Le monde

Le monde
 
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LE°MONDE

XXI

Et nous voici maintenant au cœur du système, au centre de la Grande Roue du Tarot. Le monde, c’est la Jérusalem céleste, le Palais, le Labyrinthe. Dans toutes les grandes traditions religieuses, le Centre occupe la place… centrale ! Posons tout de suite la question essentielle en ce qui concerne l’Arcane Le monde. Que trouvait-on dans la chambre centrale du Labyrinthe ? Que mettons-nous personnellement au centre de cet Arcane, au cœur de notre univers, de notre Palais ? Qui accompagne la danseuse ou qui est-elle pour nous ? Qu’est-ce qui nous est le plus précieux ?

Qu’avons-nous placé au centre de notre vie ?

On pourrait également évoquer les méandres du labyrinthe, ses cloisons, les murs qui en forment le parcours et l’enceinte. Mais c’est bien sûr son cœur, sa chambre centrale, qui lorsqu’on l’atteint permet de découvrir la sortie. L’image redoutable du Minotaure suggère toutefois que le labyrinthe est le lieu de tous les périls et qu’il y aura un combat à mener. Les Grecs nommaient principe de transcendance l’élément central qui permettait d’évaluer une vie. Ce principe était supérieur à la vie elle-même. C’était «(…) le cosmos ou, plus précisément, l’harmonie et l’ordre parfait de l’Univers. Le but de l’existence humaine était de trouver son lieu naturel, sa place au sein de cet univers parfaitement organisé. Vivre en harmonie avec le cosmos, représentait ainsi la plus grande transcendance qui soit (…) en se fondant dans le cosmos, en se considérant comme un fragment de cet Univers éternel, on pouvait autant qu’il est possible parvenir à une espèce d’immortalité… S’inscrire dans ce cosmos était une façon de dépasser la crainte de la mort et d’accepter le cours du monde comme un destin.»

L’auteur de cette citation, le philosophe québécois Luc Ferry, nous rappelle que pour atteindre la transcendance, les philosophes grecs devaient d’abord vaincre la crainte de la mort. Leur philosophie était donc une sotériologie, cette doctrine du salut que nous avons déjà évoqué et dont nous retrouvons les traces attestées dans les préoccupations existentielles des auteurs du Tarot. Les grandes traditions initiatiques ont toutes laissé un vide un vide au degré suprême de l’initiation. C‘était à l’adepte de le remplir. «Le labyrinthe conduit aussi à l’intérieur de soi-même, vers une sorte de sanctuaire intérieur et caché, dans lequel siège le plus mystérieux de la personne humaine.

On songe ici au mens, temple du Saint-Esprit dans l’âme en état de grâce ou encore, aux profondeurs de l’inconscient. L’un et l’autre ne peuvent être atteints par la conscience qu’à la suite de longs détours ou d’une intense concentration, jusqu’à cette intuition finale où tout se simplifie par une sorte d’illumination. C’est là, dans cette crypte, que se retrouve l’unité perdue de l’être, qui s’était dispersé dans la multitude des désirs. L’arrivée au centre du labyrinthe, comme au terme d’une initiation, introduit dans une loge invisible, que les artistes des labyrinthes ont toujours laissée dans le mystère, où, mieux, que chacun pouvait remplir selon sa propre intuition ou ses affinités personnelles.» Ainsi, la déesse au centre du monde, à la porte du labyrinthe, s’efface pour laisser la place à l’ineffable. C’est justement une des plus grande découverte de la psychologie des profondeurs que de reconnaître au côté féminin, à l’anima, le rôle d’attracteur de la conscience vers le centre, vers le vide, l’Invisible.

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Pour résoudre l’équation, ce folichon de Mat – il prend la valeur de 0 ou de 22 dans l’addition hermétique – va être mis à contribution de façon productive. C’est ce messager entre les mondes que nous choisissons d’investir d’une telle responsabilité. Nous ne doutons pas qu’il se rebelle et appelle à la rescousse quelque autre compagnon archétypal. Mais en attendant, procédons en ajoutant sa valeur au second membre de notre équation:

LE°MONDE: 12+5 (x 2)= 34. 13+15+5= 33+22= 55. 55-34= 21. Le monde en folie…

Nous avons en procédant ainsi introduit expérimentalement la notion de désordre dans notre compréhension du Monde. Cet Arcane, et tout notre système, tout notre univers avec lui, demeurerait statique sans la présence d’un élément d’incertitude. C’est Le Mat qui donne le mouvement à l’ensemble. Hors-norme, marginal, il a néanmoins sa place dans le système. Et il en change continuellement. Il est là où on croit avoir le moins besoin de lui. Il sort parfois carrément du circuit.

Pour l’instant, il vient de nous donner un bon coup de pouce car il nous manquait un 22 pour résoudre l’équation. La représentation du monde qui nous est donnée ici reprend, mais en apparence seulement, le thème du Christ ou de la Vierge en majesté entourés des quatre animaux de la vison d’Ézéchiel (Éz. 1 :10) et du Livre de l’Apocalypse (4 : 7) qui correspondent symboliquement aux quatre évangélistes. On verra que l’abbé Suger a apporté à ces représentations des modifications importantes. Mais, en associant une image tétramorphique à l’Arcane Le monde, il nous indique son attachement symbolique au nombre 4 et au carré.

Mircea Eliade : «Il s’agit d’une idée archaïque très répandue : à partir d’un Centre, on projette les quatre horizons dans les quatre directions cardinales. Le mundus romain était une fosse circulaire, divisé en quatre (…).»

Pour Suger, le quatre illustré ici est bien sûr, d’abord et avant tout, celui des quatre murs de la Jérusalem céleste. Notons que la structure générale de l’Arcane est basée sur le couple cercle-carré ou cube-sphère. Les deux structures sont similaires et participent du même symbolisme. Leur association représente l’union du ciel et de la terre.

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lemonde-heron-bandeauDans le Tarot de Conver, l’ange et l’aigle qui font irruption dans la bande supérieure de l’Arcane nous invitent à faire une nouvelle lecture du nombre XXI. Lorsqu’on se met dans la position du Pendu, comme nous invite à le faire l’image païenne primordiale de la danseuse qui se tient au centre de l’Arcane et qu’on lit ce nombre à l’envers, à rebovrs (78), on obtient comme résultat LXX, grâce à une astuce typographique. Ajoutant ce nombre au total des lettres codées de l’Arcane, nous obtenons:

LE MONDE: 12+5+13+15+5= 50. 50+70= 120 ou 12.

Ce douze, c’est un clin d’œil au Pendu, mais c’est aussi un 21 inversé. Ce monde à l’envers est un rappel de l’axiome ésotérique « Ce qui est en haut, est comme ce qui est en bas » que nous avons déjà rencontré. Mais le monde à l’envers, c’est aussi une prédiction un peu sinistre et qui s’aggrave lorsqu’on sait que dans les Écritures, le nombre 70 est souvent annonciateur de calamités. Pour nous en convaincre, rappelons que Titus détruisit le Temple de Jérusalem en l’an 70 de notre ère.

Ce LXX introduit le thème de la Jérusalem céleste qui est au centre de Le monde. Il faut souligner maintenant, comme l’ont fait avant nous de nombreux commentateurs, que le nombre 78 est le résultat de la somme des 12 premiers nombres. 12, c’est le nombre des apôtres, le nombre de l’Église. Ce douze central que symbolise la danseuse est entouré par quatre figures situées aux coins de l’Arcane, c’est un douze au carré ou 144. Ce nombre correspond à la dimension de la muraille du Temple de la Jérusalem céleste de l’Apocalypse, les 144 coudées mesurées par un roseau d’or, roseau que l’on retrouve ici à la main de la danseuse, ainsi qu’à celle du Bateleur. La ville elle-même mesure douze mille stadia.

Le monde, cette représentation occulte de la Jérusalem céleste, est donc l’image allégorique choisie par Suger pour représenter le pivot de son système, son thème central. Elle correspond à la Civitas Dei, la cité de Dieu de saint Augustin.

CIVITAS DEI : 3+9+22+9+20+1+5+9= 78.

CITÉ DE DIEV : 3+9+20+5+5+9+5+22= 78.

Pour les moines, le Temple de la Jérusalem céleste est l’image du Paradis. «Au monastère, le paradis, c’est le cloître pour saint Bernard, <<le cloître est réellement un paradis>> et le moine est par excellence le citoyen de la Jérusalem céleste.(…) Le Paradis est aussi représenté sous la forme d’un ciel ou de la cour céleste que préside le Christ entre la Vierge et saint Jean(…).» Mais le thème du Temple de la Jérusalem céleste sert à en introduire un autre, celui du Temps. Il s’agit à notre avis du niveau d’interprétation le plus subtil offert par l’Arcane XXI.

Mircea Eliade va nous expliquer en quoi, le Monde, le Cosmos, est indissociable du concept de Temps. «Nous retrouvons un symbolisme temporel analogue intégré dans le symbolisme cosmologique du Temple de Jérusalem. (…) Le Temple était une imago mundi : se trouvant au Centre du Monde, à Jérusalem, il sanctifiait non seulement le Cosmos tout entier, mais aussi la vie cosmique, c’est-à-dire le Temps. C’est le mérite d’Hermann Usener d’avoir, le premier, expliqué la parenté étymologique entre templum et tempus, en interprétant les deux termes par la notion d’intersection. Des recherches ultérieures ont précisé encore cette découverte. Templum désigne l’aspect spatial, tempus l’aspect temporel du mouvement de l’horizon dans l’espace et dans le temps. (…) Parce que le Temple est à la fois le lieu saint par excellence et l’image du Monde, il sanctifie le Cosmos tout entier et sanctifie également la vie cosmique. Or, cette vie cosmique (le Temps) était imaginée sous la forme d’une trajectoire circulaire, elle s’identifiait avec l’Année. L’Année était un cercle fermé (…) à chaque Nouvelle Année, le Monde était créé de nouveau. (…) la cosmogonie comporte également la création du Temps.»

Donc, et comme l’avait compris Court de Gébelin, ce n’est pas uniquement le monde que l’on reconnaît dans les différents éléments picturaux qui définissent cet Arcane, c’est également le Temps. Il semble que ces éléments théoriques aient été bien saisis par les créateurs de cette image du Monde qui est antérieure à la création du jeu; elle s’est retrouvée par la suite au cœur du système élaboré par l’abbé Suger. Le Tarot étant un oracle, Suger ne pouvait que faire la part belle à Chronos. Il le place ici en XXI, le mot temps se disait à l’époque tans (21 !)

Robertson Davies nous rappelle que le Temps a une fille et c’est la Vérité. Nous la retrouvons ici au centre de l’Arcane. L’image de la jeune femme regardant vers le bas, en arrière, illustrerait le thème de l’Éternel retour, la quête de l’origine. Le pied levé rappelle celui du dieu indien Nataràja, le danseur cosmique qui dirige les mouvements de l’Univers et le déploiement du Temps ; il est dit que si le pied du dieu touche au sol, le Temps s’arrêtera et que ce sera la fin du monde.

L’anneau qui entoure la danseuse, la mandorle ou l’amande, serait une représentation de l’Année. La nature circulaire, cyclique, du Temps sacré est une donnée de base de la nature des religions. Mircea Eliade : «La Grèce aussi a connu le mythe de l’Éternel retour (…). Pour citer le bel aperçu de H. Ch. Puech : (…) le devenir cosmique tout entier et, de même, la durée de ce monde de génération et de corruption qui est le nôtre se développeront en cercle ou selon une succession indéfinie de cycles au cours desquels la même réalité se fait, se défait, se refait conformément à une loi et à des alternatives immuables. (…) certains penseurs de l’Antiquité finissante – pythagoriciens, stoïciens, platoniciens – en viennent à admettre qu’à l’intérieur de chacun de ces cycles de durée (…) se reproduisent les mêmes situations qui se sont déjà produites dans les cycles antérieurs et se reproduiront dans les cycles subséquents – à l’infini. Aucun événement n’est unique, ne se joue en une seule fois (par exemple, la condamnation et la mort de Socrate), mais il s’est joué et se jouera perpétuellement ; les mêmes individus sont apparus, apparaissent et réapparaîtront à chaque retour du cercle sur lui-même. La durée cosmique est une répétition et anakuklesis, retour éternel.»

Comme un cœur qui bat… Cette conception de Temps suivant un parcours circulaire, commune à l’Inde et à la Grèce, se transforme dans le Judaïsme et le Christianisme pour devenir linéaire. L’illustration particulière du thème du Temps que nous venons de déceler au cœur de l’Arcane Le monde n’est certainement pas orthodoxe.

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Nous allons maintenant effectuer un retour sur un des symboles qui apparaît dans l’Arcane Le monde. Il s’agit de l’écharpe de la danseuse qui symbolisait sa sortie de l’ombre pour entrer dans la lumière. Cette écharpe rouge est au cœur de l’Arcane central du jeu de Tarot. Notre auteur a choisi d’y placer ce qu’il y avait pour lui de plus sacré. L’abbé Suger a été élevé à l’abbaye de Saint-Denis. Il y a passé la plus grande partie de sa vie. Une relique sainte était conservée dans cette abbaye. C’était l’objet le plus sacré de la Chrétienté franque, l’oriflamme de saint Denis, la rouge bannière du Vexin portée au combat sur une hampe dorée. On la retrouve sur certaines gravures de l’époque ceignant le Christ-Roi.

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 Pour son Tarot, l’abbé Suger a fait de cette écharpe le symbole de l’ombre et de la lumière. Ce serait une des façons dont il aurait choisi de signer son oeuvre. Cette dévotion au principe féminin et à la lumière caractériserait également la religion secrète des Templiers. Il y a là une autre piste à suivre. Nous croyons également que la représentation de l’étendard à deux queues serait une représentation du bicodulam serpentem, le serpent à deux queues qui traverse le ciel, celui de la Voie lactée. En suivant une de ces deux queues, les pèlerins sur la route de Saint-Jacques-de-Compostelle arrivaient à bon port, sur les rivages de l’Atlantique.

Dans l’iconographie chrétienne la déesse au centre du Monde correspondrait à une représentation triomphante de la Vierge Marie. Car à première vue, on peut reconnaître ici la Vierge Marie faisant tourner la laine au moment de l’Annonciation ou encore Marie agitant le voile du Temple, un thème qui se rapproche de celui du fil de la vie que l’on coupe au moment de la mort, thème commun à bien des civilisations. La jeune femme tient un bâton.

On peut presque certainement affirmer ici que l’abbé Suger a voulu suggérer une personnification de la voix invisible qui s’adresse à Ézéchiel (Ez. 1 : 28). Ez. 2 : 9 Je regardai : une main était tendue vers moi, tenant un livre enroulé. À l’époque, les livres étaient des feuilles de peau enroulées autour d’un ou deux bâtons. La somme des lettres du mot livre donne 66 ; il y a sûrement un 6 caché tout près. Oui, dans la version Héron du Conver, la main qui tient ce livre a six doigts, 666 ! (La main opposée en a quatre.) Le Coran contient 666 sourates…

Est-ce là le livre tenu par la femme dévoilée ? Le Coran vient d’être traduit en latin par Robert de Chester, un Bénédictin. Tout ce qu’Ézéchiel peut nous révéler sur ce livre, c’est qu’il ne contient que des plaintes, des gémissements et des cris (Ez. 2 :10). Comme toute la symbolique de la lame est également une illustration du Temps, il ne faut pas être bien grand clerc pour saisir le message eschatologique, l’avertissement, la prophétie qui s’exprime ici. Et comme de plus la jeune femme tourne la tête dans la direction opposée au livre et qu’elle le tient de la main gauche, il est temps de citer à nouveau ce passage du Coran : «Celui qui recevra son livre dans la main droite sera jugé avec mansuétude (…). Quand à celui qui recevra son livre derrière son dos, il appellera l’anéantissement et il tombera dans un brasier» (84 : 1-12).»

L’éternel féminin… On ne peut que lui souhaiter bon vent! Il fleurit ici au sein de l’Arcane XXI dans une apothéose picturale qui se veut un hommage à la nature et aux antiques déesses qui la peuplaient. Une seule d’entre elles s’offre ainsi à la vue comme facteur d’unité. Mais contrairement au Dieu unique du monothéisme qui précipita la chute de la déesse et celle de ses semblables, elle est entourée ici d’une cour d’Arcanes qui lui répondent et se présentent sur un pied d’égalité avec elle. Le Tarot baigne dans ce climat, tout comme le siècle qui l’a vu naître.

Jacques Le Goff : «Les hommes du XIIIe siècle jettent un nouveau regard sur le Christ (…). Le polythéisme latent, qui, je crois, a existé au fond des croyances en dépit du ferme maintien du dogme monothéiste par l’Église, disparaît doucement.»

Au temps de Suger, ce polythéisme latent est toujours présent. Ajoutons maintenant une remarque au sujet du nombril de la danseuse. Il se trouve à être au centre de l’Arcane qui est lui-même au centre du système. Mircea Eliade : «Un univers prend naissance de son Centre, il s’étend d’un point central qui en est comme le nombril. (…) La tradition juive est encore plus explicite : Le Très-Saint a créé le monde comme un embryon. Tout comme l’embryon croît, à partir du nombril, de même dieu a commencé à créer le monde par le nombril et de là il s’est répandu dans toutes les directions. Et puisque le nombril de la terre, le centre du monde, est la Terre sainte, Yoma affirme : Le monde a été créé en commençant par Sion. Rabbi bin Gorion disait du rocher de Jérusalem qu’il s’appelle la Pierre de base de la Terre, c’est-à-dire l’ombilic de la Terre, parce que c’est de là que s’est déployée la terre tout entière. D’autre part, parce que la création de l’homme est une réplique de la cosmogonie, le premier homme a été façonné au nombril de la Terre (tradition mésopotamienne), au Centre du monde (tradition iranienne), au Paradis situé au nombril de la terre ou à Jérusalem (traditions judéo-chrétiennes).»

Un mot sur le culte rendu aux figures féminines au XIIe siècle… En pratique, les Catholiques accordent à la mère du Christ le même hommage que celui qu’ils rendent aux figures masculines de cette religion patriarcale. Presque toutes les cathédrales médiévales sont dédiées à cette figure, Notre–Dame. Les Templiers vénéraient eux aussi une figure féminine mais rien de ce culte ne s’est rendu jusqu’à nous. Le secret est aussi hermétique que celui entourant les mystères d’Éleusis. Tout au plus mentionne-t-on parfois une idole appelée le Baphomet.

Reparlons maintenant de la posture de celle qui fait l’objet de tant d’attentions. La chaste position de ses jambes croisées provoque une nouvelle réflexion. D’abord, il faut immédiatement noter que nous avons ici un personnage en équilibre. Nous ne nous étendrons pas ici sur l’importance de cette notion. Le fait qu’elle soit illustrée ici, au cœur du Tarot, devrait suffire à faire comprendre à nos lecteurs qu’elle est l’aboutissement de toute démarche spirituelle.

L’historien Jacques le Goff nous parle à nouveau du Beau Moyen Age: «(…) de l’économie à l’art, c’est la mesure qui l’emporte – même si l’on observe dans l’architecture gothique des tendances à la folie.» Nous retrouvons également ces tendances dans le Tarot. Mais cette recherche d’équilibre, de mesure, sauve la mise. Il est possible de comprendre également que par inversion hermétique les jambes croisées de la danseuse sont des jambes ouvertes. Le retournement du sens de cet élément de l’Arcane parle donc ici d’une ouverture.

Elle était fermée mais nous venons de l’ouvrir.

Nous avions le passe-partout, la clef du retournement que l’on imprime à celle que l’on vient de glisser dans une serrure… Nous reparlerons de cette clef en XII et du thème de l’ouverture un peu plus loin dans ce chapitre. Au cœur de l’édifice du Tarot, du Palais, il y a une porte qui s’ouvre et la clef en est le principe du retournement. La déesse a les jambes ouvertes et demande que l’on s’unisse à elle. Retournement, pénétration, mouvement… Si le Tarot est effectivement un accès vers des plans supérieurs, la porte centrale en est bien Le monde. Il faut d’abord entrer dans le Palais avant d’aller plus loin.

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Passons à l’auréole qui évoque l’aura et le nimbe. «La forme ovoïde de l’aura est à rapprocher de l’amande mystique, de la mandorle, de l’œuf aurique (…) Les religions de lumière, les cultes du soleil et du feu sont à l’origine de cette importance donnée à l’aura.» On retrouve tous ces symboles sur cette lame afin de bien signifier le message de triomphe de la lumière. Le bœuf en représente ici le côté sombre. Cette lame est bien une totalité.

AVRÉOLE: 1+22+18+5+15+12+5= 78.

Trois animaux en sont ceints, trois fois 78 (15, 6) ou trois fois 6, 666. En latin : NIMBUS : 9+13= 22. Trois nimbes, 66, c’est un mot de six lettres 666. Le lion est couronné d’une auréole de couleur chair. LEO: 12+5+15= 32. Le lion gère la série des Coupes. On voit ici que la somme des lettres de son nom est la même que celle de Graal (32). Ne pas oublier non plus que LION: 12+9+15= 36 ou 666. (La somme des 36 premiers nombres donne 666.) Et en l’examinant de plus près, on arrive facilement à se convaincre que ce lion est en fait une lionne, Ariel, la Lionne de Dieu des Hébreux. Et Ariel est un des anciens noms de Jérusalem.

La lionne est une image qui représente parfois le Judaïsme. Les deux autres figures à auréoles seraient dans le cadre de cette hypothèse les deux autres religions monothéistes, le Catholicisme et l’ange, l’Islam et l’aigle-antéchrist que nous allons rencontrer un peu plus loin. À nouveau, le bœuf sans auréole représente le corpus religieux païen de l’Antiquité. Mais le pivot reste la danseuse, la figure féminine centrale, l’axe lumineux/obscur de toutes les religions. Poursuivons. Avec la clef du retournement, l’inversion symbolique du bœuf nous a donné le taureau qui est aussi attaché à Déméter dans les mystères d’Éleusis. «(…) les attributs de la souveraineté terrestre de la Déesse, le Taureau, symbole de la Force sacrifiée, les autels en forme de corne, les haches sacrées et le signe secret du Labyrinthe.» [15]

Mais le taureau est aussi l’incarnation même de l’ambivalence. «Toutes les ambivalences, toutes les ambiguïtés existent dans le taureau.» [16]C’est bien sûr le cas de nombreux symboles. Il faut maintenant souligner que ce bœuf/taureau est également un cheval ou une jument. Regardons bien la lame. Le cheval est lui-aussi associé à Déméter. «De même que le cheval a représenté la force fécondante, l’instinct et par sublimation l’esprit, il est arrivé que la jument incarne le rôle de la Terre-Mère dans la hiérogamie fondamentale Terre-Ciel, qui préside aux peuples d’agriculteurs. Nous avons cité la Déméter à tête de cheval, déesse de la fertilité.» [17]

Le regard que porte la jeune fille vers cette monture est un rappel de la quête spirituelle. De nombreuses traditions font en effet du cheval le symbole de l’initiation. C’est le cas de l’Asie Mineure où les adeptes des mystères sont chevauchés par les dieux et c’est le cas aussi pour l’initiation chevaleresque de l’Occident médiéval. Chevaucher en langage hermétique, c’est savoir. La médaille des Templiers illustre une telle chevauchée. Et on ne saurait passer sous silence la possibilité que cette monture soit une vache, une vache sacrée ! L’existence de la déesse Hathor des anciens Égyptiens, la Mère du Monde… HATHOR : 8+1+20+8+15+18= LXX. Une indication de plus que la danseuse représente la Jérusalem terrestre, une Jérusalem céleste sur terre, est que son pied prend fermement assise sur une extension de l’amande, ou mandorle, en spirale tressée qui symbolise le labyrinthe du monde.

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De plus, son regard est dirigé vers le bas, le monde. Le concept d’une Jérusalem céleste sur terre, une cité symbolique intermédiaire entre le ciel et la terre est central dans la mythologie des moines bénédictins du XIe siècle. C’est ce concept qui a présidé à l’érection de l’abbaye du Mont Saint-Michel aux frontières de la Normandie et de la Bretagne. Saint Michel, c’est le passeur des âmes qui quittent ce monde pour entrer dans l’autre. À l’époque, le concept de purgatoire n’était pas clairement défini. L’état intermédiaire dans lequel se retrouvaient les âmes des défunts se nommait L’entre-deux monde. Saint Michel effectuait la pesée des âmes en ce lieu intermédiaire avant de leur ouvrir le chemin du Paradis ou de le leur interdire pour l’éternité. Le mont Saint-Michel a été décrit ainsi par les moines qui l’ont conçu comme une Jérusalem céleste sur terre[18] :

L’ENTRE-DEVX MONDE : 12+5+20+18+5+5+22+24+13+15+5= 144.

En mode mineur le résultat est 36, 666.

Prenons maintenant quelques instants pour constater ce qui vient d’être décrit plus haut en examinant la lame Le monde qui ouvre ce chapitre. La mandorle n’est pas statique ou fermée. C’est une spirale ouverte et la danseuse semble également propulsée en spirale vers nous, elle décrit une trajectoire ascensionnelle. Elle accomplit une poussée de l’arrière à l’avant-plan ou vice-versa. Le symbolisme ouvert de la spirale s’oppose à celui de son motif tressé. La tresse est en effet un motif fermé. C’est un symbole d’involution. Mais la tresse est aussi l’illustration du thème de l’éternel retour et on peut voir là espoir et évolution. À nouveau, le mouvement de tête vers l’arrière de la danseuse qui se retourne illustre-lui aussi le thème du retour. [19]

Notons que le symbolisme de la mandorle se rapproche de celui du losange, de la vulve. Ces symboles signifient l’union du ciel et de la terre. Ils consacrent l’atteinte de l’unité, la transcendance de la dualité. Tresse et spirale sont antonymes d’après Le dictionnaire des symboles. Mais elles se rejoignent clairement, puisque ensemble elles définissent le labyrinthe. Quel magnifique mariage des contraires que ce codage! «La spirale est un symbole de fécondité, aquatique et lunaire. Marquée sur les idoles féminines paléolithiques, elle homologue tous les centres de vie et de fertilité. Vie parce qu’elle indique le mouvement (…) s’apparente au labyrinthe, évolution à partir du centre, ou involution, retour au centre.» [20] «Par opposition à la spirale(…) Marcel Brion voit dans la tresse un motif fermé et pessimiste(…). Ce motif et aussi répandu que celui de la spirale ; mais il a une toute autre signification. (…) une spirale (…) aboutit nécessairement à une issue ; la tresse la plus rudimentaire, est une prison sans possibilité d’évasion.» [21] «Le labyrinthe est originellement le palais crétois de Minos (…). Le centre que protège le labyrinthe sera réservé à l’initié (…). Le labyrinthe serait une combinaison des deux motifs de la spirale et de la tresse (…).» [22]

Nous renvoyons nos lecteurs à ces trois entrées essentielles pour comprendre les leçons de cet Arcane, et du Tarot. Le labyrinthe, la mandorle en spirale tressée nous apparaît comme le plus éclatant exemple d’ambivalence amalgamée du Tarot. C’est le lot de la danseuse, et le nôtre, de composer avec ce double visage de la réalité. Prédestination ou libre arbitre.. ?! Le Tarot, ce Palais du labyrinthe, nous enseigne qu’il est possible de donner une double réponse à cette question, et à beaucoup d’autres. Plusieurs jeux de Tarot n’ont pas repris l’élément essentiel souligné ici et placent un petit tapis sous les pieds de la dame. C’est une erreur grossière, un sabotage ! Heureusement, le jeu Camoin du Bicentenaire (1960) rend bien cette extension de l’amande.

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Une figure féminine exécute donc un pas de danse au centre de l’Arcane. La danse est au cœur de la tradition soufi qui est à la base de l’alchimie musulmane et européenne. Soulignons que les Tziganes utilisaient une forme de divination par la danse et la transe dont le nom en serbe est gatanje. La danseuse n’est pas complètement nue. Pour la catholique Hildegarde de Bingen, il aurait été inconcevable de représenter au centre d’une telle œuvre une femme complètement nue. Ses textes nous informent que la représentation de la nudité pour elle est le symbole de l’aridité, de la déchéance spirituelle.

Le moine Suger quant à lui semble avoir renoncé à l’interdit qui porte sur toute représentation de la femme, habillée ou non. Les moines sont tenus en tous temps de baisser les yeux en leur présence, qu’elles soient de chair ou en image. Il faut dire à sa décharge qu’il était également prêtre. Il a très bien pu présenter cette figure comme une représentation du Sauveur. Il existe quelques représentations du Christ avec des seins. Il s’agit d’une conflation des images d’Ève et de Jésus. En ce sens, l’Arcane Le monde est une autre image christophore. On comprendmaintenant pourquoi la danseuse, une image de Jésus, a les jambes croisées. Il s’agissait de rappeller la croix. Voici un exemple d’iconographie médiévale, toujours de Suger. Elle provient d’un vitrail du XIIe siècle de la basilique Saint-Denis, le quadrige d’Aminabab :

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On notera que le thème central, Jésus en croix porté par son Père, est entouré par les quatre animaux, les quatre évangélistes, à peu de choses près le même choix de thème que pour Le monde.

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La tête du Christ, inclinée, est double. Une tête féminine, le haut du visage, coiffe, littéralement, une tête masculine barbue, le bas du visage. Et il y a cette poitrine féminine.arche-dalliance-tete-double

 

L’illustration de personnages jumeaux est fréquente dans l’iconographie symbolique. Nous avons vu au chapitre sur Le soleil que dans la symbolique alchimique, le fait qu’Adam transporte en lui une épouse en fait un être hermaphrodite même si on le représente sous la forme masculine. ¨Les couples divins sont, le plus souvent, des inventions tardives ou des formulations imparfaites de l’androgynie primordiale qui caractérise toute divinité.¨[1]

À nouveau sur ce sujet, Jung : «L’ombre suit continuellement celui qui marche vers le soleil, tel l’hermaphrodite Adam qui apparaît comme un mâle mais qui transporte toujours avec lui Ève, ou sa femme, cachée dans son corps.» [2] Jung nous explique que Adam et Ève, l’homme et la femme primordiaux, sont utilisés par les alchimistes pour illustrer l’union des contraires. Ils symbolisent tous les opposés qui existent dans l’univers. La cohabitation d’une symbolique alchimique et manichéenne dans le Tarot est un exemple de plus de son caractère syncrétique.

Pour mémoire, comparons avec l’image précédente :le-monde-tete

 

En symbolisme gnostique, la nudité est symbole d’ascension, de retour à l’origine divine. Cette symbolique ascensionnelle au cœur d’une spirale tressée nous semble être une autre représentation du Temps. Ce serait le mécanisme symbolique complexe élaboré pour animer et illustrer le processus divinatoire. Notre danseuse voyage dans le temps. Cette symbolique insérée au cœur du système Tarot couplée à un codage au niveau du nom des Arcanes (Tome III) nous suggère que le jeu est un calendrier ! On savait déjà que c’était une machine à voyager dans le temps… Au sujet de la spirale : «Il s’agit en fait de la spirale hélicoïdale mais le symbolisme est peu différent de celui de la spirale plane. (…) La double spirale à enroulement opposé (en S) est un symbole des changements lunaires et du tonnerre (…).» [23]

Peut-être peut-on voir ici la démonstration que la lorgnette des moines du XIIe siècle avait entrevu la double échelle en hélice de l’ADN. Nous croyons bien en tous cas avoir suggéré que la structure de ce codage central du Tarot ressemble à s’y méprendre à celle de l’unité fondamentale de la matière organique. Et c’est sans parler du nombre 78, celui des lames du Tarot bien sûr mais aussi des gênes qui se nichent sur le petit chromosome Y de l’homme ! Il y aurait résonance entre les deux systèmes que nous n’en serions pas surpris outre-mesure. La méditation et la prière, la divination, qui aurait fait monter et descendre l’esprit inquisiteur de quelque voyageur temporel médiéval sur les degrés de la double échelle de Jacob du Tarot rencontrée en XVI et lui accorder l’accès au centre du Palais, du Labyrinthe, au cœur de la cellule… Une cellule de moine, bien sûr, et bien capitonnée avec çà !

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Un œuf semble être placé dans la partie inférieure de la spirale de la mandorle dans l’édition du Tarot de Marseille de Paul Marteau par Grimaud. Cet œuf serait une addition gratuite. Il n’y a pas d’œuf à la base de la mandorle dans le Conver. Toutefois, dans le Conver de Héron, il semble y avoir deux moitiés séparées de coquilles d’œuf sous la base de la mandorle. Ce symbole de l’œuf ne fait qu’ajouter au sens de la mandorle dont le symbolisme se rapproche de celui de la spirale mais aussi de l’œuf cosmique. «(La spirale) indique l’action en sens inverse de la même force autour des deux pôles, dans les deux moitiés de l’Oeuf du monde.» [24]

C’est l’Oeuf primordial de la mythologie grecque qui en se séparant crée le Ciel et la Terre. La rupture de l’œuf à la base de notre mandorle est donc une allusion à la naissance de l’univers, à sa nature même. Mircea Eliade : «C’est la rupture opérée dans l’espace qui permet la constitution du monde…» [25]Cette rupture est le signe de la hiérophanie, de la manifestation divine; elle est le point fixe absolu[26] qui est le prélude à toute orientation dans l’espace.

Dans le Héron, on sent nettement en observant la masse rouge double en torsade qui s’en échappe qu’un formidable déploiement d’énergie vient d’avoir lieu. «(…) toute création étant œuvre divine , et donc irruption du sacré, représente également une irruption d ‘énergie créatrice dans le Monde. Toute création éclate d’une plénitude.» [27] Mais l’œuf ne vole pas en mille morceaux. Il donne l’impression de pouvoir en se refermant récupérer la matière qu’il a projetée.

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Héron

L’ensemble, œuf et matière, fait penser à un cœur, un cœur qui bat.  

La danseuse est une représentation de l’âme du monde, l’anima mundi, le plus élevé dans la hiérarchie des concepts néoplatoniciens. C’est elle, le Graal, le Cratère dont le nombre, LXX, trône au sommet de l’Arcane. Elle est un réceptacle sacré ; comme nous allons le démontrer un peu plus loin, sa vulve est placée au niveau supérieur, près de la tête. Un chemin, l’écharpe, y mène et la traverse. Cette âme du monde, ce Cratère, cette vulve peuvent être représentés symboliquement par l’image du papillon. Comme nous avons un œuf ouvert sous la danseuse, nous reconnaissons en elle cette âme, ce papillon psychique.

L’œuf est la chrysalide. «(…) le papillon qui en sort est un symbole de résurrection. C’est encore, si l’on préfère, la sortie du tombeau. Un symbolisme de cet ordre est utilisé dans le mythe de Psyché, qui est représentée avec des ailes de papillon. (…) Le symbolisme est celui du papillon, celui de l’âme débarrassée de son enveloppe charnelle, comme dans la symbolique chrétienne et devenue bienfaitrice et bienheureuse. (…) Une croyance populaire de l’Antiquité gréco-romaine donnait également à l’âme quittant le corps des morts la forme d’un papillon. Sur les fresques de Pompéi, Psyché est représentée comme une petite fille ailée, semblable à un papillon.» [28]

La jeune fille du Monde est sortie de l’œuf, de la chrysalide. Elle semble avoir des ailes… En latin, papillon se dit : PAPILIO : 16+1+16+9+12+9+15 : 78.

Revenons à la base de l’Arcane XXI. Pour compliquer le tout, en lieu et place de l’œuf séparé en deux, le Conver du bicentenaire de Camoin et le Grimaud illustrent plutôt des ailes attachées au dos des animaux du bas. Nous avons un bœuf et un lion ailés. Les quatre animaux du Livre de l’Apocalypse ont bien des ailes, ceux d’Ézéchiel également, selon la description qui nous en est faite. Ap. 4 : 8 Les quatre animaux avaient chacun six ailes (…) Néanmoins ceci nous amène à associer ce cheval et ce lion aux complexes symboliques couverts par Pégase et le griffon.

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Bicentenaire camoin

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Grimaud

Le tout est compliqué par le fait que ces ailes sont en fait des feuilles. Nous devons examiner la signification symbolique du végétal par rapport à l’animal. Ce qui nous amène dans leur prolongement logique, l’humain par rapport au divin. Et comme ces feuilles sont fortement nervurées, il faut y voir une allusion à la sève.[29]  

L’œuf est le symbole alchimique par excellence pour désigner le vaisseau ou réceptacle hermétique dans lequel s’accomplit le processus de transmutation de la matière. Un neuf stylisé en chiffres arabes se trouve dissimulé dans un nuage sous l’ange du coin gauche et semble répondre à son collègue ovoïde. «Neuf, semble être la mesure des gestations, des recherches fructueuses et symbolise le couronnement des efforts, l’achèvement d’une création.» [30]

Ce neuf est dissimulé dans un nuage «(…) instrument des apothéoses et des épiphanies.» [31] Représentation du triomphe, le nuage est également l’image de la fécondité et de la métamorphose. Son symbolisme répond à celui du cheval ailé qui lui fait face au bas de l’Arcane. «La signification symbolique de Pégase doit tenir compte de ce rapport : fécondité-élévation, qui pourrait servir d’axe à l’interprétation du mythe. Nuage porteur d’eau féconde.» [32]

Neuf, c’est aussi le rappel des trois triades angéliques, les neuf chœurs des Hiérarchies célestes du Pseudo-Denis L’aréopagite. L’association neuf et ange est aussi immédiatement évidente pour un lettré du Moyen Âge que les grandes arches dorées le sont aujourd’hui pour les amateurs de hambourgeois industriel. Ce neuf fait partie d’une série de neufs semblables à lui. En effet, plusieurs neuf sont ainsi superposés. le-monde9heron

De plus, cette série de neuf superposés nous informe que l’œuf a des petits frères. L’œuf symbolisant ici l’univers, le Tarot nous suggère que cet univers cohabite, dans le temps ou dans l’espace, avec d’autres semblables à lui. Attardons-nous encore un peu sur notre neuf multiple. Le neuf de surface a de l’épaisseur. On le voit de face et de côté. On peut supposer que ceux qui se cachent derrière lui sont de la même étoffe. Nous aurions donc trois neufs en comptant les six plis qui forment comme la base d’une chaire à l’ange. Si on applique la règle du symbolisme à l’envers qui est particulière à cet Arcane, ce n’est plus un triple neuf qui s’affiche ainsi de façon occulte mais un triple six. 666, le nombre de la Bête dans l’Apocalypse.

Notre neuf de départ est également un rappel des neuf axes sur lesquels s’articule le Tarot. Et neuf, nous l’avons vu en introduction, est le nombre de facettes de l’étude des nombres telle que l’a définie Hughes de Saint-Victor au XIIe siècle. Cet ange aurait-il un lien avec le théologien ? L’œuf sous l’aigle se transforme lorsqu’on retourne la carte. Avec le jeu du bicentenaire Camoin, on voit apparaître un visage humain torturé. Dans les serres de l’aigle, il y a une victime.

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 Cette allégorie était utilisée au Moyen Âge pour illustrer l’Antéchrist![33] Bel exemple de retournement du symbolisme… C’est une autre découverte qui vient s’ajouter au 666 trouvé dans le nuage de l’ange. De plus, c’est saint Jean, l’auteur du fameux livre, qui trône sur le nuage au 666 ou 999.

Enfin, si on applique le code à l’auteur de cet ouvrage controversé, nous avons:

SAINT JEAN: 1+9+20+5+1= 36 ou 666.

La position centrale de cet Arcane en fait le centre mais aussi la circonférence de notre système. Il résume et contient les 21 autres Arcanes. Il n’a pas d’opposé, il porte toutes les oppositions en lui. Il est la psyché dans laquelle nous vivons tous et toutes. Celle-ci cherche continuellement à se projeter, comme chacun des milliards de soleils de l’univers, comme, à nouveau, un cœur qui bat. Contraction et expansion sont sa loi et sa logique interne.

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L’écharpe ou banderole portée par la danseuse a une signification qui aurait été appréhendée immédiatement par un natif du XIIe siècle. La banderole était l’insigne des praticiens des sciences occultes comme l’astrologie et l’alchimie. C’était également l’accessoire de la sibylle de l’Antiquité. Un personnage de pierre sculptée en tient une à la main au porche nord de la cathédrale de Chartres. Il se nomme Magvs. Il symbolise les recherches hermétiques.

Soulignons que la Chartres du XIIe siècle, comme Laon ou Cluny, est un haut lieu du savoir. La ville est le siège de plusieurs écoles. Les laïcs et les clercs peuvent y apprendre les sept arts et les sept sciences ainsi que la Philosophie et la Théologie. La médecine fait de timides débuts à cette époque, à Laon notamment. La banderole ou l’écharpe est reprise sur le Deux de Denier comme une spirale double en S à enroulement opposé. Elle symbolise le codage du Tarot, la voie secrète qui permet de comprendre le mystère de son symbolisme.

Une femme nue voilée représente la doctrine secrète qui est l’apanage exclusif d’un groupe d’initiés tenus à des rites et des cérémonies impénétrables. Le moment où le voile se lève, c’est celui où le culte fondamental rendu à la Grande Déesse – ces mystères d’Éleusis au VIIe siècle avant Jésus-Christ – devient de plus en plus ésotérique. On s’éloignait ainsi de la vénération directe et populaire de la Divinité. Presque rien n’a transpiré de l’initiation aux mystères d’Éleusis. On sait simplement qu’ils véhiculaient un message de salut, de purification, de résurrection et que le moment fort des cérémonies consistait, nous l’avons vu, en l’exposition d’un épi de blé. Ces cérémonies étaient réservées aux Athéniens qui se présentaient aux prêtres de ces mystères établis hors de la religion grecque traditionnelle.

La pratique culminante de certaines cérémonies antiques était l’ostension d’un objet sacré ou, dans le cas des mystères d’Éleusis, d’un épi de blé, comme l’hostie dans la messe catholique. Notre Grande Déesse ne fait pas que tenir un roseau d’or, elle le brandit comme objet de vénération. Se trouve illustré ici un rappel de ces cérémonies. «(…)cette connexion profonde, souterraine entre l’attirance pour le mystère réservé à des initiés et l’impuissance à assumer la vie dans sa réalité s’est manifestée depuis deux mille ans, un peu partout et à de multiples reprises. Il suffit de considérer la prolifération des clans, coteries, associations, syndicats, partis, chapelles, sectes, par lesquels notre Occident soi-disant chrétien cherche à satisfaire ce besoin d’initiation…» [34]

Il ne nous appartient pas de décider si les mystères d’Éleusis sont les précurseurs du christianisme ou si le christianisme est une réaction contre le formalisme et l’hermétisme de ceux-ci. Mais il faut bien reconnaître que le christianisme du XIIe siècle est beaucoup plus formaliste et hermétique qu’à sa naissance. Ainsi naissent et meurent les religions. Signalons simplement la présence de cette allégorie païenne ancienne au cœur du Tarot. Ne s’en surprendront que ceux qui oublient l’importance de la connexion entre le monde médiéval et celui de l’Antiquité.[35]

L’écharpe cache la région génitale de la jeune femme. Pourtant si on remonte et qu’on observe la jonction entre l’écharpe et la chevelure de la jeune fille, on remarque que l’écharpe ne passe pas sous ou sur cette chevelure. Elle la pénètre et s’y enfouit. Inversement, l’écharpe semble sortir de la chevelure. À ce point de jonction, il y a une ouverture. C’est celle que nous avons mentionné un peu plus haut. Cette ouverture est une vulve.

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On a ainsi montré ouvertement ce que tous croyaient pudiquement dissimulé sous l’écharpe. Selon Mircea Eliade, la vulve représente la matrice de vie et, par extension, l’entrée des mondes secrets, cachés. La vulve est représentée symboliquement par le losange ou le rhombe. Cette rencontre vulve-chevelure illustre tous d’abord celle du thème agraire du sillon avec celui de la pulsion sexuelle. Les sillons de la femme et ceux de la terre sont associés dans cette représentation allégorique de l’hiérogamie. La sexualité et la fécondité agraire sont liées dans les usages du temps.

Mircea Eliade : «Rappelons que les coutumes observées en Europe à l’occasion de la récolte sont analogues à celles qui ont lieu au printemps (…). À l’union du couple divin doit correspondre sur terre, la frénésie génésique illimitée. À côté des jeunes couples qui répétaient l’hiérogamie sur les sillons, devait se produire l’accroissement maximum de la collectivité. (…) des traces de symbolisme phallique peuvent de même être découvertes dans les cérémonies agraires européennes (…). On appelle la dernière gerbe, <<la garce>> ; ou encore, on lui fait une tête noire avec des lèvres rouges, originairement les couleurs magico-symboliques de l’organe féminin (…) le rouge étant la couleur vitale et génésique par excellence. Lorsqu’on rencontre des femmes ou qu’on les aperçoit derrière les rideaux, la tradition demande qu’on leur adresse les plus violentes obscénités et des injures. La valeur magique des injures obscènes est bien connue et elle était appréciée même dans les cultes évolués.» [36]

Cette image dissimule également un côté masculin ce qui en fait un couple, une illustration de l’hiérogamos. Ce symbolisme et ces pratiques agraires n’étaient certes pas étrangères à un homme tel que Suger. Tant comme abbé de Saint-Denis que comme régent du royaume de France, le dossier prioritaire sur son bureau était celui de l’agriculture. Sa réforme agraire est un des plus beaux fleurons de son héritage administratif. D’après Le dictionnaire de symboles, le symbolisme de la vulve se rattache aussi à celui de la spirale que nous venons d’étudier. Symboliquement, l’auteur indique une porte, la voie centrale, la voie royale puisque cette ouverture, cette voie, est traversée par une représentation de la bannière du royaume. Un peu plus et nous reconnaîtrions ici Perceval, à cause de l’étymologie particulière de ce nom, bien sûr.

Rappelons-nous maintenant que l’abbé Suger a été élevé à l’abbaye de Saint-Denis. Il y a passé la plus grande partie de sa vie. Une relique sainte était conservée dans cette abbaye. C’était l’oriflamme de saint Denis, l’objet le plus sacré de la Chrétienté franque, la bannière écarlate du Vexin portée au combat sur une hampe dorée. C’est en 1124 que l’abbé Suger instaure ce rituel de la remise de la bannière du Vexin. Elle est représentée sur certaines gravures de l’époque ceignant le Christ-Roi. On retrouve cette bannière au centre de Le monde.

Il y a plusieurs niveaux de lecture possible pour cette rencontre entre une représentation de l’écharpe royale avec une vulve. Le plus immédiatement apparent est celui du thème des ailes du désir évoqué par saint Bernard. Nous y revenons dans un instant. Tous les personnages de cette lame portent des ailes, implicitement ou explicitement. Au cœur de la carte du Monde, au cœur du Tarot, nous avons illustrée ici l’évocation d’un passage conduisant vers une envolée, une ouverture, une porte, une voie. Cette ouverture dans la partie supérieure du corps de la danseuse, sa tête, correspond à une notion architecturale appelée l’œil du dôme. Cette ouverture supérieure rend possible le passage dans l’autre monde.

Mircea Eliade : «Toute forme de Cosmos – l’Univers, le Temple, la maison, le corps humain – est pourvue d’une ouverture supérieure (qui) rend possible le passage d’un mode d’être à un autre, d’une situation existentielle à une autre. Toute existence cosmique est destinée au passage (…) l’existence humaine arrive à la plénitude par une série de rites de passage, en somme d’initiations successives. (…) L’ouverture supérieure signifie la direction ascensionnelle vers le Ciel, le désire de transcendance. (…) Pour suggérer ce passage paradoxal, les diverses traditions religieuses ont abondamment utilisé le symbolisme du pont dangereux ou de la Porte étroite. (…) La Vision de saint Paul nous montre un pont étroit comme un cheveu. (…) la même imagerie s’est conservée lorsqu’on a voulu signifier la difficulté de la connaissance métaphysique et, dans le christianisme, de la foi. » [37]

Cette ouverture est également la voie royale alchimique :

VIA REGALIA : 22+9+1+18+5+1+12+9+1= 78.

Cette voie s’inscrit ici symboliquement dans une chevelure (78). Rappelons-nous celle du bateleur dont une des mèches, en G, est un signe de maîtrise. Nous croyons également que la représentation de l’étendard à deux queues serait une représentation du bicodulam serpentem, le serpent à deux queues qui traverse le ciel, celui de la Voie lactée. En suivant une de ces deux queues, les pèlerins sur la route de Saint-Jacques-de-Compostelle arrivaient à bon port, sur les rivages de l’Atlantique. Et si la nudité de notre danseuse est réellement masquée par un serpent, symbole de la Connaissance, enroulé autour d’elle, nous avons ici, par inversion, une femme nue enroulée autour d’un serpent, la représentation médiévale de la déesse mère du monde, la Grande Déesse, la Terre.

Il est impossible de ne pas faire le lien entre cette déesse serpent et le motif mésopotamien femme nue-vigne décrit par Mircea Eliade. «Or la vigne était l’expression végétale de l’immortalité – tout comme le vin est resté, dans les traditions archaïques le symbole de la jeunesse et de la vie éternelle. La Mishna affirme que l’arbre de la science du bien et du mal était une vigne. (…) La Déesse-serpent Hannat pouvait goûter aux fruits de l’arbre (…). Le vin est, pour cette gnose, l’incorporation de la lumière, de la sagesse et de la pureté. (…) Le motif femme nue-vigne s’est aussi transmis dans les légendes apocryphes chrétiennes. » [38]

Rouge comme le vin, l’étendard, rouge comme le sang. Ne passe t-il pas entre les lèvres d’une vulve ? C’est un chemin, celui de la quête. «Le chemin et la marche sont susceptibles d’être transfigurés en valeurs religieuses, car tout chemin peut symboliser le chemin de la vie, et toute marche un pèlerinage, une pérégrination vers le Centre du Monde.» [39]

À nouveau, cette vulve est placée au niveau de la tête. Il y a la une aberration anatomique manifeste. Si nous avions voulu indiquer que le plaisir au féminin mène à l’extase spirituelle, nous ne nous y serions pas pris autrement ! Au niveau symbolique, on ne peut qu’y voir une conjonction Eros-Logos. D’après Eliade, les notions de tantrisme duquel relèvent cette réunion allusive imprévue ont connu une certaine diffusion hors de l’Orient.

La clef du sens de cette représentation nous est donnée, finalement, par saint Bernard lui-même. À l’époque de Suger, Bernard traite du thème de l’extase.[40] Dans le XXXIIe de ses Sermons sur le Cantique des Cantiques, il compare le ravissement spirituel procuré par l’abandon de la chair à l’envol d’une jeune fille portée par les «ailes de ses désirs» à la suite du Christ, partout où il va.[41]

C’est exactement ce qui est représenté en XXI. C’est tout le thème de l’amour spirituel, tel qu’il est élaboré au XIIe siècle, qui est à évoquer ici. Ce passage du texte de Bernard comporte une citation tirée du verset 14 : 4 de L’Apocalypse, 14 : 4 étant 144, le nombre de la Jérusalem céleste.

VVLVA : 79.

C’est le nombre du passage dans l’au-delà… Notons que saint Bernard nomme la femme, la Porte du Diable. En latin, janua diaboli : IANVA DIABOLI : 79. Au-delà de ces clins d’œils mathématiques un peu spéculatifs, il demeure que ce codage graphique – une jeune femme, un voile, une ouverture mystérieuse – est probablement un des plus intéressants, porteur de sens, parmi ceux que nous avons rencontrés dans le Tarot.

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Dans l’iconographie chrétienne, une chevelure dénouée, celle de Marie-Madeleine par exemple, est un signe d’abandon à Dieu. Dans la pratique religieuse chrétienne, tout ce qui a trait aux cheveux a une extrême importance. Notons que les traités de démonologie associent la présence la présence d’objets sous la chevelure des sorcières comme des adminicules, des signes du démon. La présence d’une vulve à cet endroit nous laisse songeur. Il faut amalgamer ces différents niveaux d’interprétation pour saisir le sens profond de l’allégorie proposée par cette danseuse.

Une partie du projet de l’auteur du jeu se laisse deviner ici. Il conçoit son oeuvre comme un outil de rédemption, de salut, sans négliger le côté opposé, la damnation. Il nous invite à pénétrer cette oeuvre, à nous unir à elle, comme il semble bien l’avoir fait, lui-même. Il devait comprendre et utiliser son Tarot comme un sacrement. Prendre et retourner une lame équivalait probablement pour lui à communier. La coupe et le denier ne sont-ils pas une illustration du calice et de l’hostie? Dès lors, le Tarot pouvait bien être considéré par son auteur comme une représentation allégorique de l’eucharistie. Nous avons déjà vu plus haut que le Tarot est un aliment. Et ce terme d’eucharistie fait justement son apparition au XIIe siècle. Appliquons-lui le code.

EUCHARISTIE: 5+3+8+1+18+9+20+9+5= 78.

C’est bien d’un sacrement dont il s’agit. On coupe les cartes avant de les tirer comme on rompt le pain après l’avoir consacré. Avec un peu d’imagination, l’officiant devrait presque entendre le grêlement des clochettes lorsqu’il retourne une lame de Tarot. C’est le Tarot lui-même qui s’offre comme guide de la chrétienté! Suger cherche-t-il à provoquer ? Il faut comprendre que le courant néoplatonicien qui traverse justement une partie de cette Église incite ses adhérents à professer le contraire de ce qu’ils croient. Nous croyons qu’en poussant au bout cette logique philosophique, il s’était donné avec d’autres, comme mission de poser les bases d’un renouvellement du Christianisme. «(…) les hermétistes et les <<philosophes-chimistes>> attendaient – et certains d’entre eux la préparaient fiévreusement – une réforme générale et radicale de toutes les institutions religieuses, sociales et culturelles.» [42]

Cette provocation de la part de Suger s’inscrirait donc dans le cadre élargi d’une mouvance sociale contestataire plus large que celle qui pourrait être mise sur le compte d’inclinations personnelles dissimulées ou refoulées. Mais il faut tout de même tenir compte de cette dimension personnelle. Suger est un créatif comme on le dirait aujourd’hui. Et au moment où il entreprend la création du Tarot, il fait l’objet d’une mise au ban de la société des princes qu’il a longuement côtoyée et conseillée. Le roi ne cherche plus son conseil. Il est à toutes fins pratiques banni, relégué à son abbaye. C’est probablement à ce moment qu’il rejoint – au moins en esprit – la mouvance sociale réformiste.

On a dit de Suger qu’il était gouliard jusqu’aux yeux. La présence de nombreux codages humoristiques, grivois, dans le Tarot milite pour cette thèse. Nous croyons que Suger, l’artiste radical, s’est servi du Tarot comme exutoire à ce côté de sa personnalité. Nous n’avons pas cherché de façon exhaustive à trouver dans le programme iconographique de sa basilique des éléments qui entreraient en conflit aussi sévère avec l’ordre établi que ce qu’il a dissimulé dans le jeu. Il y en a, nous en avons trouvé, mais il y en aurait eu sans doute plus encore n’eut été du travail sur son… passe-temps. Une démarche à la fois personnelle et collective donc, une démarche qui côtoie la marge assurément mais qui ne s’inscrit pas hors d’elle. Cette page, cet élan commun à toute une société, c’est la recherche du salut. Certains le voient du côté de l’enfer, soit, la cause a été plaidée et entendue. Mais chacun cherche à s’assurer la place qui lui convient dans la vie éternelle.

Émettons l’hypothèse que Suger en accord avec les philosophes et les hermétistes tentait de réconcilier les opposés. L’amour qu’il a éprouvé toute sa vie pour la lumière lui a fait apprécier l’ombre. Voilà ce qu’il nous convie à découvrir dans son œuvre. Suger a adjoint au Tarot des notions de Cabale, ce qui nous indique qu’il cherchait probablement à rallier les partisans de l’ésotérisme judaïque et poser ainsi les bases d’un christianisme renouvelé ou une nouvelle religion. Réunir les adversaires, les oppositions, développer des complémentarités… Si le projet avait réussi, cette nouvelle religion aurait formé un rempart inattaquable face aux assauts de l’Islam. Le problème musulman est une préoccupation de tous les instants pour les Chrétiens de cette époque. Les plus éclairés d’entre eux reconnaissent la richesse et la diversité de cette culture mais l’actif prosélytisme religieux mené par les deux camps ne permettait pas d’envisager d’alliances à court terme.

À long terme cependant, il est possible que notre auteur envisageait la conversion du monde arabe. C’est en tous cas l’intention avouée de Pierre le Vénérable, abbé de Cluny. Suger était un visionnaire, un prophète. Il était ce qu’on appelle aujourd’hui un esprit libre. Il ne manquait pas d’humour non plus. Et rien ne dit que son projet ait échoué. Si le Tarot doit permettre un jour de transformer le Christianisme, les graines du projet ont été semées. Tout cela devait sentir le soufre à l’époque, le soufre cher aux alchimistes! Réunir les opposés impliquait de faire une place d’honneur au diable lui-même. Réconcilier Satan et Yahvé, voilà tout un programme. Le projet était peut-être de jeter les bases d’une nouvelle religion. Le Tarot comme Table de la loi nouvelle, comme arche d’alliance…

ARCHE D’ALLIANCE: 1+18+3+8+5+1+12+12+9+1+3+5= 78.

La danseuse qui évolue au centre de l’Arcane est la même que celle qui puisait de l’eau au toule de L’Étoile. Elle représente l’équilibre, la beauté, l’harmonie, la vie sur terre dans toute sa fragilité. C’est une déesse. Elle se présente à nous au nom de toutes les déesses, au nom de la Grande Déesse de l’Antiquité. Elle vit dans le cœur de chaque homme qui est sensible à la beauté. Et chaque femme la met en scène lorsque l’esprit de la danse la saisit. Pour arriver à danser avec la belle, le Tarot nous propose son itinéraire composé des XX Arcanes précédents. Et dans l’Arcane XXI, il nous explique carrément ce qu’il attend de nous. Il l’a suggéré tout au long du parcours, chez Le Pendu notamment.

Et qu’ont en commun Le Pendu et Le Monde? Les deux personnages ont le genou plié. Mais le nom de chacun de ces deux Arcanes comporte également sept lettres. Et dans les deux cas, la cinquième et la sixième lettre sont hors-code, N et D. Leur somme donne 18 ou 3 x 6= 666. ND qui est aussi 14 et 4 ou 144, le nombre de la Jérusalem céleste. Nous avons aussi: N D = 14: 4. La première phrase du quatrième verset du quatorzième chapitre du livre de l’Apocalypse se lit comme suit. Ap. 14: 4 Ils ne se sont pas souillés avec des femmes, car ils sont vierges.

C’est la chasteté qui serait attendue de l’adepte pour séduire la danseuse? Lilith n’avait pourtant la réputation d’être prude. Nous pensons que le message peut être retourné. Ces deux Arcanes, XII et XXI sont trop pétris de l’idée du retournement. C’est donc aussi une invitation à la licence que nous décodons ici! Une citation de Katherine Neville illustrera notre propos : «C’est par l’amour charnel qu’on accède à l’amour divin…» [43]

C’est à la maîtrise de sa sexualité que tend l’adepte, non pas dans le renoncement mais dans le contrôle de son exercice. Le ciel de l’alchimiste ne s’atteint que par l’actualisation de tous les facteurs de sa nature. Et il n’y a pas que les alchimistes qui faisaient leur credo de cette maxime. Bernard de Clairvaux lui-même nous a laissés de nombreux sermons sur le Cantique des cantiques, ce texte qui glorifie l’amour charnel. Pris à la lettre, cet extrait du verset 14: 4 interdit les rapports charnels entre les justes et femmes.

Lisons maintenant au complet le verset 14 : 4. Ap. 14: 4 Ils ne se sont pas souillés avec des femmes, car ils sont vierges. Ils suivent l’agneau partout où il va. Ils ont été rachetés d’entre les hommes comme prémices pour Dieu et pour l’agneau, Il y a en tout 148 lettres. On arrive à 144 en retirant le mot Dieu. Nous retrouvons ici le nombre de la Jérusalem céleste mais Dieu n’y est pas. La maison est vide. Mais elle est vide avant d’être pleine.

C’est le vacare deo des théologiens, le vide pour Dieu. Tout ce verset l’illustre à merveille. Le rejet des passions et l’effacement, la soumission devant l’agneau sont les prémisses obligées de la pauvreté spirituelle qui est le début de la vertu. Ce qui est vide du côté de la créature est plénitude du côté du Créateur. À nouveau, l’idéal de chasteté qui semble être mis de l’avant ici n’est pas considéré comme une vertu de base mais comme la résultante de plusieurs vertus.

Le verset qui suit, 14 : 5, parle de mensonge[44], le mot étant une convention pour exprimer le culte des faux-dieux et l’hérésie. Le décor de Le monde est vraiment planté. L’absence de Dieu, la présence d’une déesse à vénérer… Si c’est vraiment le message central de ce niveau de lecture du Tarot, on peut le mettre en relation avec la foi ardente de son concepteur, l’abbé Suger, et y voir à nouveau une profession de foi retournée de facture néoplatonicienne. Mais il y a tout de même bien là une diablerie de la plus belle eau. Elle suggère que derrière la vive lumière que l’on aperçoit en franchissant la porte se dissimule un abîme. Et le verset qui précède, 14 : 3, nous indique de qui on parle, qui sont ces personnes qui ne se sont pas souillés avec des femmes. Il s’agit des justes, au nombre de 144, 000, justement.

Rappelons qu’au même moment où le Tarot commence à être élaboré, le second Concile du Latran (1139) renforce le célibat des prêtres. On le voit, cette question de chasteté s’est retrouvée au cœur du Tarot. L’Arcane Le monde est à la fois le centre et la circonférence du système. Ceux et celles qui habitent ce monde sont poussière et système solaire, univers. La couronne, ou mandorle, qui apparaît au centre de l’Arcane est le plus puissant des symboles de gloire. C’est une mandala, la force du cercle, la roue du Tarot, le zodiaque des astrologues. Elle apparaît entourant le Christ, la Vierge Marie et certains saints dans l’iconographie religieuse traditionnelle.

La mandorle symbolise l’union du ciel et de la terre, celle des principes opposés, le dépassement donc des dualismes dans la réalisation de l’unité. Ajoutons quelques mots sur le symbolisme de la sphère qui est semblable comme forme à celle de la mandorle. ¨L’androgyne originel était fréquemment conçu comme sphérique. La sphère a symbolisé, dès le niveau des cultures archaïques, la perfection et la totalité. (…) Si un être est conçu comme parfait, on l’imaginera symboliquement comme une sphère. Il réalise l’équidistance par rapport au centre intérieur de tous les points qui sont à la surface de la sphère.¨ [45]

Nous croyons également que la danseuse est une représentation de l’Église. Les différents éléments qui la composent nous donnent de l’institution une description très polarisée. Ses jambes en croix par exemple rappellent la position dans laquelle on suspendait au plafond les sorcières du Moyen Âge. Inversé, l’Arcane XXI exprime ainsi tout le soufre qu’il contient! Droit, la nudité de la jeune fille est un symbole de Beauté. Sa danse, son mouvement évoque l’Amour. Rappelons que les moines n’avaient pas le droit de lever les yeux vers les femmes. Ils ne pouvaient même pas en regarder une représentation artistique. C’est bien dire ici que si le Tarot a été inventé par des moines, il se devait d’être conçu dans le plus grand secret.

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La mandorle est un labyrinthe. Au cœur des cathédrales on retrouvait un dallage en méandres que les fidèles suivaient à genoux et qu’on appelait labyrinthe ou chemin de Jérusalem. Nous pensons que ces merveilles avaient été conçues afin de servir à des fins symboliques et opératoires. Avec le code :

LE CHEMIN DE IÉRVSALEM: 12+5+3+8+5+13+9+5+9+5+18+22+1+12+5+13 : 145. Avec l’ambiguïté U/V ou 21/22, nous avons 144, le nombre de la muraille de la Jérusalem céleste de l’Apocalypse qui mesure, nous l’avons vu, 144 coudées. LEBARINTHE: 12+5+1+18+9+20+8+5= 78. L’ancien mot lebarinthe est utilisé. Ces lebarinthes étaient composés de cuivre et de plaques de marbre noir et blanc. La somme des lettres hors-code majeur ou en code mineur, donne 16.

Rappelons que ce nombre est associé aux pratiques liturgiques parallèles exposées en I. CUIVRE: 3+21+9+22+18+5= 78. Quant au mot marbre, en latin: MARMOR: 13+1+18+13+15+18= 78. Nous sommes en présence ici d’une triple conjonction entre le Tarot, le monument de pierre et la langue. La clef qui les unit et les décode est bien sûr le fil d’Ariane que chacun des trois éléments représente l’un pour l’autre. Signalons que le clergé du XVIIIe siècle a fait détruire à coups de masses tous les labyrinthes des cathédrales de France.

On a invoqué comme raison que les enfants de chœur y jouaient à cloche-pied ! Il est plus probable que quelqu’un dans l’Église aura réagi de façon courroucée après avoir fait le lien entre le labyrinthe et certaines traditions païennes antiques. Il est possible que ce soit une interprétation hâtive de la signification de ce ferment hellénique, pour reprendre le mot de l’historien Louis Gillet, qui ait pu choquer le clergé. Après tout, le labyrinthe est le repaire du Minotaure, le dieu taureau à qui un culte païen sanglant était rendu. La religion de Mithra qui faisait une concurrence ouverte à celle des chrétiens au début de notre ère a elle aussi glorifié le sang du taureau dans le sacrifice du taurobole. Ce culte a continué à être pratiqué de façon cachée pendant des siècles.

On associe également ce genre de sacrifices à ceux rendus à Mélek, le dieu cananéen honni par les juifs. La langue française a rendu le nom Mélek par Moloch.

MOLOCH : 13+15+12+15+3+8= 66, six lettres, 666.

La présence du labyrinthe, de cet amalgame de symboles au cœur du Tarot, des cathédrales et de la langue nous renseigne sur le côté ésotérique de la religion des moines du XIIe siècle. Nous pensons que les Templiers en ont probablement récupéré une partie pour leurs rituels secrets. Au cœur de l’ésotérisme chrétien, on trouve des traces des cultes solaires de Mithra et consorts. On célèbre la lumière dans la cathédrale mais on y fait aussi briller des feux qui auraient valu le bûcher aux célébrants. Cette importance de la lumière dans l’ésotérisme chrétien nous rappelle la «fameuse thèse de l’origine solaire de tous les cultes» [46]>[47] de Dupuis, un historien du XVIIe siècle.

Retenons simplement qu’une convergence culturelle étonnante est à l’origine de ces monuments. «Quelle que soit dans la cathédrale la part de la pensée française, il a fallu plus d’un pays, pour créer cette idée sublime : il a fallu la pile romaine et la voûte persane, l’arc arabe, l’émail sassanide, la peinture copte et la miniature byzantine, un reste du ferment hellénique et des arts plastiques de la Grèce.» On en dira autant du Tarot. Faut-il rappeler qu’au XIIe siècle, l’abbaye de Saint-Denis est un centre d’étude hellénique ? Pour conclure avec la mandorle, signalons que ce mot est une entrée relativement récente au dictionnaire. Son équivalent au Moyen Âge est amande. Presque toutes les amandes sculptées dans la pierre des cathédrales représentaient le Christ présidant au Jugement dernier.

AMANDE: 1+13+1+5= 20 ou XX, Le jugement.

Notons la présence dans ce mot de la même paire de lettres hors code ND que l’on retrouve dans Le monde et qui signifie 14: 4 dans le livre de l’Apocalypse ou 144,000, le nombre des élus, le nombre de la Jérusalem céleste. Ce serait la jeune femme plutôt que le Christ qui présiderait au Jugement dernier. L’avons-nous honorée comme elle le désire? L’amande est comme l’amante… Son symbolisme se rapproche de celui du losange, elle est un losange aux angles arrondis. En héraldisme, le losange est la forme du blason des jeunes filles. Nous avons vu qu’il est le symbole de la vulve qui elle-même représente une porte, celle qui donne sur le Centre, sur les mystères. Paracelse, l’alchimiste suisse du XVIe siècle, parle du centre secret à atteindre comme du mysterium. C’est sa façon de nommer la Jérusalem céleste.

MYSTERIUM:13+20+5+18+9+13= 78.

MYSTERIVM: 13+25+19+20+5+18+9+22+13= 144.

Et s’il est besoin de renforcer davantage ce lien, l’alliance entre le 78 et le 144, il nous reste le privilège de procéder à ce sujet à une ultime démonstration.

SOIXANTE-DIXHUIT: 15+9+24+1+20+5+9+24+8+9+20= 144 !

© Marc O. Rainville, 2008. Tous droits réservés

[1] Mircea Eliade, Traité d’histoire des religions, p. 354

[2] The portable Jung, p. 398



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Une réponse à Le monde

  1. Le terme Shekhinah dérive de la racine hébraïque שכן. En hébreu biblique, le mot signifie littéralement être installé, habiter, ou résider, et est fréquemment employé dans la Bible hébraïque

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