatissante. Pauvre Nikon! Son oeil de cyclope impuissant, baillant sur le vide, était une présence muette, un reproche constant. J’ai tenté de me maintenir à flots, je le jure. J’avais retrouvé un filet de voix. Je reprenais du poids. Je me suis mise à l’affût des contrats. J’ai fait le tour des salles de rédaction. On aimait bien mes photos. Jusqu’à ce que je précise qu’elles n’étaient pas truquées. Feu la vérité. L’horreur vend bien mais pas à un tel prix. Un hebdo de quartier m’a redonné confiance un instant. Le directeur m’a consenti une avance. Et puis la tuile, le journal est mit en faillite! Subvention retirée, on coupe à blanc dans le communautaire. J’aurais dû me méfier.

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Les flocons floculent. Le calendrier m’en… quiquine. Je repose en paix. J’attends le facteur, la manne, l’aide sociale. Ma chambre noire y est passée. Nikon aussi, bien sûr, je vous fais grâce de la scène. Ce n’était pas de sa faute. Le printemps mettait le paquet. Droit devant mon boui-boui, les premiers beaux jours arrachaient les couvertes accrochées aux fenêtres aveuglées d’un triplex anonyme, révélant les jolis minois d’une faune pâlotte, yeux sombres et cheveux à l’avenant, des frimousses endormies que le soleil agresse et qui rendent les coups au chant des écureuils en rut en ghettoblastant tout ce qui cavale devant leur meunerie. Filles de joie, petits macs en rut, filles de peine, clients à l’affût, junkies jusqu’aux yeux, tous… C’est sur cet univers que régnait Marco le pusher. Je lui fais une place ici parce qu’il n’avait pas vingt ans mais qu’il en faisait bien le double. Il n’était pas beau mais il était là, le petit Italien. C’est aussi son histoire à lui. J’étais tombée chez les anarques. Ces gens-là sont contagieux. Ils ne métabolisent pas comme leurs contemporains. Le sommeil les perturbe. De toutes façons, dès qu’on vous classe parmi ces gens-là, vous êtes presque sûrs de passer au télé journal comme sous-produit recyclable de notre civilisation phallo flasque en phase de rétention intestinale terminale qui agonise en se tapant à la télé le spectacle de ces pionniers qui ont le dubious privilege de vivre le malheur avant tout le monde. Parce que le vrai monde se dit que c’est pas du monde, ce monde-là. Cet échantillon de plèbe post-moderne pesait sérieusement sur le moral du petit peuple de mon quartier. La piquerie quittait une période de latence hivernale toute relative. Les voisins retenaient leur souffle. Un beau matin, un des mutants hagards s’est mis à mordre. Pas de chance pour sa compagne. Les cris de la pauvre fille ont ameuté tout le voisinage. Il fallait agir. J’ai traversé la rue. Je leur ai offert des sandwiches au beurre d’arachides et des cigarettes. Il ne me manquait que le drapeau blanc.

Ma petite diversion a forcé les canines cannibales à battre en retraite. Allez savoir pourquoi, la cocotte que j’avais sauvée des crocs délinquants m’en voulait à mort. Marco, imperturbable, remplissait de coke ses petits sacs de plastique transparents. J’allais tirer ma révérence mais déjà la force constabulaire, média au pied, montrait à son tour les dents. Marco, imperturbable, me montre la fenêtre.

–          T’es mieux de sortir par derrière.

Et il me fourgue sa dope dans la brassière. Méchant prétexte. Le lendemain, nous avions tous notre photo dans le Journal de Montréal: «Western sur Coloniale». Marco était de retour le lendemain. Il s’est monté un nouveau cheptel dans le temps de le dire. Tout le monde se parlait sur notre bout de rue cet été-là.

C’était gai.

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Ma vieille proprio polonaise se faisait appeler Mary. Elle ne participait que modérément à l’inconscience ambiante. Bien qu’elle accusât chaque jour davantage un âge plus avancé que celui de ce siècle qui la confondait, qu’elle fût sourde comme un pot et ne comprit que dalle à mon baragouin, nous avions toutes les deux de courts instants de communion où nos yeux se disaient des choses qui moi me ravissaient et la faisaient, elle, frissonner. Un étage et trois fois mon âge nous séparaient sans parvenir à enlever à ces occasions l’espèce de joie simple qui était à l’époque tout l’amour que j’avais en partage, hormis bien sûr les coups d’œil appuyés des jolies fleurs de pavé qui s’épanouissaient en cette saison devant sa propriété. Et ne me demandez pas qui leur a dit que j’étais aux femmes. S’il vous plait… Ma proprio le savait elle aussi. Elle offrait à sa locataire préférée une réduction de loyer afin de conserver son appui. J’acceptai et consentis en échange à repeindre façade et balcons. Marché conclu! L’été me voyait effectuer symboliquement une modeste remontée sociale. C’est ainsi que, juchée sur mon échelle et défiant le danger, j’apparaissais quotidiennement aux pensionnaires du zoo d’en face. C’est ainsi que, cheveux noués et camisole au vent, j’apparus aux beaux yeux sauvages de la farouche Salomé. C’était un soir de poubelles, il m’en souvient, une veille de la Saint-Jean. À quatre pas, du côté du couchant, la Prince-Arthur méphitique et excessive emportait son flot saisonnier d’apprentis nababs béats, pratique bon enfant d’un festival de la panse sempiternel en quête d’aubaines allogènes et consistantes, feta industriel, langoustines surgelées, tacos coquins et piquette au litre, l’ensemble composant un menu liturgique auquel je me résignais parfois à communier de bonne ou de mauvaise grâce selon l’humeur, victime de mon âge et du désir de conformisme qui accable alors les âmes les mieux trempées. La mienne était pourtant à l’abri ce soir-là, un destin se préparant en sourdine. Le passage du camion à vidanges venait de m’imposer une retraite forcée. Je nettoyais pinceaux et paluches à l’esprit-de-bois. Cuite à point par le rayonnement sans gêne d’un soleil voyeur et réchauffée dans l’âme par le los taquin d’un boueux, j’appréhendais vaguement la montée de sève qui partait à l’assaut de mes endocrines. C’était un soir de poubelles. Le flonflon strident de la benne mécanique ravit à jamais les premières paroles que m’adressait Salomé. Emportés par le grand fleuve qui charroie les cadeaux oubliés, ces mots disparus sont pour moi le début du monde, les pétales délicats d’une fleur fragile que cette fille à l’allure de nénuphar m’aurait offerte. Dans l’abysse des prunelles de braise qui se lovaient en moi, je lus que l’univers est un cœur qui bat, pulsé par le feu d’une chair tissée d’étoiles, que le temps s’écoule tel une onde, marée éternelle fluant et refluant au rythme de milliards de big bangs silencieux, comme inspirs, souffles, et que notes inégales, nous rejouons sans cesse une symphonie retranscrite, répétée, dans l’espoir d’un jour, un monde où jouer sa vie sans faillir, simplement, serait une apothéose et un enchantement. Cette partition-là, elle existe, confuse encore, timide mais en marche. J’ai vu la musique, j’ai entendu les sphères dans les yeux de celle qui m’enseignait ces choses. Dès lors, sachant cela, il ne m’aurait pas coûté de mourir dans l’instant. Tricher! Filer! Glisser vers la prochaine représentation, la suivante, celles qui suivent, surfer sur des secondes cosmiques de vingt-six milliards d’années moins des poussières et rattraper à nouveau les syllabes fugitives, en saisir le sens, le rythme et parvenir ainsi prévenue et plus sage, virtuose peut-être, à adoucir les nuits et les jours de nos deux cœurs qui s’aiment et s’aimeront encore, complices un peu plus chaque fois, comme voleurs. Et qui sait si une bonne fois, nous ne nous évaderons pas, transportés par des secrets simples, nos mots et nos soupirs entrelacés nous servant d’armure. L’occident à l’horizon brûlait ses vaisseaux. La frange vitale incendiée pulvérisait d’ors et de pourpres la douceur de l’éther avant de se rendre au crépuscule amène d’une nuit elliptique de solstice. Salomé se penchait vers moi, enveloppante, légère, telle une nuée issue de la tombée du jour. Elle s’est assise sur le palier. Elle pose une joue frémissante sur la mienne, offrant sa frêle poitrine à la caresse de mon regard. Elle semble ailleurs. Puis, elle s’intéresse à mon intérieur qui l’interpelle, compère, par deux portes entrouvertes et une volée d’escalier. Elle regarde vers le balcon comme si c’était le ciel. Elle risque le torticolis. Elle est montée. Je l’ai suivie, envoûtée. Ma visiteuse souhaitait se reposer, prendre un bain, dormir si possible. Une vague de lumière emplissait mon caveau funéraire; mes ancêtres atomisés me laissaient les lieux. Il n’y eut plus bientôt que le timbre de bracelets de cuivre qu’on laisse choir, le soupir d’une robe de velours charbon foulée aux pieds. Je tirai les rideaux sur mon bonheur, engageai les verrous, à l’affût déjà des souvenirs, ces perles éphémères que l’on porte en soi. J’entends encore la cascade cristalline des bagues qu’elle oubliera le lendemain sur le faux marbre du lavabo, le plouf d’un bras qui rejoint le corps dans le havre du bain-mousse. Je m’isolai un moment. Je tentai de reprendre mes esprits devant le canal météo, le temps de réaliser au bout d’un moment qu’il n’était plus vraiment question de parler de la température. La mienne montait déjà suffisamment. Elle m’appelait, réclamant plus de mousse, du shampooing. J’allumai des chandelles. Elle se parlait toute seule en m’attendant. Elle pleurait en regardant ses bras. Je me suis agenouillée auprès d’elle. Le coeur m’a manqué. Dieu qu’ils étaient marqués! On aurait dit des ceps de vigne. Les veines noircies saillaient de partout. Salomé portait son histoire, sa mémoire, dans la peau, entre ses rondes épaules et les poignets fragiles qu’elle serrait contre elle en me surveillant. Ma belle d’à la brunante était une bête blessée. Elle faisait halte pour soigner son âme. Une seconde nature à n’en pas douter car elle s’est mise à ronronner au bout d’un moment. Je lui ai lavé les cheveux. Elle avait une peau d’indienne. Et ma foi, c’en était une! Latine… Mon espagnol plus que sommaire est venu à la rescousse. Nous avons parlé longtemps. Madame la lune s’est encadrée dans le puits de lumière. Je réchauffai l’eau, ajoutai des sels. Vint un moment où je soufflai les bougies. L’eau de la baignoire luisait comme une nappe de vif-argent. Je caressai l’intérieur d’une cuisse, le mollet, remontai vers le genou. Ma sirène s’est retournée, blagueuse, faussement pudique. Elle se cachait la figure, soufflant dans l’eau. Et puis une hanche a surgi à la surface laiteuse dans un foisonnement de bulles qui frissonnent. Une peau brune et tendue luisait au soleil de minuit. J’y posai les lèvres. Les nuages se refermaient. Je restai là un instant, interdite, un peu à côté du désir. Mais j’obéissais sans m’en rendre compte à mes mains qui m’y ramenaient. L’une d’elles rejoignait les siennes, toutes deux occupées déjà à m’attendre au plus tendre. Je me suis jetée à l’eau. Elle s’est enroulée autour de moi. Son étreinte humide m’a fait bouillir les sangs.

Il aurait fallu de l’eau bénite cette nuit-là pour éteindre nos feux de la St-Jean.

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J’étais heureuse, possédée, amoureuse d’une courtisane. J’aurais voulu sertir de vers lascifs le tissu de ses songes afin de risquer l’infarctus au lever du sommeil. J’aurais voulu recréer l’ivresse de nos folles nuits de bacchanales. J’aurais… Mais de quels mots aurais-je pu la parer cette femme-objet, cette anguille, mon hétaïre? Je me sentais devenant ribaude. Salomé… Je désirais jusqu’à ses ongles qu’elle m’enfonçait dans la nuque pour me faire comprendre des subtilités. Je lui faisais les griffes la nuit, je dérobais ces belles pastilles végétales, minérales, aux lunules admirables et utilisais ma récolte pour dessiner des arabesques qui lui chauffaient les fesses au réveil! On le voit, nos rencontres ne manquaient pas de piquant. Nous avions nos différends, bien sûr. Sa passion pour les Alpha-Bits, par exemple. Je ne prisais guère l’espèce de participation mystique qu’elle entretenait avec son bol de céréales. Tout en fait de ce que je débagoulais moi-même de ma société pervertie devenait pour elle une occasion d’émerveillement. Et puis cette habitude de changer de prénom comme de tarif, à la tête du client. Même entre nous, c’étaient des présentations à n’en plus finir! Un soir où je m’étais risquée à insister sur ce point et ne recevant pas de réponse, je me suis exclamée:“Vas-tu enfin me dire comment tu t’appelles, espèce de Salomé?” Le ventre de mon amante s’est durci. Elle a renversé la tête. Puis, me fixant de ses yeux de jais à travers la masse des cheveux en bataille, elle a lancé d’une voix que je ne lui connaissais pas:“Et toi, serais-tu une espèce de Jean-Baptiste, par hasard?” C’est mon nom de baptême, un nom de garçon, moi qui ne suis qu’une pauvre fille… Une fantaisie de l’oncle curé qui m’a baptisée. Elle ne pouvait pas savoir. Il y avait pourtant en elle une instance qui savait tout de moi. Je me faisais remettre à ma place régulièrement. Salomé s’est mise à dessiner. Elle faisait surgir du néant – comme ces phrases rebelles que j’attrape ici et là – un corps de femme à son image. Mais la tête qui s’ébauchait sous mes yeux était celle d’un reptile. Se dégageant d’une conque à demi enfouie sous les racines d’un arbre fantastique, et comme née de cette corne d’abondance, la signature, toute en lianes, partait dans tous les sens. Salomé… Le prénom lui est resté. De se laisser nommer ainsi stimula en elle tout un monde de personnalités intérieures. Certaines se firent un devoir de me mener la vie dure. C’est ainsi qu’après l’amour, une louve en elle se mettait à hurler dès que je m’assoupissais. Craignant ces accès étranges et subits je fis tout, au début, pour tenter de m’endormir après elle. C’était peine perdue. Une nuit, n’arrivant plus à contenir mes bâillements, je me mis moi-même à gémir, accablée par le besoin de sommeil. Reprenant à son compte ma ritournelle, Salomé se lança dans une variation de son thème préféré. Je ne pus que l’accompagner de bon coeur, résignée, soumise, d’autant plus que la lune était pleine ce soir-là et que nos voisins d’en face s’étaient joints à nous pour la saluer de la même manière. Je crois avoir précisé que ma logeuse était sourde. C’était heureux.

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Le temps passait. Salomé s’ouvrait davantage. Elle était mariée à un compatriote à elle. Son mari était membre du corps diplomatique. Il avait réussi à en faire une poule de luxe. Puis, il s’était lassé d’elle. Lorsque la police avait arrêté sa femme pour la première fois, il lui avait refusé le privilège de l’immunité. Il a réussi à la faire écrouer sous un faux nom. Le triste sire payait les services qu’on lui rendait en cocaïne pure. C’est en louant à des diplomates le corps de Salomé qu’il avait financé sa première cargaison. La jeune fille était très populaire à Ottawa et Montréal. Elle est devenue folle. À lier, ou à noyer… Ricardo lui a fait une injection de cocaïne. C’était une dose mortelle. Mais quand on a la vie chevillée au corps. Elle avait passé à travers. Les confidences de Salomé n’ont pas duré. À mon tour, je me suis prêtée au jeu. Je lui ai parlé de mon reportage dans le Sud. Je voulais croire qu’il me restait du courage, un peu de force à offrir, un exemple à donner. Mais je n’arrivais même pas à m’approcher de mes photos! Nous faisions une belle paire toutes les deux. C’est elle qui s’est chargée de notre cas. Je suis rentrée un soir et sa clef traînait sur la table de la cuisine, en compagnie de mes photos maudites. Paniquée, j’ai fermé les yeux et remballé le tout en serrant les dents.

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Je me suis mise à sa recherche. La vie sans elle me terrifiait. Mais Salomé avait une seringue dans la peau. Quant à moi…  Mes petites voisines faisaient le lien entre nous. Elles nous couvaient. J’avais droit à des tuyaux: « Elle sort de prison, tu vas la voir passer assez vite. » Je l’ai ramenée à la maison deux ou trois fois. Marco me l’a amené une fois. Elle avait vraiment besoin d’une détox. –          Essayez donc de vous entendre toutes les deux ! Le salaud… Elle ne voulait pas rester. Il m’a laissé un sac. Elle s’est shootée. Je n’étais pas fière de moi. Au matin, j’ai essayé de la retenir, comme d’habitude. J’ai caché ses vêtements. Elle s’est enfermée dans la salle de bain. Elle a tout détruit. Elle en est sortie avec un air de défi. Elle s’était enroulée dans des tonnes de papier toilette. Je l’ai regardé traverser la rue. Un peu plus tard, Marie-Josée est venue chercher une partie de ses affaires.

J’étais accro. J’acceptais cette dépendance. Je m’en saoulais. J’essayais d’en distinguer les mécanismes. Magie noire… Une nuit où l’angoisse et le désir m’avaient tirée du lit, mes pas m’ont conduite directement vers elle. Mais j’ai cru en la voyant que notre réserve d’atomes crochus s’était épuisée. Je l’ai évitée. Elle m’a vue pourtant. De cette nuit de novembre, je ne conserve que le souvenir d’étoiles glaciales et insensibles, en configurations néfastes, certainement. Je me consolais en pensant à nos corps qui s’étaient appelés à distance et salués dans l’ombre.

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J’avais conservé ses dessins ainsi qu’un petit calepin, qu’une de ses sœurs de peine m’avait remis. « Vat-is zat, Marijo? », avais-je demandé. « Le journal de Manuela ! Elle l’a jeté sur le trottoir à cause des bœufs. Tiens… » Manuela, Martine… Salomé, quoi. Son écriture éclatée courait entre les lignes, bousculant les marges. Il y avait là des poèmes, tous inachevés il me semble, qui parlaient de souffrance, de la sienne et de celle d’une amie qu’elle aimait, une fille de son pays. La chanson de Yoko Ono qu’elle fredonnait parfois était retranscrite à la fin. « Woman is the slave of the slaves. We make her paint her face and dance. Ah Yeh, better scream about it! Woman is the nigger of the world… » Elle ne revenait plus. Moi, je décrochais. Salomé était enchaînée en eaux profondes, plus près de l’ancre que du radeau. Je me suis fait violence. Bagues, culottes, bracelets et dessins se sont retrouvés au fond d’un sac de voyage.

Une étiquette m’a écorché au passage: GUA, Guatemala City. J’ai enseveli le tout. Larguées, les amarres. Je me remettais à moudre du sombre et à rêver à des scénarios grotesques, dans mes draps glacés. Un visage tuméfié, à la mâchoire décrochée, un dentier brisé et à moitié éjecté qui déchire une bouche d’où coule une bave de sang et d’écume. Les membres fracturés embrassent la chaussée d’une étreinte désarticulée. L’asphalte huileux et trempé absorbe le corps du clochard canonique qui lutte. Sa respiration comme un soufflet percé soulève une chemise trouée par des côtes à vif. Et puis, ça se gâte, si c’est encore possible. J’aperçois ma douce comme vouivre, succube. Elle danse sur le parvis de pierre d’une terrasse lunaire. Un donjon, un sentier… Elle approche en tournoyant, lascive, les poignets croisés au-dessus de la tête. Ses hanches ondulent au rythme d’un appel intérieur qui se fait pressant. Chacun de ses pas soulève une volée de feuilles mortes qui se plaquent sur ma figure comme autant de mains humides. Je tiens dans mes bras le vieux à l’agonie. Un glaive dans les mains de Salomé s’abat sur nous. C’est une tête en noir et blanc, bien cadrée sur feuille de papier mat. Le cliché est enlevé par une rafale. Il emporte ma caboche.

Je songeais à me mettre sur le lithium. Mais une nuit où Salomé s’apprêtait à frapper encore, un vent sec s’est levé et nous a emportées toutes les deux vers la brousse. Nous survolions des pyramides. J’ai ressorti les photos. Un chat cascadeur, loué pour deux pages, se transforme en paratonnerre. Les souvenirs enfouis prennent possession du logement. Je dérape dans le nougat. Du maïs soufflé s’éclate dans ma tête me guérissant du coup d’une cervicalgie tenace. La combustion spontanée est à craindre cependant. Mais la purée se décide finalement à remonter au rythme des systoles de mon palpitant flagada. Il était moins une. Je m’en tire avec une sous section neuronale grillée et une projection en privé.

Tu parles d’une série noire. Les images se culbutent et il n’y a pas encore le son. Voilà le soleil, trop sûr de lui sous ces latitudes. C’est l’heure de la sieste en plus; j’ai rendez-vous avec Javier, le guérillero de l’U.R.N.G., rencontré l’année précédente au Salvador. Le chat miaule. Ça me revient par bulles. Voyage en bus, contrôles militaires, la route, de la couleur partout. Et puis la nuit, la rencontre avec le maquis puis la course dans la montagne. Ça y est, c’est bon pour le son, le rire âpre et délicat de la jungle qui s’étouffe et jaunit au fil de notre progression. Javier est inquiet. Nous quittons le sentier. Un rouleau de pellicule high-tech s’étire dans le chargeur; la lentille de 105 s’écarquille le diaphragme. On y est presque. La halte à mi-chemin se transforme en cauchemar. Le derrière à l’eau sous un pont de fortune, par prudence. Son et lumière… Tout dérape. L’oeil de la mère des batailles au zénith déverse une tonne de lumière brute sur l’exécration qui se commet ici. La clameur du village en désarroi est couverte par le feulement chthonien des turbines des hélicoptères d’attaque. Trop près de nous, un couple d’autochtones gît dans la boue. Elle a les jarrets coupés. Sa tête à lui repose sur une souche à quelques pas de son corps. Comme sur un plateau… Un grand type en battle-dress ouvre le ventre de la paysanne avec un couteau. Le chat me griffe la figure. Je perds le son. Les hélicos soulèvent une poussière silencieuse. J’ai sorti les clichés un à un. Le conseiller militaire gringo retire un fœtus du sein de sa mère. Une partie de foot obscène avec la petite dépouille. La tête du père qui prend sa place dans l’utérus éventré. Un hélico. Encore des soldats. La jeune Maya tentait de s’enfuir en rampant sur le côté. Le mercenaire s’est envoyé une canette de liqueur avant de l’abattre d’un coup de pistolet. Coca-Cola. Fin du reportage. J’en avais oublié de respirer. Je n’avais plus de souffle. J’étais à court de pellicule. Ça continuait pourtant. Le monstre s’est retourné dans notre direction. Il a descendu la fermeture éclair de sa braguette. Il s’est soulagé. Puis son bras s’est tendu mollement devant lui. Il y a eu un éclair, un rayon de lune sur le métal d’abord, puis une flamme qui est venue me chercher jusqu’au fond des rétines. Il a vidé son chargeur vers nous. Javier a pris une balle dans le coude. Il est tombé comme une roche. Il a roulé sur le côté, tout près de moi, trop près. Il s’est mis à tirer à son tour. Moi, je vous l’ai dit il me semble. Je me suis poussée. Je hurlais. Au bout d’un moment, j’ai réalisé que je ne m’entendais plus que d’un côté.

La pétarade des coups de feu de Javier m’avait crevé un tympan.

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J’ai laissé les photos. Je suis sortie de chez moi. Trottoir et asphalte pour coeur nomade en débandade… Je marchais droit devant. Je sentais les regards posés sur moi à travers les pare-brise. J’attendais le petit coup de klaxon du client à l’affût. Je me suis traîné les pieds longtemps comme ça avant d’aboutir dans une talle de feuilles mortes. Le bassin du Carré St-Louis était vide. Je me suis fait une petite place sur la bordure en ciment. J’entendais à nouveau le cri des macaques, le staccato rapide d’une arme automatique, le frôlement des balles qui trouent les feuilles au-dessus de ma tête. Tout ça en mono. La mort n’avait pas voulu de moi. Je n’ai jamais su ce que mon guide était devenu. J’ai même oublié à quoi ressemble son visage. Je ne me souviens que de celui de son fils. Le petit nous avait accompagnés en bus avec sa mère jusqu’au premier contrôle. Toute cette poussière, ces couleurs, le sourire des enfants, leurs dents blanches…

À Quezaltenango, où je me suis retrouvée, on m’a gardé une semaine à l’hôpital. Un attaché commercial canadien est venu me visiter. Il avait l’air extrêmement embarrassé. Il m’a quand même convaincu de sortir de mon lit. Nous avons marché ensemble sur la place du marché. J’avais un oeil fermé à cause des piqûres de moustique. Je ne pouvais pas encore parler. Il m’a donné un billet d’avion et un passeport provisoire avec une photo prise à l’hosto. J’ai encore ce cliché. Je dormais quand on l’a pris. J’avais le visage enflé. J’étais méconnaissable. J’ai failli ne pas accepter le document. J’ai souri tout de même. Mais le type s’est mépris sur mon silence. Il a dû penser que je le boycottais. Il a écourté sa visite et je suis resté seule près d’une fontaine semblable à celle du Carré. Mais c’est l’automne maintenant ici. Le bassin est vide. J’ai pris un banc. Je me suis assoupie. J’ai dormi comme une pierre. Au réveil, un soleil pâlot se couchait sans faire de sparages. Une vague est montée en moi. Elle est restée là, comme un moton. Un gars me souriait assis sur sa froque de cuir, un rescapé de l’été, solitaire, blond comme sa bière. Je me suis levée mais un arbre m’a attrapée. Je l’ai serré contre moi. La vague est repartie. Elle a touché le ciel. Elle a dû se briser sur une étoile. J’avais à nouveau des larmes. Salomé me quittait. Elle est sortie par où elle était entrée et puis par le coeur, les bras, par les branches et les racines. Je crois bien qu’elle emportait mes tripes en s’arrachant et ma peur aussi. Ca faisait mal.

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La vieille Mary m’attendait sur le perron. Elle pleurait en m’expliquant que sa porte avait été forcée, qu’un déviant venait de fumer un joint dans son salon. On lui avait pris son grille-pain. Ça commençait à bien faire. J’ai acheté un pain blanc tranché, du beurre d’arachides et de l’essence à briquet. Je me suis assurée que les tranches centrales étaient bien imbibées et que rien ne coulait. J’ai donné ma petite commande à un des malfrats en me croisant les doigts. Le lendemain matin, à l’heure du petit déjeuner, les trois appartements ont flambé comme du pain béni dans la gueule d’une gargouille. Les toasts Molotov, ça ne pardonne pas.

Marco est venu me saluer.

–          Tu payes le déménagement, fille ?

–          Tu parles !

Je lui ai remis la dope qu’il m’avait laissé au début de l’aventure. Il ne s’en rappelait même plus. Je me souviens de ce qu’il m’avait crié ce jour-là pendant qu’on les emmenait, lui et sa tribu, menottes en plastique aux poings.

–          On s’en fout. Y’a d’la dope en prison !

Je pense vous avoir dit qu’il n’était pas resté longtemps en dedans. Quand ton avocat s’appelle , tu ne fais pas de temps. Et puis, la police n’avait rien trouvé chez eux. J’étais bien placée pour le savoir. Marco avait un conseil pour moi.

–          Déménage toi aussi, girl.

Là, je lui ai craché dans la face.

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Je me suis mise au travail. Zéro, de retour du Pérou, m’a avancé mille dollars. J’ai tiré mes négatifs sur papier-transfert. J’ai fait imprimer cinquante douzaines de T-shirts et autant de macarons. Les média commencent à s’intéresser à l’affaire. Avec ça, si on ne parle pas des embrouilles au Guatémala. Je fais des sous. Les cauchemars ont cessé. Et je rêve. Elle m’accompagne toutes les nuits, mon lys des étangs, ma lune d’eau, mon nénuphar.

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C’est le printemps, presque l’été déjà, la St-Jean n’est pas loin. Salomé est de retour. À chaque fois, ça me fait un drôle d’effet. Je n’arrive pas à y croire. C’est comme si on me collait un autre petit bout de vie sur une bande de pellicule qui resterait vierge autrement. Normal. Notre histoire au début, c’était quelques clichés pris au flash, des négatifs que j’agrandissais dans ma tête. Entre deux poses, j’avais toujours l’impression d’être en sursis. Je la chassais, la débusquais, la chicanais parfois à un bonhomme. J’en ai parlé avec des clients. C’est un peu la même chose pour eux, pour ceux qui sont accro. Ils n’iraient pas avec n’importe quelle fille. Il y en a que je voyais faire l’affût pendant des heures. Lorsque la préférée rappliquait dans le décor, ils démarraient leur moteur, lâchaient un petit coup de klaxon, salut mon cœur et ça y était. Ceux-là ont leurs habitudes, un petit coin de ruelle peut-être ou même une chambre sur Ontario. Il y en a qui s’essayaient avec moi. Mais c’était pour la forme. Les clients s’évitent en général, ils ne se parlent pas entre eux. Avec moi, c’était différent. Quand j’arrivais à les convaincre que je n’étais pas une femme police.

Ma préférée sort de prison. Elle a bonne mine. Elle a pris un peu de poids. Elle a meilleure allure que lorsque j’ai été la voir au poste. Elle avait fait une overdose. Elle était un peu excitée. Un policier l’avait gazée à travers les barreaux de sa cellule. Après ça, le séjour à Tanguay, c’était presque comme des vacances. En dedans, une infirmière lui a appris qu’elle était séropositive.

Elle m’a annoncé ça simplement:

– Tu dois l’avoir toi aussi, me déclara-t-elle.

– Je vais te couper le cou, Salomé.

– Manuela. C’est Manuela mon nom.

Elle soupire. Puis un éclat de rire… « Tu sais, Ricardo va vouloir ma tête lui aussi, bientôt! » Elle avait fait un détour par le consulat avant de me rejoindre, couché avec lui, saboté le condom. Manuela. Je commence à m’habituer. Elle plane encore dans sa bulle d’éternité. Elle revient. Elle part. Mais elle trace de grands cercles maintenant. Je ne cours plus après. J’arrive à l’attraper au passage. J’ai un amour, une amie, une sœur au sang riche et impur où se livrent je ne sais quels duels, quels mortels combats. J’aime autant ne pas y penser. Je sais seulement qu’il a un goût de métal qui saoule. J’aime le mêler au mien. J’aime le voir sourdre de nos sillons et s’égarer en chemin. Nous jouons des sonatines à deux doigts, à quatre mains, sur le clavier du temps qui passe et nous oublie, elle et moi.

© Marc O. Rainville, 1991. Tous droits réservés

Une première version de ce texte a été publiée dans la revue Stop, numéro d’automne 1991, sous le pseudonyme de Marc Mamias. Les cadeaux oubliés a remporté le premier prix du Concours de nouvelles Stop/Belle-Geule, édition 1991.

 



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