Le jugement

20

LE°JUGEMENT°

XX

Le départ du périple est donné ici. En alchimie, «le point de départ (est) le désespoir devant le Tombeau de l’Esprit (la Matière) et le point résonnant d’arrivée des fanfares de triomphe». [i] La démarche se termine donc également en XX. Mais c’est bien ici qu’elle débute. Le jugement est le seuil, la porte d’entrée qui nous fait quitter le monde profane, qui nous amène à l’oracle, au monde sacré. Mircea Eliade : «Le seuil est à la fois la borne, la frontière qui distingue et oppose deux mondes, et le lieu paradoxal où ces mondes communiquent (…). C’est également là que certaines cultures paléo-orientales (Babylone, Égypte, Israël) situent le jugement.» [ii]

Dans la Grande Roue du Tarot, Le jugement est situé à l’extrême gauche, entre la série ionienne du haut et la dorienne du bas. La gauche, c’est l’ouest, le couchant. C’est vers le couchant que sont orientées toutes les scènes de Jugement des églises gothiques. Les sculpteurs du Moyen Âge ¨(…) sculptèrent au tympan du grand portail, du côté qu’éclaire le soleil couchant, le drame solennel du dernier jour.¨[iii]

La lame qui nous occupe est donc intitulée Le jugement. C’est la rencontre du Ciel et de la Terre,l la grande préoccupation du Moyen Âge. Le coup de trompe qui tonne ici représente la révélation. Il souligne que toute démarche humaine implique qu’une résonance tangible s’inscrit à l’intérieur même de celle-ci et ce dès le départ de l’aventure.

Historiquement, cette trompe trouve son ancêtre chez le rhombos grec et les bull-roarers des peuples préhistoriques. C’est par le son que la voix du Dieu se manifeste. Cette voix se fait entendre lors des rituels d’initiation. Il s’agit d’une des plus anciennes conceptions religieuses de l’humanité. Nous allons y revenir. Mais il faut également noter ici que selon Mircea Eliade, le sens mystique du rhombe tel qu’il est compris dans l’art magdalénien est celui de la vulve, la matrice de vie, l’entrée dans la chambre des mystères.

Ce coup de trompe n’a beau n’être que le premier, il sera suivi de quelques autres pendant le parcours. Il serait illusoire de ne miser que sur le dernier. Prenons donc celui-là comme une entrée en matière, un peu comme ces coups que l’on frappe au théâtre avant le lever du rideau.

À première vue, le foisonnement de détails de cet Arcane suggère un caractère syncrétique au Tarot de Marseille qui, comme tous les ouvrages occultes de cette époque, amalgame des notions empruntées au discours religieux dominant, au judaïsme, à l’Alchimie ainsi qu’à celui des grandes écoles de pensées de l’Antiquité. Ce sera à nous de chercher à trouver un fil conducteur dans ce fouillis afin de modifier notre perception initiale.

En Alchimie occidentale, l’imagerie se rapportant au jugement est un des symboles choisis pour illustrer la rédemption ou rénovation de l’âme individuelle et de celle de l’âme du monde, l’anima mundi, une notion qui est à la base des préoccupations des adeptes de cette science.

L’image du jugement est celle de la fin des temps ; c’est l’Apocalypse des chrétiens, celle du Livre des Révélations. Le préfixe apo fait référence à quelque chose qui vient d’en haut, ici, la révélation. Dans l’imagerie archétypale de cette lame, le mouvement se fait justement du haut vers le bas. C’est l’illustration traditionnelle en imagerie religieuse de l’Apocalypse.

Mais comme il faut tout inverser en philosophie hermétique, nous devons également voir ici une Hypocalypse. Le mouvement vient d’en bas. Ce n’est plus une révélation mais une révolution. Révolution ou revolutio signifie aussi mouvement circulaire. C’est cette notion qui sera à la base de notre compréhension de la structure selon laquelle s’organise la séquentialisation des lames du Tarot. Le parcours circulaire en axes des lames du Tarot illustre une démarche révolutionnaire. Ce modèle cyclique nous semble s’appliquer tant à la démarche de l’alchimiste qu’à celle de celui qui cherche le salut au moyen d’une approche spirituelle initiatique.

Le jugement annonce la couleur, tout comme Le mat, et on verra que ce message est confirmé par celui du bateleur et repris par La Maison-Dieu et Le monde.

Le Tarot illustre donc un cycle rédemptoriste. En ce sens, il est un objet rédempteur, un objet qui s’inscrit parfaitement dans cette époque où la sotériologie, la doctrine du salut, fait un retour en force pour aider à surmonter la crainte de la mort. Pour les Stoïciens de la Grèce antique, une telle philosophie excluait le recours à Dieu. Cette sotériologie médiévale ne va pas si loin. Mais le rapport qu’elle tisse entre l’homme et son créateur redéfinit le rapport qui existe entre les deux.

Le cycle rédemptoriste illustré dans le Tarot va être illustré par le parcours du mat.

• • •

Dans le Tarot du bicentenaire Camoin, le nom de cet Arcane se présente ainsi:

L_ E°JUGEMENT

La patte horizontale d’un L a été ajoutée entre le L et le E du LE. Le tout ressemble à une faute de frappe. Mais si on ajoute la valeur de 6 à ce demi-L, nous aurions, en transformant le J et le U:

L_ E°1VGEMENT: 12+6+5 (x 2)= 46. 1+22+5+13+5+20= 66. 66-46= 20.

Le J s’est transformé en I ou 1 romain et le U en V. Notons que les 6 lettres qui participent à l’addition du mot Jvgement donnent avec le1, 66. 666. Nous allons avoir l’occasion plus loin de rencontrer à nouveau le nombre de la Bête.

Pour débuter notre étude du symbolisme de cet Arcane nous signalerons tout d’abord qu’il est en partie basé sur un verset de l’Apocalypse:

Ap. 19: 17-18 :

Je vis un ange debout dans le soleil, crier d’une voix puissante (…): « Venez, ralliez le grand festin de Dieu. Vous y avalerez chairs de rois, et chairs de grands capitaines, et chairs de héros, et chairs de chevaux avec leurs cavaliers, et chairs de toutes gens, libres et esclaves, petits et grands.

D’entrée de jeu, le Tarot rappelle les limites de l’expérience de la vie. Celle-ci est un festin où nous serons tous digérés! L’apparition de cet Arcane dans un tirage doit nous ramener à la modestie qui sied à des convives qui finiront leurs jours en plat du jour, justement.

Le thème mythico-rituel du festin est une allégorie de la mort et de la résurrection. «Nulle part cette préoccupation n’a été aussi prononcée que dans l’ancienne Égypte. Une certaine orientation de la pensée au Moyen Âge pourrait être rapprochée de ces courants égyptiens.» [iv] Mais son origine remonte aux cultures archaïques des chasseurs. L’initiation des enfants s’y faisait au son des trompes : « a) des Êtres mythiques, identifiés avec (le son) des bull-roarers, ou se manifestant par eux, tuent , mangent, engloutissent ou brûlent le novice ; b) ils le ressuscitent mais changé, bref à l’état d’un <<homme nouveau>>.» Nous avons vu plus haut que la valorisation du son comme présence de la voix divine s’est perpétuée dans l’Antiquité grecque avec l’utilisation du rhombos. Les initiations avec mise à mort rituelle des novices sont elles aussi universelles.[v]

La nuée sur laquelle trône l’ange est un élément symbolique qui était immédiatement compris par nos ancêtres des générations passées. Il représentait l’âme. Cet Arcane refait la synthèse entre deux notions qui avaient été opposées depuis Platon, celles de l’âme et du corps. Pour le philosophe grec, le corps était le tombeau de l’âme. Le climat d’attente joyeuse qui se dégage de cette lame privilégie l’idée que nous sommes un corps par rapport à celle que nous avons un corps. C’est du christianisme bien compris et délivré des hérésies institutionnelles!

Un autre passage de l’Apocalypse se lit ainsi:

Ap. 10:1-2
Et je vis un autre ange puissant qui descendait du ciel.
Il était vêtu d’une nuée. (…)
Il tenait dans la main un petit livre ouvert.

L’ange de l’Arcane XX tient lui aussi ce qui ressemble à une enveloppe ou un livre. Il s’agit ici d’une conflation entre le livre et la croix, deux symboles qui, associés, signifient le christianisme dans une composition qui se retrouve sur le fronton d’or du grand autel de la basilique Saint-Denis. Il s’agit de l’invitation à rejoindre les apôtres.[vi]

Le livre ne semble pas particulièrement petit mais peut-être faut-il entendre ce mot au sens qu’il avait à l’époque, à savoir, jeune. Le mot livre nous indique 66. Comme c’est un ange (6) qui nous le tend – ou qu’il y a une croix (69= 15 ou 6) sur ce livre, nous avons 666, le nombre de la Bête!

Le livre de l’ange de l’Arcane XX, c’est celui de l’Apocalypse. Mais ce peut-être également celui qui regroupe les sept canons du manichéisme. Le prophète insistait sur le fait que son enseignement était une <<religion du Livre>> comme l’était le catholicisme de son enfance. L’ange qui le tient à la main et qui trône sur un nuage rappellerait alors le thème manichéen du jugement dernier par le tribunal du Christ, le bêma. Comme cette séparation du monde coïncide pour l’adepte avec l’illumination obtenue par la gnose, cette partie de l’image associe l’ange à «la <<chaire>> de l’Apôtre, c’est-à-dire l’enseignement de la gnose rédemptrice.» [vii]

Il y a plusieurs gnoses. L’image de l’ange au livre n’en identifie aucune de façon certaine. Ce passage de la main de Mircea Eliade s’appliquait à la gnose manichéenne. Soulignons que Renan soutient que c’est par le gnosticisme que l’Église fit jonction avec les mystères antiques. C’est bien la certitude qui nous habite également en ce qui concerne le Tarot et ses racines antiques.

GNOSE : 15+5= 20. «Éclectisme philosophique <<prétendant à concilier toutes les religions et à en expliquer le sens profond par une connaissance ésotérique des choses divines, communicables par tradition et par initiation.>> (Lalande)» [viii]

Un texte gnostique célèbre, l’Hymne de la perle, parle d’une lettre familiale qui est un message de salut. Cet écrit fait allusion de façon directe et fondamentale à la nature de la parole, celle de l’écrit et le rapport que chacune entretient avec le recouvrement de la mémoire originelle, salvatrice. Nous croyons que l’enveloppe tenue par l’ange est également un rappel du message des parents bienveillants à leur fils : «Réveille-toi et lève-toi de ton sommeil, et écoute les paroles que transmet notre lettre. Souviens-toi que tu es fils de rois, vois ton esclavage, qui tu sers. Elle vola et se posa près de moi, et, tout entière, elle devint parole. Je me souvins que j’étais fils de roi, je me souvins de la perle.» [ix] Le trio qui se présente devant nous acquiert ainsi son identité. Selon le Dictionnaire des symboles, «(…) la quête de la perle symbolise le drame spirituel de la chute de l’homme et de son salut.» En ce qui nous concerne, nous la trouvons dissimulée dans une coquille au sommet du front de l’ange. La trompette annonce un message qui est, réellement, un met sage.

Mais le passage de la Bible qui a certainement retenu l’attention des artistes du Moyen Âge est certainement celui-ci :

Mt, 24 : 30-31

Alors apparaîtra dans le ciel le signe du Fils de l’homme ; alors toutes les tribus de la terre se frapperont la poitrine ; et elles verront le fils de l’homme venir sur les nuées dans la plénitude de la puissance et de la gloire. Et il enverra ses anges avec la grande trompette (…)

Émile Mâle nous explique le sens des signes du fils de l’homme : ¨(…) ce sont, au témoignage de tous les Pères, les instruments de son supplice et spécialement sa croix.¨[x] Ce sont bien les éléments que nous retrouvons sur cette lame, le signe du Fils de l’homme ou sa croix, la nuée et la trompette. Les scènes de Jugement au tympan des cathédrales reprennent parfois ces éléments. On voit souvent sur ces scènes sculptées, au sortir du tombeau, les deux personnages qui sont en prière les mains jointes et qui seraient, d’après Émile Mâle, la Vierge Marie et saint Jean.

Le livre et la trompette de l’Ange nous rappellent également quelques passages du Coran. Mircea Eliade les commente pour nous. «Un autre thème de la prédication est l’imminence du Jugement et de la résurrection des morts. «Lorsqu’on sonnera de la trompette, ce Jour sera un Jour horrible, un jour difficile pour les Incrédules» (74 : 8-10). (…) «Lorsque le ciel se déchirera, lorsque la terre sera nivelée, qu’elle rejettera son contenu (= les corps de ceux qui sont morts ; cf. 99 : 2) et qu’elle se videra, alors toi, l’homme qui te tournes vers ton Seigneur, tu le rencontreras. Celui qui recevra son livre dans la main droite sera jugé avec mansuétude (…). Quand à celui qui recevra son livre derrière son dos, il appellera l’anéantissement et il tombera dans un brasier» (84 : 1-12).» [xi]

Un autre passage de la Bible, enfin, se propose ici à nous avec force. Il s’agit d’un passage de la première épître de saint Paul aux Thessaloniciens.

Th. 4 :16-17

Car lui-même, le Seigneur, au signal donné, à la voix de l’archange et au son de la trompette de Dieu, descendra du ciel : alors les morts en Christ ressusciteront d’abord ; ensuite, nous les vivants qui serons restés, nous serons enlevés avec eux sur les nuées, à la rencontre du Seigneur, dans les airs, et ainsi nous serons toujours avec le Seigneur.

Ce qui descend du ciel sur cet Arcane, un livre avec une croix, c’est bien sûr le Christ. Car ce que nous avons identifié comme un livre et une croix jusqu’ici dérive de la représentation classique de l’étendard et de la croix. Le carré portant la croix est accroché à la trompe comme un étendard à sa hampe. ¨La croix ornée d’un étendard est l’attribut de Jésus sortant du tombeau.¨ [xii] Peut-on être plus clair ?

Nous observerons ensuite que dans la partie inférieure de cette lame, on peut assister à la scène contraire, soit la mise au tombeau de Jésus dont on n’aperçoit qu’un bras qui se confond à celui de la jeune femme en prière. L’Arcane XX représente donc à nouveau le Christ de façon dissimulée. C’est un Arcane christophore. Nous verrons au Bateleur que c’est une constante dans le jeu que de l’escamoter ainsi.

Il y a un autre niveau de lecture. Trois personnages adultes semblent émerger d’un caveau ouvert dans la tenue qu’ils portaient ou vont porter… à la naissance! Leur attitude en est une d’expectative impatiente. Ils répondent à l’appel du starter qui va leur assigner un rôle sur la roue de la destinée qui fait face à l’Arcane.

Soulignons que les Arcanes numérotés de I à IX, à l’exception du Pape, nous semblent représenter les principes qui s’incarnent à travers une activité humaine. Certains auteurs disent d’eux qu’ils sont les Arcanes ioniens ou diurnes. Les Arcanes doriens ou nocturnes sont ceux qui leur correspondent à l’autre pôle de l’axe. Ils incarnent dans leur symbolisme les mécanismes et les valeurs qui agissent du fond des âges pour soutenir les activités et les types humains illustrés plus haut. Ils sont numérotés de XIX à XI. Le Diable qui est opposé au Pape est également exclu de cette liste. L’axe V-XV en effet fait l’objet d’une considération spéciale due à sa nature qui, idéalement, le projette hors de la sphère humaine.

L’ange qui invite les participants à prendre place sur la ligne de départ les a tirés de la période de préparation ou de ressourcement où ils se trouvaient. Il leur tend un message où la croix symbolise le germe. Le jugement est un Arcane masculin, fécondant. Son numéro est vingt ou deux, qui est le numéro du principe féminin mais sur Terre. Nous sommes ici dans un monde intermédiaire, où tout est encore inversé. La rencontre de cette croix avec le cercle symbolisant la matrice que l’on retrouve dans La roue de fortune qui lui fait face symbolise l’incarnation dans Le Monde.

L’enveloppe contient des repères qui se révéleront à nouveau à travers la mémoire intuitive tout au long du chemin. Ces signes, ce sont ceux que le vieil humain en chacun a assimilés au cours des siècles et qu’il se transmet à lui-même en rêves ou à coups de trompe, de cycles en cycles, de génération en génération. Ce sont les mots signe et croix qui sont en vedette ici. Ils nous rappellent le signe de croix, le geste que posent les catholiques afin de marquer leur appartenance religieuse, le geste qu’ils posent pour se mettre en contact avec leur dieu.

Mais il y a une autre façon de présenter la croix du Jugement. Au XIIe siècle, la vision d’Ézéchiel sur l’extermination des pécheurs a fait l’objet d’une interprétation fort intéressante. Il s’agit d’un des vitraux originaux de la basilique Saint-Denis en France. Il représente un homme habillé de lin blanc traçant le signe de la protection du Seigneur sur les justes. Ce vitrail porte l’inscription suivante:

SIGNVM TAV: 9+22+13+20+1+22= 87. C’est le 78 à l’envers. La croix sur l’enveloppe de l’ange nous est également présentée à l’envers puisque le mouvement de l’ensemble est dirigé vers le bas. C’est l’abbé Suger qui a conçu ce vitrail au XIIe siècle.

TAU: 20+1= 21. TAU: 21. Le mot contient les deux mondes (XXI), celui d’en Haut et celui d’ici-bas. 21+21= 42. Tau correspond au 42 de l’Apocalypse. 42 mois, c’est la durée de temps symbolique attribuée à la Bête pour faire sa marque sur le monde. Ce symbole est donc une totalité, certains diront une ambiguïté! Il contient à la fois la notion de protection des justes et celle de leur asservissement. Notons que 42 est également le nombre des livres d’Hermès Trismégiste.

Poursuivons avec Tau, la dix-neuvième lettre de l’alphabet grec. C’était le symbole secret de la croix au temps de la persécution des chrétiens. Il correspond à notre 20e lettre, la lettre T. Le signe Tau participe donc à la fois du XIX et du XX. L’Arcane XX et tout le Tarot nous semblent placés sous le patronage du Signum Tau de l’abbé Suger, dont nous reparlerons plus loin. En héraldisme, le Tau est un meuble de l’écu à trois parties qu’on appelle aussi croix de saint Antoine. Signalons que le vitrail représentant la vision d’Ézéchiel sur le signe Tau apparaît dans la chapelle Saint-Cucuphas de la basilique Saint-Denis.

Nous croyons que ce livre inversé avec une croix sur sa couverture de l’ange du Jugement est une représentation tant du Tarot que du livre de l’Apocalypse. Et que, dans l’esprit du concepteur du jeu, nous pouvons considérer cette croix comme le symbole d’un don du ciel, une révélation et aussi une protection. Protection au début du parcours, car comme nous allons le découvrir au chapitre sur La lune, le Tarot est une source d’inspiration anagogique et dans sa nature, c’est un objet colossal, un monstre de profondeur.

C’est le Léviathan du livre de Job !

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Suger s’est représenté debout dans le tombeau qui figure au bas de l’Arcane. On le voit de dos, nu. Sa tonsure nous indique bien qu’il s’agit d’un moine. Le tombeau de Suger, c’est son Tarot, cela nous l’avions déjà compris. Mais ce n’est pas tout. La tête du moine se retrouve au centre d’un habile montage graphique où la tonsure devient l’iris et la pupille d’un oeil inscrit dans une montagne. Mircea Eliade : «(…) la montagne figure parmi les images exprimant le lien entre le Ciel et la Terre (…).» [xiii]

Nous sommes amenés à comprendre que ce moine nous signale que sa tête ou son esprit possède un oeil, une vision qui domine les êtres et les choses, ce qui correspond à une notion architecturale associant le Cosmos, la Maison et le Corps humain qu’Eliade nomme l’œil du dôme.[xiv] Peut-être que cette vision domine également le temps. On aurait alors ici une représentation du don de prophétie.

Pupilla est le mot latin qui désigne les enfants que l’on retirait de leurs familles pour les confier à une collectivité. En 1099, Suger, qui était originaire de Saint-Omer, fut placé en bas âge au sein de la communauté des moines de Saint-Denis!

La pupille est l’orifice central de l’iris par où passent les rayons lumineux.

PUPILLA: 16+16+9+12+12+1= 66. 6 lettres sont du code: 666.

IRIS: 9+18+9= 36 ou 666. 36 est une convention pour le nombre de la Bête car la somme des nombres de 1 à 36 donne 666. Le S qui reste, 19 ou XIX, est celui de la lumière, bien sûr.

Suger a également pris soin de coder son nom dans celui de l’Arcane Le jugement.

SUGER LE*JUGEMENT

Ce qui saute tout de suite aux yeux, c’est la séquence commune UGE. Le reste n’est plus qu’une affaire de routine. Décodez selon le mode d’emploi habituel  (n’oubliez pas que * double la valeur de ce qui précède qui doit ensuite être retranché de ce qui suit) et Jugement se transforme en Suger; les lettres en extra disparaissent. Le S de Suger nous est donné par le J initial dont la valeur est 10 ou 1, ce qui correspond bien à S= 19. 1+9= 10 ou 1 également. Le R final de Suger qui vaut 18 provient de ME, 13+5=18. Le mot LE et les lettres NT qui complètent le mot jugement disparaissent de la façon suivante: LE*= 12+5 (x 2)= 34. NT= 34. 34-34= 0. Résultat final: SUGER. C’est propre et sans appel. Ajoutons que Suger s’est représenté lui même dans son Tarot comme il le fait dans son église de Saint-Denis. On le reconnaît de face, vieux mais encore droit, dans le tombeau de l’Arcane XX. C’est lui aussi, au même endroit, de dos, en jeune homme tonsuré. C’est lui encore en IX, ermite tenant la lanterne qui représente son église, qu’il avait baptisé justement Lucerna, la lanterne. C’est peut-être également lui qui siège sur le trône du pape !

Si on poursuit l’examen de cet Arcane, on constate que Suger n’est pas accompagné de deux personnages mais bien de trois. À genoux devant le moine et lui tournant le dos, ce troisième larron tend le bras et la main gauches dans un geste d’union vers celle qui est probablement son épouse. De son côté, celle-ci tend le bras et la main gauches vers lui. Le personnage de droite qui est témoin de cette scène a les cheveux dénoués en signe d’abandon à Dieu. Il semble pour sa part avoir hérité du bras droit du mystérieux personnage invisible qu’il aide Suger à maintenir. La main de ce témoin a la forme d’un pied qui est un symbole de la force d’âme.

Nous croyons que ce témoin est Bernard de Clairvaux, compagnon et rival de Suger. Ensemble, ils exercèrent une influence déterminante sur le roi Louis VII, qui est probablement notre mystérieux personnage invisible accompagné ici de son épouse, Aliénor d’Aquitaine (1122-1204). Notons que Suger semble avoir fort à faire de son côté pour soutenir le roi. La main gauche royale jointe à celle de l’épousée serait donc contrainte. Il a été dit de ce mariage que Suger en avait été le ciment. Le bras droit du roi semble quant à lui totalement séparé de son corps. C’est comme si le roi n’avait pas de bras droit. Et pourtant, il en a eu un, Suger!

Enfin, même si le roi est invisible, la position de ses bras, élevés et tendus vers les côtés, est celle que l’on retrouve dans les représentations de rois et de prophètes au Moyen Âge. On n’a qu’à regarder, par exemple, les personnages de l’arbre de Jessé de la chapelle de la Vierge de la basilique Saint-Denis pour s’en convaincre.

Suger s’est représenté les deux pieds dans la tombe. Il espérait sans doute que son influence persisterait après son décès. Mais à la mort de son conseiller, Louis divorça de son épouse et la France connut les pires épreuves. Notons que toute la scène est construite afin de permettre une triple interprétation. Ainsi, le personnage invisible devient le Christ, les bras comme s’il était encore en croix, mis au tombeau par Joseph d’Arimathée pendant que Marie et Nicodème se recueillent. Nous avons également sous les yeux une scène classique de Résurrection avec Jésus, Marie et Jean le Baptiste !

Il ne faut pas non plus négliger la possibilité que le personnage invisible qui tend ses bras vers le haut, formant ainsi un V, puisse être Pierre le Vénérable. L’abbé de Cluny était le compagnon de Suger et de Bernard de Clairvaux au sein de ce que l’historien Alain Demurger appelle le lobby templier en Occident.[xv] Les trois ont en commun d’avoir été bénédictins. La dame qui les accompagne serait alors sainte Hildegarde. Cette abbesse bénédictine est leur contemporaine. Nous croyons qu’elle était du projet Tarot avec Pierre et Suger.

Un autre abbé bénédictin, et fort féru de codes celui-là aussi, a pu trouver sa place dans cet Arcane. Il s’agit de Robert de Chester, abbé de Pampelune, l’homme aux multiples alias. L’un de ces alias est Retinensis ou Rétines! Le moine à tête de pupille rencontré plus haut serait alors ce nouveau venu dans notre panthéon.

RETINENSIS: 18+5+20+9+5+9= 66. Il y a aussi 6 lettres du code dans ce mot, 666. La somme des lettres hors-code, S et N deux fois, donne 66, comme validation. Nous croyons que l’abbé de Chester a également participé au projet Tarot.

Le tableau de l’Arcane XX peut tout aussi bien être une illustration de la Résurrection. Ce n’est plus Suger ou Joseph qui nous tourne le dos mais Jésus lui-même apparaissant à des proches. Ainsi, Suger a trouvé le moyen de se confondre avec le Sauveur – c’est une constante, à un moindre degré, dans son oeuvre officielle – grâce au codage graphique astucieux de cet Arcane. Est-ce pour nous dire que lui aussi comptait bien ressusciter?

Noble ambition, que partagèrent nombre d’alchimistes à travers les siècles qui suivirent. Et puisqu’on parle d’Alchimie, suggérons que cet homme qui sort de la tombe sous le regard d’un couple pieux est une illustration de la phase initiale du Grand Oeuvre, soit l’extraction du sol de la Materia Prima. En alchimie, le tombeau représente cette matière première. Pour certains auteurs, la résurrection désigne ce qu’on appelle le passage du noir au blanc. Pour d’autres, elle symbolise la transmutation en or des métaux vils.


[i] Grégoire Kolpaktchy, Livre des morts des Anciens Égyptiens, p. 66

[ii] Mircea Eliade, Le sacré et le profane, p. 28

[iii] Émile Mâle, L’art religieux du XIIIe siècle en France, p. 641

[iv] Grégoire Kolpaktchy, Livre des morts des Anciens Égyptiens, p. 28

[v] Voir Mircea Eliade, Initiations, rites, sociétés secrètes, chap. I et II

[vi] Michel Bur, Suger, abbé de Saint-Denis, régent de France, p. 15

[vii] Mircea Eliade, Histoire des croyances et des idées religieuse, Tome II, p. 375

[viii] Le Petit Robert, p. 873

[ix] Hymne de la perle, Les Actes de Thomas, Écrits apocryphes, Gallimard, coll. La Pléiade, 1997

[x] Émile Mâle, L’art religieux du XIIIe siècle en France, p. 660

[xi] Mircea Eliade, Histoire des croyances et des idées religieuses, Tome II, p. 78

[xii] Émile Mâle, L’art religieux du XIIIe siècle en France, p. 225

[xiii] Mircea Eliade, Le sacré et le profane, p. 39

[xiv] Id., p. 56

[xv] Selon Alain Demurger, Suger est un «agent» du Temple. «Les Templiers se sont vu confier la gestion du Trésor royal dès le règne de Louis VII. À juste titre : leurs agents sont compétents pour administrer. Suger, abbé de Saint-Denis, dirige le royaume pendant l’absence de Louis VII au moment de la deuxième croisade (…).

Alain Demurger, La multinationale qui dérange le roi, Revue Historia, no 690, juin 2004, p. 52



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