Les Arcanes mineurs

Il y a cinquante-six Arcanes mineurs regroupés en 4 séries de 14 lames. C’est au Xe siècle que l’évêque Wibold (?-985), du diocèse de Cambrai, introduisit son système à cinquante-six Vertus (Foi, Espérance, charité…) auxquelles ne correspondirent autant de Vices que plus tard et dans un autre contexte, celui de l’illustration pieuse ou codée des frontons et des frises de cathédrales. Ce Wibold s’est basé pour arriver à cinquante-six aux combinaisons possibles générées par le tirage de trois dés. Son jeu, baptisé le Ludus regularis seu clericalis, visait à édifier les clercs tout en leur permettant de se délasser. Ce nombre est passé par la suite du monde du jeu de dés à celui des cartes à jouer.

Notons en ce qui concerne les représentations au XIIe siècle du jeu de dés une particularité intéressante. Contrairement aux images réalistes de l’Antiquité, les dés ne sont jamais représentés à l’échelle exacte. Ils semblent déborder des mains qui les lancent et occuper presque tout l’espace de la table qui les reçoit. Ceci sans doute pour permettre d’illustrer avec une précision acceptable les chiffres exprimés par leurs faces. Ainsi, des dés tablés apparaissaient rarement accompagnés d’autres objets, exception faite parfois d’un voisinage avec des pièces de monnaie.

Ceci change au XIIe siècle. Villard de Honnecourt représente les dés de façon réaliste. Le marquage antique des dés restera le même jusqu’au XIIIe siècle. Le 1 s’oppose au 3, le 2 au 4 et le 5 au 6. Par la suite, la pointure sera identique à celle de notre époque. Le total de deux faces opposées sera toujours sept. Nous proposerons nous aussi une pointure, applicable aux lames mineures du Tarot marquées de 2 à 9, dont le total donne 11.

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D’entrée de jeu, nous dirons tout net que le choix des meubles qui composent les Arcanes mineurs relève encore une fois des mathématiques. Nos bâtons, coupes, deniers et épées sont codés mur-à mur. BATON COUPE DENIER ÉPÉE: B, C, D, E: 2+3+4+5: 14, le nombre de lames, du 2 à l’As (ou de l’As au Roi !), dans une série. Dans la Grande Roue du Tarot, les Arcanes mineurs s’insèrent de la façon suivante dans la structure:

BATON –EPEE

DENIER-COUPE

B-E

D-C

ce qui donne

2-5

4 -3

ou

7

7

(Nous conseillons fortement à nos lecteurs de toujours garder en mémoire les quatre séries d’Arcanes majeurs qui correspondent à cette séquence BCDE. Rappelons-les pour mémoire: B            I, II, III et IV. C           XIV, XIII, XII et XI. D            XIX, XVIII, XVII et XVI. E            VI, VII, VIII et IX.)

Il nous faut maintenant considérer le codage apparent  de la totalité de chacun de ces quatre mots. Rappelons que ces mots, ces objets, ont une valeur symbolique. Et qu’est-ce qu’un symbole?  Citons l’auteure Tchalaï : «Étymologiquement, le symbole désigne deux mouvements ascendants, partant de deux points différents pour se rencontrer en un point situé plus haut.» [i] À l’origine, c’était un objet partagé entre deux personnes. Les deux moitiés étaient quasi identiques. Réunies permettaient à leurs détenteurs respectifs de se reconnaître. Symbole vient du grec, sumbolon. Cette traduction du grec au latin du mot symbole ne peut qu’être le fait d’un grammairien du Moyen Âge qui connaissait le code.

À preuve: SUMBOLON: 13+15+12+15= 55.

Avec les lettres du code mineur maintenant: SUMBOLON 19+21+2+14= 56.

Ce mot est composé de deux parties à valeurs quasi-égales. Dans sa traduction française: SYMBOLE: 13+15+12+5= 45. Répétons l’exercice avec les lettres hors-code majeur: SYMBOLE: 19+25+2= 46! À nouveau des valeurs quasi-égales. Le mot symbole est lui-même un objet partagé en deux parties équilibrées.

Nous allons maintenant appliquer le code aux meubles des Arcanes mineurs. Notons toutefois avant de commencer que trois séries sur quatre se présentent au singulier. Il n’y a que les Deniers qui aient droit au S final, et encore, le Valet de cette série fait-il exception. Donc, en comptant bien, 13 Arcanes sur 16 laissent trois d’entre eux faire cavalier seul ou plutôt cavalier accompagné d’un S. Il nous est apparu que l’emphase est mise ici sur 3 et sur 13. 3 et 13, c’est 3 x 13 qui donnent 39, la demie de 78, souvent rencontré plus haut. 39, en tarotique appliquée, c’est l’équivalent de demi, de symbole, de coupe.

Le message ayant été reçu, nous allons prendre la liberté de remettre nos meubles au pluriel. Procédons:

BATONS: 1+20+15= 36.        BATONS: 2+14+19= 35.

COUPES: 3+15+16+5= 39.   COUPES: 21+19= 40.

DENIERS: 5+9+5+18= 37. DENIERS: 4+14+19= 37.

ÉPÉES: 5+16+5+5= 31.          ÉPÉES: 19.

Le cas des Épées pose problème mais les autres résultats sont édifiants. Revenons donc sur nos… lames:

ÉPÉES: 5+16+5+5= 31.          

ÉPÉES: 19.

Nous sommes à la recherche d’un équilibre qui semble absent ici, hormis le fait qu’il y ait équilibre entre les voyelles et les consonnes. Ce sont les éléments graphiques de l’As d’Épées qui vont nous apporter la solution. Nous avons sur cet Arcane une lame, une couronne et une branche tranchée en deux. C’est justement cette branche aux deux parties séparées qui représente notre sumbolon! De plus, le mot branche s’analyse ainsi: BRANCHES : 18+1+3+8+5= 35. BRANCHES :2+14+19= 35. As d'Épées

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Notons maintenant un élément capital. La somme en mode majeur du nom des quatre séries des Arcanes mineurs, 36+37+39+31, donne 143. Nous sommes à une unité près du nombre 144, celui de la Jérusalem céleste.[ii] À une unité près, l’ensemble des mineures, la périphérie du Palais du Tarot,  correspond à un des concepts religieux les plus importants au XIIe siècle, la Jérusalem nouvelle, la citadelle divine qui est aussi au centre de Le monde, le cœur du Palais du Tarot. Cette unité absente, c’est le Un. Le Un, en métaphysique néoplatonicienne, c’est Dieu. Si Un est porté manquant dans 144, dans cette représentation de la Jérusalem céleste, c’est dire que Dieu n’y est pas.

À partir de ce constat, une conclusion s’impose. Les concepteurs du Tarot indiquent avec ce codage que la structure du Tarot est un réceptacle vide. Il faut pour l’animer y inviter l’Un. C’est vraiment indiquer clairement que cette structure est un oracle, un mot qui en est venu à signifier approcher la divinité pour connaître ses volontés. De nos jours, l’opérateur qui s’en approche, qui l’utilise, doit y insérer la part de sacré qu’il porte en lui. La nature de celle ci varie avec chaque individu. Mais au Moyen Âge, ses premiers utilisateurs étaient pétris d’une matière religieuse commune. Nul besoin de rappeler ici que la symbolique des nombres en était une des constituantes principales ! La grande découverte cependant, c’est de voir à quel point le Tarot a du être un instrument d’uniformisation spirituelle. Il existait probablement à l’origine une façon particulière de s’approcher du Tarot, un rituel dont nous ne savons rien.


[i] Tchalaï, Le Tarot, p. 37 [ii] Ap. 21 : 17

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Concluons  cette page avec la présence de végétaux dans les Arcanes mineurs. L’architecture du Moyen Âge fait place belle aux végétaux lorsque vient le temps de décorer la frise d’une belle église par exemple ou ajouter aux motifs d’un vitrail ou d’une grille. Le règne végétal symbolise  la vie. Il est le protégé des divinités féminines du Panthéon de la Grèce antique. L’Islam l’identifie à la croissance de la gnose. L’exemple qui suit illustre une grille en fer forgé de l’église abbatiale de Saint-Denis vers la fin du XIIe siècle. On reconnaît sans peine ici le modèle qui a peut-être donné naissance aux Arcanes mineurs.

Grille Viollet

Spécimen de grille en fer forgé de l’église abbatiale de Saint-Denis, fin du XIIe siècle. Croquis de Viollet-Le-Duc

Le fer n’était pas le seul matériau utilisé. Viollet-Le-Duc nous informe que : «L’abbé Suger avait fait faire pour son église des grilles en cuivre fondu (…).» [1]Suger, encore lui… Ses grilles de cuivre devaient être encore plus magnifiquement ouvragées que celle en fer qui est présentée ici.


[1] Viollet-Le-Duc, Encyclopédie médiévale, p. 511

© Marc O. Rainville, 2008. Tous droits réservés



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6 réponses à Les Arcanes mineurs

  1. Rom dit :

    J’ai retrouvé le message de Ross G. Caldwell à propos du code:
     »I think it’s good mysticism because it induces a trance-like or enthusiastic state when you start making all the connections. Your energy level rises, the world appears different, and you are often provoked to artistic creation. It is also good mysticism intellectually, since it can expand your mind to seek correspondences everywhere. Basically, I guess I think playing
    with the Conver Code is good mysticism because it is mind-expanding. Without a spiritual message to lift it up, though, it can be merely draining or even induce paranoia. You have to have a good sense ofhumor to use it.
    Ross
    Tarot L
    Fri Oct 4, 2002 10:21 am
    Forward | Delete Message #33372 of 50256

  2. Rom dit :

    Chèvre… Merci de rappeller G, le code… moustique ! Il n’y a qu’une lettre dans ce code et un seul Arcane majeur avec cette lettre, XX. Comment le code moustique arrive-t-il à nous éblouir ? C’est un code qui fait appel à autre chose chose que les lettres ou les nombres seulement.
    G= 7. Il faut arriver à 20…

  3. Rom dit :

    C’est incurable. Mais comme l’a si bien dit un jour sur le forum Tarot l un membre nommé Ross G. Caldwell, la solution de ce genre d’énigmes est énergisante et procure de grandes satisfactions. Évidemment, ce n’est pas tout le monde qui a ce genre de sensibilité. Une sommité en matière de décodage, son nom m’échappe pour le moment, a déjà déclaré à peu près ceci: La poursuite du décodage est l’apanage de bien peu (de personnes).
    En ce qui concerne les ensembles de quatre, comme pour les As, il y a une constante. Trois sont semblables et un quatrième se démarque.

  4. Chèvre dit :

    Vaccin, vous avez dit vaccin ?

    (Personnellement, j’ajoute tous les codes : mineur + majeur + toutes les autres + G )

    VACCI = 38 , N = 14 donc VACCIN = 52… comme les 52 cartes.
    Quel autre vaccin que les cartes elles-mêmes ?

  5. quichote dit :

    J’aimerais ajouter une idée qui m’est venue et qui vaut ce qu’elle vaut, mais avant je tiens à préciser à tous les lecteurs de ce blog qu’il existe un VIRUS ROM : j’arrête pas de remplacer les lettres par les chiffres et quand je vois un chiffre je le remplace par sa lettre…

    Bref, je réfléchissais au cas des as et m’aperçu que Cas contenait AS. Bien sûr que ces 2 mots n’ont rien à voir, mais le mot CAS peut désigner les différentes formes d’un mot (notamment les 6 déclinaisons latines).
    C=3 ce qui donnerait 3AS ; or il n’y a pas 3 mais 4 AS dans le jeu. Et les mousquetaires étaient-ils 4? ou 3 autour d’un autre, D’Artagnan ! Et à les regarder de plus près ces AS, 3 se ressemblent (épée, bâton et coupe car redressés) et un autre est différent l’as de denier. L’AS de denier(s) ne serait-il pas l’AS des AS? De plus, l’as de denier(s) ressemble par sa forme à la roue de fortune mais aussi à un O=15. Si je place ce denier en haut relié en dessous (comme la montré Rom) l’as de coupe, il reste à placer les deux as de part et d’autre et qu’obtient-on graphiquement parlant? La figure de LE DIABLE, avec l’as de denier pour le diable, l’as de coupe pour le chaudron et les as d’épée et de baton respectivement pour les deux petits personnages de part et d’autre du chaudron. Mais tout cela n’est peut être que le fruit d’une imagination débordante…
    ps: y a un vaccin docteur Rom?

  6. Chèvre dit :

    EPEES
    5 16 5 5 19
    21 5 24 = 50

    LE DIABLE
    12 5 4 9 1 2 12 5 = 50

    Je sais bien que ce n’est pas canonique d’ajouter toutes les lettres, mais bon… moi j’préfère…

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