Le Tarot Conclusion

Le Tarot est un discours au déroulement alambiqué. L’avoir en main, c’est déjà se tenir à la porte d’un labyrinthe. Y entrer, c’est se mettre à la recherche d’un secret. En sortir, c’est comprendre que le secret était dans le parcours ; la rénovation intérieure qu’il favorise donne accès à une nouvelle vie. C’est là le message maintes fois répété de toutes les traditions hermétiques.

Quelle surprise lorsqu’on réalise que l’on a pas le choix d’accomplir cette démarche ! «Pénétrer dans un labyrinthe et en revenir, voilà bien le rite initiatique par excellence, et cependant toute existence, même la moins mouvementée, est susceptible d’être assimilée au cheminement dans un labyrinthe.» (Mircea Eliade, Traité d’histoire des religions, pp. 321-22)

L’initiation est incontournable, même dans le cadre désacralisé de la société moderne. Nous ne pouvons échapper à nos racines. Pas surprenant que le Tarot connaisse une telle popularité. Cet objet profane nous vient d’une période où le sacré faisait partie du quotidien. Il porte encore de nos jours toute la charge archétypale qui en fait un témoin des initiations du passé et un guide dans celles qui se déroulent aujourd’hui.

L’abbaye de Saint-Denis fut un grand centre d’études helléniques européen. C’est de là que nous vient l’art gothique. Nos travaux montrent que c’est là également que naquit le Tarot. Les moines bénédictins étaient en étroit contact avec les mythes et la gnose de la Grèce de l’Antiquité. L’étude de ceux-ci avait pour but de contribuer à «(…) <<universaliser>> le christianisme à l’aide de la philosophie grecque, notamment de la métaphysique néo-platonicienne.» (Mircea Eliade, Histoire des croyances et des idées religieuses, Tome II, p. 381)

Ces moines ont inscrit leur interprétation de cette métaphysique aux côtés des nombreux autres aspects qui font du Tarot un ensemble si complexe. Nous avons vu que la rencontre de l’ombre et de la lumière est symbolisée dans le jeu et les cathédrales par le labyrinthe initiatique. C’est une image qui nous a permis de relier les deux œuvres entre elles, de leur trouver une origine commune dans un XIIe siècle fortement tributaire des développements issus du corpus classique des gnoses hellène et égyptienne antiques.

Nous avons également souligné la contribution des Roms dans la transmission d’éléments de culture hindoue également présents dans le Tarot. Il aurait sans doute fallu également, pour rendre pleinement justice à cet apport, souligner le lien culturel direct qui existe entre le monde hindou et ces cultures égyptiennes et grecques qui sont traditionnellement associées aux racines sémitiques du monde occidental. On consultera à ce sujet les travaux de Louis Jacolliot au sujet de l’influence du sanskrit sur la nomenclature des noms des divinités du Panthéon de la Grèce antique.

Le Tarot met en scène des éléments apparents ou dissimulés relevant tant du paganisme classique que de la christologie d’inspiration néoplatonicienne et manichéenne. Nous croyons que sa création a mobilisé les mêmes ressources et puisé aux mêmes sources que celles qui furent dévolues aux recherches théologiques sur la refonte de la liturgie catholique et sur celles qui présidèrent à l’élaboration des mots et de la grammaire de la langue française. La religion et la langue se rencontrent dans le jeu de cartes.

Le déchiffrage de ses contenus fait du Tarot un outil pédagogique avant la lettre. Il demande du lecteur éventuel une participation réflexe à sa culture, une capacité «(…) de percevoir des intentions souvent masquées par le mode allusif de l’écriture. Outre la communauté des goûts qui est celle d’une époque, il existe donc la nécessité d’une similitude culturelle qui permette au lettré de comprendre des allusions paganisantes grâce à son entraînement grammatical, au moine de reconnaître sans même réfléchir une réminiscence des psaumes. (Dans un tel système), aux efforts expressifs des auteurs répondent les efforts interprétatifs des lecteurs. (…) Les établissements ecclésiastiques ont ainsi servi de conservatoire pour une culture patristique, biblique, et également classique, pour l’apprentissage et la maîtrise de la langue. Les grands monastères bénédictins du haut Moyen Âge comme Saint-Denis en France ont ainsi servis de nœuds dans un réseau d’échanges culturels entre établissements et cela d’autant plus lorsqu’il y avait dans la même ville ou à proximité à la fois une cathédrale et un établissement monastique (…).» (Dictionnaire du Moyen Âge, p. 921)

En plus des substantiels apports classiques, bibliques, néoplatoniques et manichéens, nous avons identifié dans le Tarot un niveau alchimique qui précise la piste. Il est évident qu’il participe au plan original d’ensemble. Pour l’homme du XXIe siècle qui vit dans une sphère culturelle où les modes de lecture sont plus superficiels, l’intention qui préside à un tel métalangage échappe complètement à son entendement. De prime abord, cette intention pourra lui paraître tout à fait orthodoxe. Et puis il sera tenté de réviser son jugement. Ou le contraire !

La sphère culturelle du XIIe siècle ne fait pas encore de telles distinctions même si elle va bientôt s’y mettre. C’est même une partie de l’héritage de Suger que d’avoir tenté d’ouvrir en son temps la porte à des contenus qui seront méconnus ou refoulés dans l’avenir. Il a fait cela en donnant à réfléchir.

Nous avons esquissé au début de cet essai une présentation de la structure qui lie les lames entre elles. Le plan d’ensemble ne saurait être dissocié d’une telle structure. C’est celle-ci qui nous donne la clef. Le parcours du Labyrinthe, l’entrée dans le Palais, s’adressaient aux âmes pour qui le Salut, la Rédemption, était au centre de la démarche spirituelle. La poursuite de ce but est l’élément commun qui existe entre les masses et les élites même si les moyens diffèrent pour y parvenir. Cette démarche est au centre de la tradition hermétique. («The idea of redemption is the key to Gnostic and Christian alchemy.» Mark Haeffner, Dictionary of Alchemy, p. 4)

Ce thème du Salut est représenté le plus souvent dans le Tarot par une symbolique ascensionnelle. Presque tous les Arcanes majeurs contiennent un ou plusieurs symboles d’ascension. Ils rejoignent en cela la démarche qui a donné naissance aux cathédrales gothiques, ces véhicules de l’ascension de l’âme. Le discours théorique de Suger reprend constamment cette notion de l’élévation mystique de l’âme qui lui vient directement des textes néoplatoniciens de Denis L’Aréopagite.

Nous avons suggéré dans cet essai que cette entreprise de transport de l’âme vers les Cieux s’inscrit dans la même logique religieuse ésotérique qui attribue des propriétés transcendantes à des lieux sacrés. Les Arcanes XVI et XVII en particulier nous semblent illustrer clairement le thème de l’énergie tellurique. Selon la tradition ésotérique, les bâtisseurs de cathédrale y auraient été sensibles.

Il n’y a rien de nouveau sous le soleil, les anciens Égyptiens partageaient la même science et visaient le même but avec leurs pyramides. La seule différence, dans l’état actuel des recherches archéologiques, c’est que les constructeurs de cathédrales s’adressaient à l’âme des vivants et ceux des pyramides à celle du pharaon défunt. Nous avons vu que Tarot met en scène les préoccupations des uns et les autres.

Puisqu’on parle de l’Orient, il faut aussi inclure dans l’équation Tarot l’incontournable contribution templière. Une citation de l’historien Almuneda Blasco Vallés de l’Institut d’études médiévales de l’Université autonome de Barcelone viendra préciser quelques points à ce sujet. «L’ordre du Temple inaugure une nouvelle approche du monde. (…) La relation entre le Temple et l’apparition du gothique est indéniable. (…) L’importance de la christologie pour les Templiers tout comme le culte de la Vierge Marie, initié par saint Bernard, ne doivent pas être sous-estimé. Les Templiers ont contribué à l’élaboration de la symbolique architecturale du gothique, probablement à partir des connaissances acquises en Orient. Le symbolisme décoratif présent dans l’architecture et la peinture gothiques est à mettre en relation avec le monde ésotérique, le monde eschatologique et initiatique que l’on perçoit dans l’imagerie médiévale au travers des figures géométriques et des labyrinthes, images liées au monde indien et oriental.» (Almuneda Blaco Vallés, Revue Historia, no 690, juin 2004, pp. 44-45)

Enfin, les fameux codages gouliards ainsi que la présence d’éléments à caractère licencieux ouvrent également des avenues d’interprétation qu’il est n’est pas aisé de concilier avec l’idée d’une unité d’intention originale. À première vue, nous serions apparemment en présence ici d’un ensemble syncrétique. Il est impossible au non initié de démêler tous les fils qui en constituent la trame. Tout au plus peut-il en admirer la texture. Mais nous avons vu que l’artisan de ce chef-d’œuvre savait où il s’en allait. Ce génie fonctionnait avec un plan d’ensemble hérité des courants souterrains de sa tradition religieuse.

Le Tarot pourrait être un précurseur de l’hérésie, l’hydre à cent têtes, qui commence à être nommée systématiquement comme telle à partir de la seconde moitié du XIIe siècle. C’est une accusation qui a déjà été portée contre la cathédrale. Par bien des aspects, le décodage du Tarot de Marseille pose au XXIe siècle le défi de la réception des différentes superstitions des élites religieuses de l’Europe du début du XIIe siècle. L’image qui vient en tête est celle de ces gargouilles qui pimentent les cathédrales. À l’instar de la cathédrale, le Tarot a quelques squelettes endormis dans la crypte.

Nous sommes loin de penser que les moines de Saint-Denis célébraient des sabbats diaboliques les soirs de pleine lune. Au milieu du XIIe siècle, ce qui va devenir l’hérésie pure et dure n’était encore qu’une tentative d’ouverture aux autres cultures, passées ou présentes. Nous croyons qu’il est probable qu’en vieillissant, afin de tenter à leur tour de répondre aux grandes questions existentielles, certains d’entre eux en étaient arrivés à relativiser les enseignements traditionnels des Pères de l’Église et à inclure dans leurs croyances et leurs rituels des éléments mythologiques et symboliques empruntés à un patrimoine religieux élargi.

N’oublions pas que ces enseignements traditionnels n’ont jamais réussi à effacer le ferment mythologique et symbolique de l’Antiquité, ce que Mircea Eliade appelle l’héritage religieux pré-chrétien, qui faisait encore partie de ce qui était tolérable pour l’Église jusqu’au IIe siècle. N’oublions pas non plus que ces textes leur étaient accessibles. Ils traitaient tous, bien sûr, du culte de la Terre et de la déesse Mégalos Matros ou Magna Mater, Isis, Astarté, Déméter… Notre recherche démontre que ces personnifications du principe féminin occupent une place centrale dans le Tarot.

Certains de ces moines ont peut-être également réussi à accéder à un hypothétique plan prophétique.

Signalons que le pape Eugène III (+1153) a reconnu officiellement Hildegarde au Synode de Trier (1147-48), probablement grâce à une intervention de Bernard de Clairvaux. Le rapport favorable remis au pape Eugène III est signé par Albero de Chiny, évêque de Verdun. Ce n’était qu’une formalité administrative. Bernard de Clairvaux correspondait avec Hildegarde – d’après Trithème, il l’aurait même visitée – en qui il ne pouvait que reconnaître son égale. Eugène III avait été moine sous la férule de Bernard; il doit son accession au trône papal au maître de Citeaux. Eugène ne pouvait donc rien refuser à Bernard. La protection du pape assura à Hildegarde une liberté d’expression totale.

Ultimement, Bernard est responsable de cet imprimatur embarrassant pour l’Église des siècles suivants ; celle-ci n’a pas manqué, à notre avis, de couvrir la trace des conséquences les moins appréciées de cette grande liberté. L’enquête de canonisation des avocats du diable y aura vu. L’instruction canonique fut instituée par Grégoire IX (+1241) et Innocent IV (+1254) ; elle fut poursuivie par Clément V (+1314) et Jean XXII (+1334). On lui attribua de nombreux miracles. Mais il ne reste aucune trace des étapes finales, béatification et canonisation. On ne trouve également aucune pièce de correspondance entre Suger et Hildegarde, deux bénédictins que tout rapprochait. Certaines sources font état d’un voyage d’Hildegarde à Paris mais ceci est nié ou omis dans les biographies officielles. Quand à lui, Suger s’est rendu au moins une fois en Allemagne, en 1125. (À cette époque, la jeune femme était déjà moniale.)

Le pape Eugène III a donc décrété que toute l’œuvre présente et à venir d’Hildegarde de Bingen, leur contemporaine, était le fruit de communications entre elle et l’Esprit Saint. L’imprimatur papal s’appliquerait donc également au Tarot puisque, comme nous le soutenons dans cet essai, sainte Hildegarde fut la continuatrice de l’entreprise secrète de l’abbé de Saint-Denis, le moine Suger. On ne se surprendra pas outre mesure que son dossier de canonisation ne puisse être consulté. Il aurait disparu. (Voir l’entrée Hildegarde de Bingen dans le Dictionnaire du Moyen Âge).

L’élaboration de plusieurs des contenus du Tarot procéderait donc d’une explication au moins aussi spirituelle que celles que l’on donne habituellement pour expliquer le fonctionnement du jeu comme outil divinatoire. Il est vrai que l’énigme posée par la chronologie entourant la création de la structure du code est un défi au moins aussi intéressant que celui posé par le déploiement des lames. Il nous a amené à conclure que les moines du XIIe siècle utilisaient déjà l’alphabet moderne de 26 lettres, plus de deux siècles avant la date officielle de son introduction.

Le problème de l’élévation dans l’espace d’une croisée d’ogive de cathédrale gothique pâlit auprès de telles réalisations. Rappelons-nous simplement que ce sont aussi celles sur lesquels Suger se penchait. Quant à Hildegarde, nous avons vu que son intérêt pour la création de langages et d’alphabets secrets est bien documentée.

L’historien Louis Gillet dit de la cathédrale qu’elle se nomme Univers. Nous le paraphraserons en disant de même du Tarot. Au centre du jeu, on retrouve Le monde. Nous ne pouvons qu’admirer la complexité de ces deux oeuvres humaines et nous incliner devant la folle et divine grandeur de l’univers qui leur a donné naissance. Pour le philosophe-chimiste du Moyen Âge, l’aventure humaine est une réplique de cet univers. Ses participants sont autant d’étoiles qui entretiennent des liens d’attraction et de répulsion et qui communiquent entre elles. La vie intelligente est partout présente. Là où il y a de la matière, si ténue ou intangible soit-elle, l’esprit est là aussi.

Einstein a montré que tout est réductible au concept d’énergie. Mais celle-ci s’organise intelligemment. On peut faire appel à elle, par la prière sans doute. C’est ce que les modernes (De nos jours, on les nomme les Anciens ! Mais au XIIe siècle, les clercs s’appelaient moderni. Les auteurs classiques qu’ils étudiaient étaient les Auctores.) semblaient avoir compris.

Bref, nous avons le sentiment que des mains invisibles guidaient celles qui nous ont laissé l’échelle de Jacob qu’est le Tarot. Ce sont sans doute les mêmes mains qui ont guidé celles de votre serviteur. Il nous semble y avoir eu de tout temps ce désir d’échanger, de se rencontrer, qui émanerait des deux pôles de cette échelle. Le Tarot n’est que l’une des réponses à ce double appel, l’une de ces questions, un de ces langages de signes multiples jetés entre les mondes, tout comme peuvent l’être le reflet d’une gemme dans un regard aimé, une odeur inhabituelle ou l’éclat de la voûte étoilée.

Les hommes et les femmes qui sont issus du monde médiéval vivaient dans une période où le sens n’était pas occulté par la spécialisation qui caractérise notre époque. Les signes leur étaient immédiatement apparents même s’ils ne pouvaient que rêver à la nature exacte de ces secrets. À force de fréquenter leur univers, nous nous sommes laissé pénétrer par le climat de merveilleux qui anime toute une partie de la littérature du Moyen Âge. Nous parlons bien sûr de ce qui définit le mieux pour nos contemporains ce qui fait l’esprit médiéval, ce climat d’épopée et de mystère qui se cristallise dans le concept de queste, de Graal qui est un legs de la culture celtique.

Nuançons tout de même en précisant que l’aristocratie du XIIe siècle se détache en partie du merveilleux pour s’ouvrir aux valeurs émergentes du monde qui l’entoure. La science va progressivement investir le territoire intérieur féerique. Mais, tant dans les châteaux qu’au sein des chaumières, on continuera encore longtemps d’évoquer les envolées de dragons, la partition soudaine des eaux d’un lac tranquille, la chute d’un ange ou la cavalcade nocturne de mystérieux cavaliers sans tête.

Le Tarot et les cathédrales font leur apparition à cette période clef de l’histoire où les hommes entreprennent les premières démarches afin de réconcilier la magie et la science. L’explosion en l’an 1054 d’une étoile lointaine, la super nova de la constellation du Taureau, qui illumina de jour comme de nuit les ciels d’Europe et de Chine pendant plusieurs mois, ne fut peut-être pas étrangère à la genèse de cette période. Ce second soleil devait figurer en bonne place dans les récits merveilleux de l’époque. Suger aura été le témoin indirect de cette merveille car ses tuteurs lui en ont certainement narré l’histoire. (Un événement astronomique que l’on retrouve aussi dans la littérature : «Dans l’ordre de la nature, Dieu a toujours la possibilité d’introduire un désordre, de susciter un monstre ou de bouleverser la logique des choses. Lorsque le bâton de Moïse se transforme en serpent, lorsque le soleil s’arrête dans sa course (Chanson de Roland) ou bien lorsque deux soleils apparaissent dans le ciel (Perlevaus), le discours qui affirme la réalité de ces événements impensables parle de <<miracles>>, <<de vertu>> (désignation épique du miracle) ou encore de <<merveilles>>. Le surnaturel s’intègre aisément à la conception de la vérité. Dictionnaire du Moyen Âge, p. 906)

Dans le même ordre d’idée, Suger aura certainement perçu comme un signe divin le passage de la comète de 1148.

Nous ne nous sommes pas étendu sur l’épisode de sa rencontre cette année-là avec l’hérétique Éon de L’Étoile, le Robin des Bois breton, un moine défroqué de l’Ordre de Saint-Augustin. Le pape Eugène III après l’avoir fait arrêter et condamner en confia la garde au régent du royaume, le ministre Suger, qui l’aurait jeté en prison. De nombreux membres de sa bande de renégats pilleurs d’églises et de monastères furent brûlés ce qui mit un terme au soulèvement populaire qui se dessinait aux frontières du Royaume. On a dit d’eux que c’étaient des durs à cuir, au sens propre du terme. Éon avait amassé un immense trésor de guerre.

On est en droit de s’interroger sur le caractère des conversations qui eurent certainement lieu entre Suger et son prisonnier; en arrivèrent-ils à une entente ? Ce n’est en tous cas certainement pas le genre d’échange qui se retrouve dans les documents accessibles aux historiens. Officiellement, Éon mourut réconcilié avec l’Église peu après son incarcération.

Nous savons que l’abbé, malgré tous les jeux de coulisses qui pimentèrent sa vie, était un adepte fervent et sincère d’un Dieu qu’il percevait comme le soleil théarchique néoplatonicien du Pseudo-Denis L’Aréopagite et qu’il mit ses forces vives au service d’un idéal basé sur la médiatisation de cet amour de la lumière. Comme cet essai le suggère, nous croyons qu’il fit parfois une interprétation très personnelle des concepts associés à ce culte à tel point qu’il les a parfois associés ouvertement à certains des thèmes principaux des religions manichéenne et égyptienne. Ce flirt candide avec l’hérésie ne pouvait que l’amener vers une certaine marginalisation.

Les ténèbres ne sont jamais loin des démarches semblables. Le moine du XIIe siècle aurait pu se laisser gagner par un sentiment d’aliénation. Mais il a réussi à concrétiser et transmettre de façon magistrale ses connaissances et ses intuitions. Ce serait donc dans sa personne que se seraient organisées les nombreuses influences ésotériques et exotériques qui ont fait le Tarot et les premières cathédrales gothiques. C’est lui qui a donné son caractère à une œuvre que les observateurs qualifient de syncrétique faute d’en saisir le fil conducteur.

En définitive, c’est plutôt d’éclectisme qu’il faut parler ici car tout tourne autour d’un thème central, celui du rapport entre Ombre et Lumière.

Quelques spécialistes du Moyen Âge ont noté que Suger qui était prêtre – il a failli être nommé cardinal (Calixte II l’avait appelé à Rome. À l’annonce du décès du pape, Suger rebroussa chemin)- n’avait pas laissé d’écrits théologiques malgré la richesse de sa pensée et une production littéraire administrative et historique non négligeable.

L’historien Émile Mâle souligne avec justesse que sa théologie repose dans sa production d’œuvres illustrées. On parle ici principalement des vitraux et autres artefacts religieux dont il avait conçu les plans. Faut-il rappeler qu’il est le père de l’art gothique ? L’historien estime que ces réalisations font de Suger le rénovateur du symbolisme médiéval.

Émile MALE fait encore une autre remarque étonnante. Il note qu’après un Haut Moyen Âge très riche en symboles, la dernière mention que l’on ait d’une œuvre symbolique est faite par Bède le Vénérable en l’an 684. Et il ajoute : « Le silence se fait ensuite et dure trois siècles et demi. » Pourtant les ivoires, les manuscrits, ne manquent pas, les descriptions d’œuvres d’art non plus, mais « nulle part le symbolisme apparaît. Le symbolisme ressuscite soudain à Saint-Denis au temps de Suger. (…) Il est moralement certain, de plus, qu’il connaissait le grand ouvrage symbolique qu’Honorius d’Autun venait d’écrire, le Speculum ecclesiae, qui sera l’encyclopédie du Moyen Âge. Suger s’en était nourri.» (Suger, l’homme-clef du Moyen Âge, Esprit & Vie, Revue catholique)

Nos travaux suggèrent qu’on pourrait lui attribuer la paternité d’une partie du symbolisme templier, un corps qu’il a clairement contribué à établir. Sa proximité du milieu gouliard méritait également d’être évoquée. Et il était, enfin, le dépositaire de toute une tradition religieuse, celle de sa communauté bénédictine d’abord mais aussi celle de l’ordre de saint Antoine.

Suger était obsédé par sa place dans l’histoire. Des textes de lui rappellent ses pauvres origines et la grande fierté qu’il ressentait d’avoir réussi grâce à ses réalisations à se hisser au sommet de la hiérarchie sociale. Il s’est représenté lui-même au sein de quelques-unes de ces œuvres. Il faudra maintenant ajouter le Tarot à la liste de ses accomplissements. Comme nous l’avons démontré, il s’est figuré là aussi en bonne place.

Et il a illustré symboliquement quelques-unes des grandes interrogations théologiques de son temps. Sans doute en a-t-il résolu ainsi quelques-unes. Nous pensons en tous cas qu’il a tenté, comme Hildegarde, comme ses pairs, de donner une réponse personnelle à certaines d’entre elles, et ce, grâce à sa maîtrise du langage des images symboliques. Armés du code et d’un même amour de la Lumière, ses continuateurs ont poursuivi une œuvre qui ne sera achevée que le jour où elle aura été pleinement comprise.

L’ombre que projette cette entreprise sur notre époque est monumentale. À notre avis, l’interprétation correcte de cette période est un défi collectif pour le monde occidental, une étape incontournable. C’est la cathédrale, cette métaphore de pierre et de verre, qui se tient ainsi devant nous, attendant que l’on résolve son énigme. Le Tarot en est la clef. Nous ne pouvons que nous féliciter qu’au crépuscule de sa vie, Suger, le moine bénédictin à l’origine de la merveille, ait réalisé la synthèse des forces historiques et psychologiques qui l’animaient, à en remplir une bouteille et à la confier à la Providence.

Gageons qu’il savait que l’arrivée d’un nouveau millénaire en libèrerait le génie !

© Marc O. Rainville, 2008. Tous droits réservés



Print Friendly

Découvertes de nouveaux blogues québécois!



Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *