Le mat

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LE°MAT

Marcher. Voilà l’activité principale à laquelle s’adonne le promeneur qui se trouve devant nous. En marchant, on peut refaire le monde. Qui sait ce qui occupe l’esprit du personnage… Son nom est déjà un indice. Le mat, c’est l’état du roi qui est mis en échec et ne peut s’en défaire. Par extension, on donne ce nom au joueur dont le roi est mat, qui a perdu la partie. Comme adjectif, mat signifie abattu, affligé. Le mat chemine après sa défaite et celle de son roi. Ils ont perdu, jusqu’à la prochaine partie.

Le mat et son double sont en transition. Clairement, cette lame vient avec une métaphore. Nous voyons son fou mais c’est également du roi qu’il est question ici. Le maitre et le valet réunis, c’est un tour de passe-passe néoplatonicien.

Le personnage porte un bâton à la main. Un mât ? Le mât relie le ciel et la terre. Un signe à nouveau que le personnage central de Le mat est entre deux mondes, celui de la faute et celui du salut, comme le pèlerin sur le chemin de sa rédemption. Il ne manque qu’une voile à ce mât pour suggérer que nous avons affaire à un pèlerinage d’Outremer. Avons-nous ici un départ en ou un retour de Terre Sainte ? D’autres indices viennent apporter de l’eau au moulin de la thèse de la métaphore royale. Nous allons y revenir.

Cet Arcane nous donne la clef la plus importante du premier chiffre du code secret. La valeur de l’addition (codée) des lettres de son nom est zéro. Ce mot, zéro, dérivé de l’arabe, sifr, vide, signifie chiffre, en ancien français cifre. On notera que dans la langue populaire de l’époque, ce mot cifre désignait également un bon à rien. L’Arcane n’est pas numéroté de façon claire comme les 21 autres. Le zéro n’est utilisé couramment en mathématique occidentale que depuis la fin du quinzième siècle. Mais on le retrouve déjà cinq siècles plutôt aux Indes et dans les pays arabes.

L’addition des lettres du nom de l’Arcane doit correspondre à la valeur numérique affichée en tête, c’est-à-dire dans ce cas-ci à une absence de numérotation. Si on prend les trois éléments soumis, i.e. LE (12+5), ° et MAT (13+1+20), on constate qu’on est en présence des trois termes d’une équation: 17, ° et 34. La seule façon d’arriver à la valeur nulle est de doubler la première proposition et de la mettre en relation avec l’autre. C’est une soustraction qui nous est demandée ici, comme avec la grande majorité des solutions pour les autres lames majeures :

2 x 17= 34. 34 – 34= 0 !

Nous procèderons ainsi pour tous les autres Arcanes à chaque fois que nous rencontrerons un article suivi d’un point. Réalise-t-on maintenant pourquoi Le mat ne pouvait s’appeler autrement et qu’il est vain de l’appeler Le fou, par exemple? Nous referons cette découverte avec les vingt et un autres Arcanes majeurs. C’est le plus humble d’entre eux qui nous aura permis de commencer le voyage, de nous introduire à l’intérieur du Palais.

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L’image qu’on nous présente dans cet Arcane rappelle celle de l’homme dans la lune. Il n’y manque que le buisson d’épines et la lanterne suspendue au bout du bâton. Mais la thématique spécifique de cette lame, un personnage itinérant poursuivi par un animal domestique, illustre un thème dérivé, celui de l’étranger. Et ici, il peut être important de souligner que ce mot d’étranger était le nom que l’on donnait aux tailleurs de pierres des chantiers de construction de cathédrales au Moyen-Âge ! Les corps de métiers regroupés au sein du Compagnonnage du Devoir ont encore de nos jours recours à ce genre d’appellations. (Jean Bernard, Le compagnonnage, p. 195) Le mat est donc d’abord et avant tout, un compagnon bâtisseur. Nous verrons plus loin qu’il est également la cathédrale elle-même.

 

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 L’image qui précède est tirée de La légende dorée. C’est à n’en pas douter le cousin du mat. Ce personnage itinérant pourrait être un indice sur le mode de transmission original du Tarot. Avec ses clochettes et son bâton, il évoque le destin vagabond des Roms. Ce mot veut dire le chemin. Après leur arrivée dès l’an mille dans l’empire byzantin des Balkans, on signale leur présence en Russie, en Allemagne, en Europe de l’Est et en Roumanie dès le XIIe siècle. Que le jeu ait pu se rendre jusqu’en France en Italie et en Espagne à cette époque n’est pas impensable, ces pays accueillant les voyageurs du bassin méditerranéen et même d’au-delà.

Voyons si des détails de la lame ne nous fourniraient pas certains indices. Cette lame représente un fou du roi en pèlerinage qui rencontre un chat irascible sur son chemin. Commençons avec la cuillère à long manche que Le Mat porte sur l’épaule.

La cuillère d’ivoire (78. Y voir…) était le symbole des clercs vagrants, cette confrérie d’étudiants peu fortunés qui se faisaient aussi appeler Gouliards, l’ordre secret mentionné plus haut. Ils étaient fameux pour leur usage du langage des oiseaux et leurs codes secrets. Au fil des siècles, ce mouvement égalitaire et démocratique avant la lettre s’est donné le mandat d’abattre l’Église, rien de moins. Il voulait à tout le moins sérieusement lui sonner les cloches. Curieusement, cette Église les a toujours tolérés. Les Gouliards avaient probablement des appuis aux niveaux les plus élevés de celle-ci.

Sur cette lame du Tarot du Bicentenaire Camoin, la cuillère est accompagnée d’une fourchette à trois dents. Celle-ci se trouve dissimulée en main droite, celle qui tient le bâton.

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Il fallait y voir… Comme la fourchette n’existait pas au temps de Suger, on peut conclure que cette main droite remaniée est un ajout qui date probablement du XVe siècle. Elle n’est peut-être aussi qu’une aberration graphique, une fausse piste. Le Tarot de Héron illustre des doigts tout à fait orthodoxes.

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Si on applique le code au nom de Gouliard (GOVLIARD), on obtient 77, le nombre de l’iniquité. Nous croyons que les Gouliards connaissaient le code du Tarot. OVLIAR est l’anagramme de volari ou volare, qui signifie voler en latin. De là l’origine du langage des oiseaux cher aux Gouliards, qui commettaient également de nombreux menus larcins ce qui faisait d’eux des voleurs dans tous les sens du terme!

«Le <<droit de vol >> est une note commune des sociétés secrètes africaines, et il fait partie de l’idéologie socio-religieuse des Männerbünde.» (Mircea Eliade, Initiation, rites, sociétés secrètes, p. 161) Ces sociétés secrètes d’hommes visaient à augmenter la puissance magico-religieuse de leurs membres au moyen de rituels initiatiques. Au delà de leur fonction religieuse, elles constituaient également des sociétés d’entraide et intervenaient dans la vie politique et sociale. Elles pouvaient même exercer la justice.

Si c’est le Tarot qui se trouve dans le sac du mat, comme nous le supposons parfois, la cuillère qui sert de support à ce sac indiquerait que ses avis sont une nourriture. Et la longueur de son manche suggère que le mat ne s’administre pas cet aliment à lui-même et qu’il doit garder une distance respectueuse face à ceux qu’il nourrit. De même ceux qui s’y nourrissent doivent se méfier un peu de cette cuillère. Car c’est une louche… En Inde, la louche était un instrument sacré. La louche sacrificielle était en bois d’acacia.

Loucher, c’est faire preuve d’ambivalence. Nous savons que naviguer, garder le cap entre les pôles de l’ambivalence était à la base de la démarche quotidienne de ceux qui souscrivaient à cet aspect de la philosophie néoplatonicienne. Nicolas de Cues, un philosophe du début de la Renaissance, ne craint pas de le proposer dans ses écrits, il faut nier ce que l’on vient d’affirmer. Il s’agit de créer des totalités, de réunir les opposés.

De Cues rejoignait ainsi le néoplatonisme radical de Jean Scott Érigène, un philosophe du IXe siècle qu’on a appelé le Commentator (des écrits de Denis L’Aréopagite). Les philosophes des siècles qui suivent, l’école bénédictine d’Auxerre notamment, sont redevables des traductions par Érigène de la pensée de Denis. Érigène professe qu’il est plus conforme à la vérité et à l’exactitude de nier Dieu en tout que de l’affirmer en tout. C’est de la théologie négative néoplatonicienne.

Nous croyons que certains rituels secrets templiers comme cracher sur la croix avant d’aller communier étaient inspirés de cette philosophie. Ils sont facilement perçus comme de l’hérésie pure et simple. Érigène a d’ailleurs été mis à l’index au XIIIe siècle. Certains de ses livres ont même été brûlés.

Mais au XIIe siècle, les moines n’hésitent pas à embrasser la définition négative de Dieu donnée par L’Aréopagite. Pour ce penseur, Dieu est ¨pur néant¨. Cette affirmation est le fondement de sa théologie négative dite aussi apophatique. ¨(…) il n’est pas plus vrai d’affirmer que Dieu est Vie et Bonté que d’affirmer qu’il est air ou pierre.¨ (Mircea Eliade, Histoire des croyances et des idées religieuses, tome III, p. 67)

Il parle également de luminosité des ténèbres. En extrapolant un peu, en jouant comme lui avec le sens des mots, on pourrait dire que le terme vide s’applique autant à Dieu que le mot plein. Le mot vide est d’ailleurs un anagramme de Diev. Et c’est ici que nous rejoignons le Tarot.

Il nous faut revenir au sac du mat.

Nous avons vu que ce sac est ancré sur l’épaule du personnage au moyen d’une cuillère ou d’une louche. Nous en avons déduit que son contenu était une nourriture. Examinons ce sac. Nous constatons la présence de nombreux plis qui indiquent que sa toile n’est pas tendue, il est vide.

Livrons nous maintenant à une petite enquête étymologique. L’image du mat est fort populaire au Moyen-Âge. Mais on l’appelle le fol, le fou ou le sot. L’origine du mot sot est inconnue. Quant à eux, fol et fou viennent du mot latin follis. Ce mot signifie sac. Il est donc logique de donner un sac comme accessoire au fou. Mais follis signifie également ballon plein d’air…

Le sac est vide !

C’est une façon néoplatonicienne de dire qu’il est également plein. Comme Diev (vide) est pur néant selon cette école de pensée, on peut conclure que la déité se trouve dans le sac du mat. Qu’on peut y accéder en se servant de la cuillère ou de la louche. Il faut d’abord ouvrir le sac. On défait le lacet qui encercle l’ouverture. Et comment se nomme cette ouverture. Une oreille ! Du mot latin, auricula… Justement, à l’autre bout du bâton, l’auriculaire, son petit doigt, est absent.

On notera que les yeux du mat sont tournés vers le ciel, sa tête est penchée vers le bas et ce faisant son oreille droite à lui (absente également…) est tout contre cette ouverture, l’oreille du sac. Et oui, c’est aussi une bouche qui convient si bien avec louche même si ces deux mots qui riment ne s’écrivaient pas encore tout à fait ainsi au XIIe siècle. Le mot bouche se donne à toutes ouvertures. Bouche et/ou oreille, il s’agit ici d’une ouverture qui permet d’entendre le Verbe, un autre nom de Dieu.

On parle ici de communion avec une nourriture spirituelle. Le contenu du sac est bien plus que le Tarot, l’oracle dont nous supposions la présence au départ. Ce contenu, c’est la voix de Dieu lui-même qui se fait entendre pour exprimer sa volonté, ses dessins. Ce qui l’entoure, le sac, la cuillère, le personnage, le jeu de cartes, voilà l’oracle. (Encore une fois, le mot Tarot est une forme codée du mot oracle.)


Examinons maintenant la ceinture du Mat. La ceinture est un symbole qui revient souvent dans le Tarot. Elle lie et relie tout à la fois. Elle donne force et pouvoir mais impose en même temps des restrictions. On affichait sur sa ceinture les emblèmes de ses compétences. Celle du Mat est sans conteste un indice de concentration mentale et de fécondité spirituelle. Son allure respectable tranche avec le climat de l’ensemble. Celui qui porte une telle ceinture possède une identité intérieure affirmée. On dit du voyageur qui porte une ceinture qu’il est prêt à affronter le danger.

Quant au bâton ou bourdon, c’est un signe que son porteur boite mais c’est surtout celui du pèlerin, bien sûr. Le pèlerinage du mat, c’est celui que les chrétiens du Moyen Âge effectuaient vers Saint-Jacques de Compostelle ou Jérusalem. C’est aussi, de façon ésotérique, le parcours du labyrinthe. Les cathédrales qui se construiront après Suger auront en leur centre un labyrinthe que l’on appellera chemin de Jérusalem. Le Tarot de Suger est le précurseur de ce thème du labyrinthe. Le regard tourné vers le ciel du mat préfigure les envolées architecturales de pierre qu’entrevoyait l’abbé bâtisseur. Les grandes cloches de bronze résonnaient à ses oreilles lorsqu’il dessinait les clochettes du mat.

Ce fou du roi illuminé, après avoir été le modeste tailleur de pierre, est déjà la cathédrale, qui elle-même est l’annonciatrice du ciel à venir, de la Jérusalem céleste. Le mat représente l’alpha et l’oméga du chantier spirituel. Et ce personnage de cathédrale en marche, finalement, c’est le Christ en personne. Son parcours, nous allons le découvrir bientôt, c’est celui qu’il effectue pour le rachat des péchés du genre humain. En ce sens, chaque lame du Tarot où nous découvrirons qu’il réapparait de façon cachée sous les traits du Sauveur personnifiera la station d’un chemin de croix ésotérique. Le mat est donc une lame christophore mais elle ne marque pas une de ces stations comme telle. Elle illustre le parcours, le cycle de la Rédemption et aussi Celui, ceux qui l’empruntent.

À propos des treize sphères que porte le mat… On ne décompte clairement que 12 de ces petits cercles sur la lame. Mais 12 et 13 sont frères jumeaux ; l’un d’eux est décédé à la naissance. Le treizième cercle se cache dans l’au-delà, dans le cartouche apparemment vide de la lame. Regardons bien. C’est notre zéro manquant.

13 est en effet le nombre secret du mat qui, comme l’ont fait remarquer de nombreux commentateurs, est étroitement associé à l’Arcane XIII. Le mat est, dans certaines circonstances, le signifiant du décès. Sa silhouette ne rappelle d’ailleurs-t-elle pas celle de l’Arcane sans nom? Le mat porte sur lui 13 sphères. C’est le nombre secret de Le mat. Il signifie La vie et La mort. Son regard est tourné vers le ciel. Sa quête n’a plus d’objet car il a réalisé l’unité. Le mat porte donc 13 sphères sur son habit et sa coiffe même si on n’en voit que douze. La dernière se situe clairement hors-cadre pour représenter de façon invisible, l’invisible.

Le petit chat sans queue qui attaque et dénude la cuisse, le séant et les bourses du personnage semble tenter de l’empêcher de partir et le ramener vers une position antérieure. Mais le mat doit continuer son chemin. S’il s’arrête, c’est la mort. Le chat est le compagnon obligé du mat, son double. Quant à la nudité de son fondement, elle nous fait penser que c’est le rôle du fou du roi de s’exclamer: Le roi est nu!

Dans cet Arcane, le mat est chez lui, c’est donc aussi lui le roi. Si on le retrouve n’importe où ailleurs, on peut compter sur lui pour se rhabiller et déshabiller les autres. Le mat a pouvoir sur tous ceux que le sérieux menace.

Et lui aussi peut se faire jouer des tours. Le petit chat qui le suit le met clairement en échec : «Échec au roi! » On sait qu’il peut dire également : « Échec et mat…» On ne doutera plus que nous sommes ici en présence non pas d’un chien mais bien d’un chat lorsque nous rappellerons que cette dernière formule, qui signifie le roi est mort, se déclinait en langue persane : «Shah mat» ! Les auteurs du Tarot, ces moines bénédictins qui ont préparé la deuxième Croisade, en connaissaient un brin sur la culture orientale.

Bref, un chat est un schah et l’échec au roi qu’il lui donne au derrière pourrait illustrer le cheik au roi lui bottant le derrière hors de Palestine. De là à reconnaitre Louis VII de retour de la Seconde Croisade, il n’y a qu’un pas que nous avons franchi depuis longtemps. Ne se pourrait-il pas que le mat louchât, surtout sur le Conver de Héron ? Pas évident… Nous avons tout de même cette louche sur son épaule. La forme masculine de ce mot louche ou losche au XIIe est lois. Lois, Louis… Comme son chat est également une chatte, nous reconnaissons maintenant la reine Aliénor dont la cuisse fut dite légère au cours de cette équipée qui s’avéra désastreuse et pas seulement pour le mariage royal.

 Notons également que pour de nombreux groupes au Moyen Âge, le séant dénudé est un symbole de l’initiation aux mystères, de la Vérité. Chez les Templiers notamment, l’aspirant baisait le fondement du Récepteur. Dans l’esprit des concepteurs du Tarot, on ne peut douter que Le mat représentait l’Initié. Ce chat qui griffe ou qui mord nous apparait maintenant porter une charge d’une lourde valeur symbolique. Ce félidé est associé à la mort. Comme mat signifie mort, nous le verrons à nouveau plus loin, on ne peut que constater la cohérence des détails de cet ensemble métaphorique.

Ce chat qui accompagne le mat lui est incorporé par la cuisse. Sa présence acceptée représente l’union des opposés, celle de la bête et de l’homme, de la mort et de la vie. La cuisse représente la chambre matricielle, la grotte (78). (Le dictionnaire des symboles, p. 329) Elle est le domaine de l’initiation. C’est dans le plus secret de son être que l’initié rencontre son double et fusionne avec lui. Le concept de grotte comme élément symbolique est un des éléments centraux de l’histoire du monachisme chrétien. C’est dans la sombre grotte que réside l’ermite, l’ancêtre isolé du moine qui lui vit cependant la solitude en communauté.

Ce choix ne s’explique, étrangement, que par la quête de lumière qui l’anime. Car c’est de la grotte que l’on peut recevoir l’illumination. (Le manichéisme est également pétri de cette idée ; on l’appelle d’ailleurs la religion de la Lumière.) «L’imagerie de la Nativité – l’Étoile ou la Colonne de Lumière qui brille au-dessus de la grotte – fut empruntée au scénario iranien de la naissance du Cosmocrator-Rédempteur. Le Proto évangile de Jacques parle d’une lumière aveuglante qui remplissait la grotte de Bethléem. Lorsqu’elle commença à se retirer, apparut l’Enfant-Jésus. Ce qui revient à dire que la lumière était consubstantielle à Jésus ou était l’Une de ses épiphanies. (Les rois Mages) gravissaient la Montagne où se trouvait une grotte avec des sources et des arbres. Là, ils priaient Dieu pendant trois jours en attendant l’apparition de l’Étoile.» (Mircea Eliade, Histoire des croyances et des idées religieuses, Tome II, p. 386)

Voilà qui nous renseigne à la fois sur l’identité sociale du personnage – peut-être même également sur son identité tout court… – et sur ce qu’il contemple à l’extérieur du cadre. Le mat est le seul personnage du Tarot qui regarde franchement vers le ciel, la lumière, l’étoile. C’est un saint homme, un moine. Ce mot vient justement du grec monos, seul. Le premier message de Le mat est bien que le personnage est solitaire. On sait que pour les membres des confréries monacales, le moine représentait le représentant idéal de la communauté humaine. Mircea Eliade porte un jugement plus nuancé sur cette condition.

Il y a un côté hermétique – et probablement satirique – dans le rapport dialectique entre l’image du chat et celle du moine-mat. «Leur prestige considérable est la conséquence, d’une part, de leur victoire sur les démons et, d’autre part, de leur maîtrise sur les fauves.» (Mircea Eliade, Histoire des croyances et des idées religieuses, Tome II, pp. 393-94) C’est tout le contraire qui est illustré ici, un exemple qu’il faut parfois faire preuve d’esprit de retournement. La situation est plus claire chez La force où le lion est maitrisé, par une femme toutefois. Là, l’intention satirique se devine plus aisément. Il demeure que cette association entre la mort et le moine est illustrée chez Le mat de façon magistrale. On s’en convaincra à nouveau en notant que le mot moine en français du XIIe siècle était :

MVNIES : 13+22+9+5= 49 ou XIII. On ne se surprendra pas non plus de savoir que les lettres qui reviennent le plus souvent dans le nom des Arcanes majeurs du Tarot sont, avec I et E, L,A, M,O, R, T ! Rappelons aussi qu’il y a 13 gouttes ou langues de feu sur l’Arcane Le soleil. C’est un rappel du concept de Lumière divine, cette idée force de l’antique religion perse qui est à la base des enseignements néoplatoniciens de Denis l’Aréopagite et qui est centrale dans la pensée du moine Suger. Vu sous cet éclairage, le message de l’Arcane Le mat est lumineux.

La cuisse-grotte attaquée par un chat-fauve est un amalgame symbolique hautement significatif, la griffe d’une intelligence cléricale, incontestablement. Comme nous avons vu plus haut que Le mat est aussi une figure royale, on reconnaitra peut-être également ici celle de Suger, le moine qui régna sur la France pendant deux années.

Le Mat préfère accepter une perte plutôt que de s’arrêter ou se retourner. Tous peuvent voir que la vie l’a marqué. Il a le pied mal assuré, sa blessure le fait boiter. Il y a quelque chose qui cloche avec lui, c’est une pauvre cloche. En témoignent les petites clochettes qu’il porte autour du cou. Le Mat est le précurseur du clochard moderne. La cloche est un autre de ces intermédiaires entre le ciel et la terre qui abondent en symbolique hermétique. Le clochard a toujours été perçu comme le représentant involontaire de Dieu.

On pense également à Asmodée, le diable boiteux du Livre de Tobie dans la Bible. Mais le plus célèbre boiteux, c’est Manes, le fondateur de la religion manichéenne. Comme on sait qu’à sa mort, ses restes furent jetés aux chiens par le souverain Bahram qui était jaloux de ses visions, on peut supposer que Suger a voulu signifier l’identité du prophète en rappelant les circonstances de sa naissance et sa mort avec l’image de la cuisse matricielle et de l’animal, qui est ici un chien. Manes a également été décapité ; sur cette lame, la tête du personnage est nettement séparée du reste du corps. En effet, un bâton relie les deux épaules et isole le chef. Ce bâton associé aux épaules devient une épée puisque la racine latine d’épaule est spada, la même que celle d’épée. On retrouve le même symbolisme chez La papesse où un phallus géant relie les deux épaules du personnage.

Jacob boite lui aussi après son combat avec Dieu où il a été blessé à la cuisse. (Genèse, 32 : 25-33) Après son combat avec Dieu, Jacob prit le nouveau nom qui lui fut donné, Israël. Son identité, son être tout entier s’en trouva transformé. «(…) la vision de Dieu comporte un danger mortel et peut laisser comme une blessure, symbolisée par la claudication, dans l’âme de ceux qui n’ont bénéficié qu’un court instant de cette vision.(…) La claudication symbolise la marque au fer rouge de ceux qui ont approché la puissance et la gloire de la divinité suprême, mais l’incapacité de rivaliser avec le Tout Puissant.» (Voir Boiteux dans Le dictionnaire des symboles)

Ce boiteux blessé à la cuisse est être appelé, un illuminé. Pour être bien certain que nous ne manquions pas le message de cet élément symbolique, les auteurs du tarot ont adjoint à l’image de la cuisse celle d’une aile. On distingue clairement l’extrémité des cinq plumes qui s’en détachent. En symbolique chrétienne, l’aile est le symbole par excellence de la plus haute spiritualité. Notre boiteux a une arme secrète. Cette cuisse ailée est un symbole d’ascension. Sa démarche sur terre est laborieuse. C’est qu’il a une vision que peu d’hommes possèdent.

La proximité d’une aile avec un animal, ici un chien, accompagnant un voyageur est également le signe de la présence d’un ange. Cet ensemble graphique établit un lien direct avec le thème du voyage miraculeux de Tobias, fils de Tobit. Ses parents le nomment le bâton de notre main. Tobias voyage avec l’ange Raphaël et un chien. (Voir Tobit dans La Bible) Le mat est en bonne compagnie même si pour nous, l’ange était invisible. L’important, c’est qu’il ne le soit plus ! Grâce à l’ange, Tobias ramène une épouse, la fortune et la science de la guérison.

L’alliance cuisse-aile se lit également caverne-ciel. C’est la liaison entre le monde souterrain et les cieux. Ce thème se retrouve partout dans le Tarot. Il est à la base de l’architecture gothique. Le contact du mat avec le sol est ce qui l’emmène vers les hauteurs. Nous voyons ici une allusion à la rencontre des forces telluriques avec celles du ciel. Nous aurons l’occasion de revenir sur ce thème.

Le thème du boiteux et celui de la grotte se retrouvent associés dans l’Iliade d’Homère. En effet, au chapitre XVIII, on rencontre Héphaestos hébergé par Eurynomé (La mort) dans la grotte souterraine où il va établir la forge d’où sortiront les armes d’Achille. Héphaestos nous est présenté dans ce récit comme l’illustre Boiteux. Ce séjour souterrain est l’une des nombreuses variantes du thème initiatique de la mort et de la renaissance qui se traduit pour l’adepte par un changement de personnalité.

HEPHAESTOS : 8+5+16+8+1+5+20+15= 78.

EVRYNOME : 5+22+18+15+13+5= 78.

Mircea Eliade établit un parallèle entre certains scénarios initiatiques archaïques et les mythes et légendes grecs. Achille élevé dans la brousse par les Centaures en est un autre exemple. Pour notre part, il nous apparaît important de signaler que les thèmes de certains Arcanes du jeu de Tarot nous semblent eux aussi se prêter à une telle comparaison. Le personnage central de l’Arcane XV, par exemple, ressemble à s’y méprendre au Maitre d’initiation de ces rituels anciens.

Eliade souligne aussi que les figures et cérémonials des rites initiatiques archaïques se retrouvent dans les cultes religieux des sociétés plus avancées comme pour le tantrisme indo-tibétain, par exemple, et même dans l’alchimie occidentale ; le christianisme du Moyen Âge se serait enrichi par une même assimilation symbolique sans aller cependant à se substituer aux Mystères hellénistiques qu’il a plutôt remplacés. Ce qu’Eliade appelle le christianisme triomphant ne pouvait se permettre le risque de se «confondre avec les innombrables gnoses et religions syncrétistes.» (Mircea Eliade, Initiations, rites, sociétés secrètes, p. 255-63)

Comme on le verra, le Tarot, lui, ne boude pas ce plaisir. Il s’inscrit ainsi dans ce qu’Eliade nomme la survivance folklorique des thèmes initiatiques, sous la forme de coutumes traditionnelles, de jeux et de motifs littéraires. Le thème du boiteux est repris au Bateleur avec l’illustration d’une table à trois pattes. Elle représente l’initiation aux mystères, tout comme la croix Tau à trois pattes de l’Ordre de Saint-Antoine, qui demande l’humilité, la crainte de dieu, comme condition initiale de l’apprenti.

Le thème de l’errance, enfin, se retrouve également dans l’idéal manichéen. «Religion universelle, comme le bouddhisme et le christianisme, le manichéisme était obligé d’être, comme ces deux Églises, une religion missionnaire. Selon Mani, le prédicateur doit <<errer perpétuellement dans le monde, prêchant la doctrine et guidant les hommes dans la Vérité.>>» (Mircea Eliade, Histoire des croyances et des idées religieuses, Tome II, p. 368-69)

Rien ne sert de chercher à le rencontrer, c’est lui qui nous trouve, sans nous avoir cherché lui-même.

© Marc O. Rainville, 2008. Tous droits réservés

 



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7 réponses à Le mat

  1. Rom dit :

    LOL. Tu peux donner la référence pour cet article de Philippe si tu le désires.

  2. iviv dit :

    Le pape, le pendu et la roue de fortune, d’après un article que j’ai trouvé par hasard sur le site de Camoin.

    Pour ce qui est de Sirius, c’est aux Dogons qu’il faudrait poser la question ;)

  3. Rom dit :

    L’échelle de Jacob… Pourquoi pas. Il me semble avoir reconnu cette échelle sur un autre Arcane, la mémoire me fait défaut. Le pape peut-être ou La maison-Dieu.
    À propos du mat, je lance aussi une idée comme ça. Ne pourrais-t-on pas attribuer au personnage la capacité d’accéder à ce qu’on appelle le point de vue de Sirius ?
    Cette hypothèse dans le cadre du contexte évoqué il y a quelques semaines par une fidèle de Tarotchoco.

  4. bibi dit :

    Est ce que ce ne serait pas l’échelle de Jacob dessiné sur son sac ?

  5. Nicolas Lévy dit :

    J’adore cette analyse ,, Bravo je suis époustouflé

  6. vivi dit :

    Une des meilleures analyses que j’ai pu trouver sur cette arcane!

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