La papesse-La lune Axe II-XVIII

La papesse

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LA°PAPESSE

II

Rappelons tout d’abord que la papesse Jeanne est un personnage de légende du IXe siècle. La papesse se rendait à l’église Saint-Jean-du-Latran lorsqu’elle donna naissance à un enfant, en pleine procession pontificale. La foule en délire aurait été témoin de l’heureux événement. L’histoire ne dit pas ce qu’il advint du nouveau né. Mais la pauvre mère mourut en couches et fut inhumée sur place, fort sobrement, dans l’allée funeste située près de l’arche du Trajan qui devint son tombeau.

Examinons maintenant notre papesse. Au Moyen Âge, une femme présentant un livre est une représentation classique d’Érythrée, la plus populaire des sibylles en France. Comparez par exemple avec la statue de celle de la cathédrale de Laon.

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Évidemment, les sibylles ne portent pas la tiare même si elles sont couronnées. D’autres portent une banderole. Ce qui n’est pas le cas de celle qui nous occupe maintenant. C’est plutôt un voile qui est drapé autour du chef de la papesse. L’ensemble suggère le dévoilement. Ce qui se cache derrière l’image de la papesse, c’est le principe ou le modèle de ce qu’Eliade nomme la communication des sagesses ésotériques. «(…) l’hermétisme, tout comme l’alchimie, implique uniquement un certain nombre de textes révélés, transmis et interprétés par un «maître» à quelques disciples soigneusement préparés. (…) Dans la perspective de ce nouveau modèle d’initiation, la transmission des doctrines ésotériques n’implique plus une «chaîne initiatique» ; le texte sacré peut être oublié pendant des siècles, il suffit qu’il soit redécouvert par un lecteur compétent pour que son message redevienne intelligible et actuel.» (Mircea Eliade, Histoire des croyances et des idée religieuses, Tome II, p. 288)

Le projet de l’abbé Suger a été décrit dans les nombreux textes qu’il nous a laissés. Il s’agit d’amener au peuple l’expérience du sacré. Pour ce faire, il entreprend de le transporter vers les sommets en lui faisant vivre sa spiritualité à travers le contact avec les symboles. Leur magie agit d’abord dans l’inintelligibilité. Mais il nous a laissé avec le Tarot la possibilité de faire la même expérience extatique tout en ayant la possibilité de le rejoindre sur le plan de l’intelligibilité. Il s’agit de décoder sa démarche symbolique. Le Tarot est un champ de mines d’expérience extatiques !

L’association entre la papesse et la sibylle est un de ces amalgames thématiques qui est un autre exemple caractérisant cette démarche. «La sibylle est pour le Moyen Âge un profond symbole. Elle est la voix du vieux monde. (…) Elle seule méritait de représenter le paganisme, parce que seule, elle avait clairement annoncé le Sauveur en l’appelant par son nom.» (Émile Mâle, L’art religieux du XIIIe siècle en France, p. 608) D’après Émile Mâle, le nom d’Érythrée est associé à l’annonce de la catastrophe suprême, la fin du monde. Le thème du voile a été développé par Suger dans un des vitraux de sa basilique qui représente Ecclesia et Synagoga. L’une est couronnée et tient un livre et l’autre est dévoilée par le Christ en majesté qui se tient entre les deux. Le couronnement d’Ecclesia, l’Église, se passe de commentaire. Le dévoilement de Synagoga indique que la lumière que donne le Christ sur l’Ancien Testament atteint la religion juive et appelle à la conversion. À première vue, l’image de la papesse est une conflation de ces deux personnes symboliques. Le voile et le livre se trouvent sur la même personne. Nous sommes en présence d’un dévoilement par le livre. Il nous est apparu qu’il faut d’abord le lire comme si elle le tenait à l’envers. Elle le tend vers un lecteur éventuel. Elle-même est ailleurs, on le voit bien à son regard qui contemple on ne sait quel mystère.

Sa tiare, comme celle du pape de l’Arcane V, comporte trois étages et se termine par un bonnet en pointe. La plus grande divinité païenne du Proche-Orient, Cybèle, la Grande Mère, porte une tiare semblable. «Couronne à trois étages se terminant par un bonnet en pointe. Attis, Mithra, Cérès, Cybèle en étaient coiffés.» (Voir Le dictionnaire des symboles à l’entrée Tiare) Sans doute par association étymologique avec la sibylle, Cybèle est elle aussi représentée tenant un livre. Comparez avec la Cybèle avec livre et échelle de la cathédrale de Paris ; notre papesse porte un livre et dissimule une échelle dans les plis de sa robe.

La déesse partage un autre point avec notre papesse. Il s’agit du baldaquin qui domine son trône. Le myste qui s’approchait de la déesse était admis sous le baldaquin. D’après Eliade la formule en est venu à désigner les rites initiatiques de plusieurs des Mystères à l’époque hellénistique. Dans le culte initiatique, d’Attis, par exemple, on apportait sous le baldaquin les organes génitaux de taureaux ou de béliers dans une coupe, un kernos. Le myste «offrait à la déesse les les organes génitaux des victimes. Il était admis dans la chambre nuptiale (pantos, cubiculum) ou «sous le baldaquin» en tant qu’époux mystique de Cybèle (…) Quant au kernos, il est probable que dans le culte initiatique d’Attis, ce vase initiatique n’était pas utilisé pour une oblation alimentaire, mais pour apporter les organes sexuels du Taureau ou du bélier à la Mère, «sous le baldaquin». (Mircea Eliade, Histoire des croyances et des idées religieuses, Tome II, chapitre 207 (Attis et Cybèle))

Le phallus brodé sur la poitrine de la papesse (sous le baldaquin) représente bien des choses. Comme l’organe coupable s’étend d’une épaule à l’autre, il se trouve à isoler la tête, illustrant ainsi avec humour combien l’esprit s’et égaré. Enfin, la racine latine du mot épaule est la même que celle d’épée, spatha.

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C’est une image appropriée de la castration. Cette image s’applique à Abélard. On doit à ce théologien illustre une autobiographie au titre plaisant de Historia calamitatum (Histoire de mes malheurs). Si le théologien fameux avait tant besoin de consolations, c’est que ses positions sur le plaisir et le péché, entre autres sujets, étaient très controversées. Sa relation avec l’étudiante Héloïse, une jeune fille d’une intelligence supérieure, l’avait été tout autant; mais ce qui scella son sort, ce fut son introduction de la dialectique en théologie. Celui qu’on a appelé le Docteur Invincible survécut à une tentative d’assassinat de la part des moines de l’abbaye de Saint-Gildas (1132) où il résidait. Il ne put toutefois échapper aux condamnations doctrinales (1121 et 1140) et à l’émasculation commandée par l’oncle d’Héloïse, le chanoine Fulbert (1118). Grasset d’Orcet dit d’Abélard qu’il était Gouliard. Son châtiment aurait été commandé par les instances dirigeantes de la société secrète parce qu’il avait contrevenu au code d’honneur qui interdit de séduire la fille de son hôte. Mais l’union d’Héloïse et d’Abélard avait été aussi celle des esprits. Ensemble, ils avaient plané dans les hautes sphères de la spéculation théologique. C’était une relation totale. Nous croyons que leur relation est astucieusement résumée par un détail du voile de la papesse. C’est une tête de singe.

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Dans l’imagerie religieuse de l’époque, on aperçoit parfois un singe baissant la tête devant Dieu. Dans la symbolique égyptienne, le singe apparaît sous la figure du grand cynocéphale blanc, Thot, qui se trouve être le patron le patron des savants et des lettrés. Comme dans l’iconographie chrétienne, il représente le vice et, en particulier, la luxure (Voir Le dictionnaire des symboles à l’entrée Singe), on se dit que l’image correspond tout à fait, tant à la vie de la papesse Jeanne qu’à celle du couple malheureux. Leurs amours rappellent sur un point ceux d’Attis et de Cybèle, cette déesse que nous avons reconnu un peu plus haut sous sa tiare païenne. En effet, d’après le récit qu’en fait Ovide, Attis eut à subir lui aussi l’épreuve de la castration. Dans son cas, ce fut un geste d’automutilation.

Ovide est l’auteur classique le plus lu par les clercs au temps de Suger. Ses Métamorphoses font l’objet de la même méthode d’exégèse symbolique que l’on applique à la Bible. «La fable païenne était à leurs yeux une sorte de révélation particulière que Dieu avait faite aux Gentils (…). Dans l’immense tapisserie d’Ovide, parmi les fils entrecroisés, des yeux chrétiens discernaient les figures de Jésus-Christ et de la Vierge, que le poète avait dessinées sans le savoir.» (Émile Mâle, L’art religieux du XIIIe siècle en France, p. 612) Suger s’inscrit dans cette tendance, s’il n’en est pas lui-même le précurseur. Il nous offre avec cet Arcane une imitation de ce qu’il réussit le mieux, l’exploitation en parallèle des thèmes bibliques de l’Ancien et du Nouveau Testament. La représentation en une seule image du thème populaire des amours d’Attis et de Cybèle sur celles d’Héloïse et Abélard rappelle en effet sa démarche d’analyse iconographique de la Bible.

Ici cependant, avec La papesse du Tarot, Suger réunit un élément de mythologie avec un épisode édifiant de l’actualité de son siècle. Si on se fie à ce que dit à ce sujet Émile Mâle, nous sommes donc en mesure de suggérer que ce serait la première fois qu’une telle démarche serait présente dans une production culturelle du Moyen Âge. Ce genre d’ouvrage n’apparaît clairement qu’à la Renaissance. «Les artistes du Moyen Âge (si on en excepte les miniaturistes) ne semblent pas avoir connu cette méthode d’interprétation : jamais ils ne mirent en parallèle une scène de la fable et une scène de l’histoire sainte.» (Id., p. 613) Notons l’exception au sujet des miniaturistes, ce qu’étaient les auteurs du Tarot. Si ce n’étaient pas aussi des moralistes, ils en donnent l’impression.

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Le mot français papesse n’est recensé dans un document que vers 1450. Mais sa présence dans la langue vernaculaire au XIIe siècle ne fait aucun doute, la légende de Jeanne étant une de celles qui ont été le plus véhiculées par la culture orale. Elle a donné lieu aux spéculations et aux interprétations les plus grivoises. Un des niveaux de lecture de cette lame amplifie cette farce bouffonne. Le phallus dissimulé au niveau de la poitrine du personnage signalerait le commerce charnel auquel s’est livré cette papesse s’est livrée et qui lui a valu de tomber enceinte. La croix unique au niveau du ventre pourrait rappeler la grossesse de la papesse et son issue fatale. Si c’est bien un pallium qu’elle porte, c’est presque certainement le cas, il devrait avoir de nombreuses croix. Il n’y en a ici qu’une seule. Le codage se lit donc ainsi : elle porte une croix ou elle porte sa croix, sa portée, sa progéniture.

LA°PAPESSE: 12+1(x 2) = 26. 16+1+16+5+5= 43. 43-26= 17?

On ne se résout pas à déménager ainsi la pauvre Papesse. Et que dirait l’Étoile? Il y a des affinités entre les deux Arcanes pourtant. On comprendrait que le divin concepteur du Tarot ait voulu faire ici un clin d’œil plein de sens. Mais on ne peut tout de même pas les loger à même enseigne. L’étole portée par la papesse rappelle l’étoile et justement, elle indique la direction d’un livre qui comporte 17 lignes. Le livre comporte huit lignes sur la page de droite et neuf sur celle de gauche, 17. Ce détail n’est pas repris sur la version du Tarot de Marseille de Grimaud. Il n’est bien visible que sur le Héron. La solution finit par sauter aux yeux. Ce n’est pas seulement un II qui apparaît au sommet de cet Arcane mais bien aussi un 17 en chiffres arabes! Pour apercevoir ce nombre déguisé, il faut avoir en main une édition du Tarot de Nicolas Conver par Héron.

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C’est donc ainsi que La Papesse se voit confirmée dans sa position. La solution en mode mineur est simple :

LA PAPESSE : S et S donnent 38, 11 ou 2, II.

En ce qui concerne l’énigme du bout de la coiffe de la Papesse qui dépasserait du cadre dans le jeu de Grimaud, on ne retrouve pas cette particularité dans le Tarot de Nicolas Conver. C’est une des nombreuses erreurs de reproduction ou d’interprétation que l’on retrouve dans le Grimaud. Mystère il y avait donc bien dans la marge supérieure de cet Arcane, mais ce n’était point celui auquel on songeait. Les chiffres arabes, d’origine indienne, commencent à être utilisés en Europe au Xe siècle.

L’usage ne s’en généralisera que cinq cents ans plus tard. Le livre que tient la papesse sur ses genoux est associé au livre de l’Apocalypse lui-même. L’Apocalypse comporte 395 versets organisés en 22 chapitres pour une moyenne de 17 versets par chapitre. De plus, 395, c’est 390 et 5. Lorsqu’on divise le premier nombre par le second, on obtient 78. Et enfin, lorsqu’on additionne les chiffres de 395, on obtient à nouveau 17 qui est, rappelons-le, le nombre de lignes du livre de la papesse du Tarot et le nombre qui nous rappelle la bête à sept têtes et à dix cornes « qui porte la femme » du verset 7, chapitre 17 de l’Apocalypse.

La prophétesse semble regarder au loin, à travers l’accessoire principal d’une autre figure mythique féminine, la Pistis Sophia et son voile qui masque et dévoile à la fois la réalité. Ce voile est un symbole qui signifie la révélation pour les hermétistes. Le livre est probablement celui de la Révélation de la Bible, l’Apocalypse. Le mot grec signifie révélation mais aussi dévoilement. La papesse est dévoilée. C’est une initiée. Elle nous a fait songer à Hypathia, dite Marie la Juive ou L’Égyptienne. On l’appelait aussi La prophétesse. Derrière ces appellations se cache une femme alchimiste d’Alexandrie. On lui attribue plusieurs ouvrages et nombre d’aphorismes alchimiques variés qui touchaient parfois à la liturgie chrétienne. Elle serait la cofondatrice avec saint Antoine de l’ordre monastique de saint Antoine.

Si c’est bien d’elle qu’il s’agit ici, le livre posé sur ses genoux fait sans doute référence à son enseignement. Étymologiquement, le genou désigne la gnose. Hermès aurait transmis à cette Marie sa fameuse table d’émeraude. Nous croyons que le couple Bateleur-Papesse est le rappel de cette association. Comme Marie était également étroitement associée à saint Antoine, la tradition hermétique veut que les membres de l’ordre monastique mineur de saint Antoine qu’ils ont créé ensemble aient été les premiers gardiens de cette tradition.

La croix en Tau est leur emblème distinctif.

18

LA°LUNE

XVIII

Voici une illustration sans équivoque du thème du monde astral, sublunaire, qui suit celui des régions célestes et du Paradis évoqués avec Le soleil. La Grande Mère Universelle de l’Antiquité est fréquemment représentée dans une barque en forme de croissant. Ici, le croissant de la lune est inscrit dans le soleil. Il s’agit d’une union ou d’une synarchie des deux luminaires. Ce symbole orne la tête d’Apis et de nombreuses autres représentations du dieu égyptien. D’après Grégoire Kolpaktchy, c’est l’image centrale de la théologie égyptienne. Il faut voir dans ce croissant solaire une représentation de la Barque du dieu soleil, Râ. Et comme le remarque cet auteur : «Thot, en sa qualité de dieu de la Lune, accompagnait souvent la Barque.» (Grégoire Kolpaktchy, Livre des morts des Anciens Égyptiens, p. 31) Il ajoute que le symbole d’Apis est une préfiguration du Graal, le «Sanctissime Vaisseau».

L’image de la Barque solaire apparaît pour la première fois en Europe sur un disque de cuivre gravé au XVIIe siècle avant Jésus-Christ. Il a été découvert dans une tombe exhumée à Nebra en Allemagne. Des représentations du soleil, de la lune, des solstices et de la constellation des Pléiades accompagnent ce symbole. Les historiens considèrent que cette découverte permet de dater le début de la civilisation européenne. Le Disque de Nebra est la première représentation imagée connue du cosmos. Elle est antérieure de deux siècles à tout ce qui existe de similaire en Égypte ! Nous allons retrouver l’un des symboles qui y sont gravés, les Pléiades, au chapitre sur L’étoile.

La conjonction des luminaires du Tarot s’inscrit dans le cycle qui commence en XIX se poursuit en XVIII, XVII et XVI. La tradition ésotérique ainsi que le récit de la Genèse, dans une moindre mesure, parlent de cette union du soleil et de la lune avec la terre puis de leur séparation et de la Chute qui s’ensuivit. Le couple Soleil-Lune initial, Osiris pour les Égyptiens, est brisé et le démembrement du corps divin donne naissance aux étoiles, aux planètes puis aux êtres vivants. Le tout se poursuit en XV et ainsi de suite.

Catastrophe biblique, écroulement cosmique, voilà donc une partie de l’explication en ce qui concerne La Lune. La pluie représentée ici en XVIII est l’image du Déluge, la chute, le symbole universel de régénération de l’humanité. Les cycles de la lune résument les deux moments fondamentaux du rythme cosmique : la Création et la réintégration dans les Eaux.

Selon Eliade, la lune est le symbole par excellence «du devenir rythmique, de la mort et de la résurrection. De même que les phases lunaires commandent les cérémonies d’initiation – quand le néophyte meurt et renaît de nouveau – de même la Lune se trouve en étroite liaison entre les inondations et le déluge qui annihilent la veille humanité et préparent l’apparition d’une humanité nouvelle (…) conception qui se trouve à la base de toutes les apocalypses et des mythes géographiques (l’Atlantide, etc.). L’humanité disparaît périodiquement dans le déluge ou l’inondation à cause de ses <<péchés>>. Jamais elle ne périt définitivement, mais elle reparaît sous une nouvelle forme, reprenant le même destin, attendant le retour de la même catastrophe qui la réabsorbera dans les eaux (…) dans lesquelles les <<péchés>> sont purifiés et desquelles naîtra l’humanité nouvelle, régénérée.» (Mircea Eliade, Traité d’histoire des religions, pp. 182-83) Cette lune du Tarot est sans doute aussi l’illustration du thème cabaliste de la division, de la lune de la Genèse privée de sa propre lumière et forcée de refléter celle empruntée au soleil. (Mark Haeffner, Dictionary of Alchemy, p. 4)

Penchons-nous maintenant sur le problème des deux tours à l’arrière-plan de cette lame. Il s’agit de places-fortes, ce qu’on appelait des verrous (78). On devine que se cachent derrière leurs murs deux grandes cités. Comme il pleut dans cet Arcane et que, de plus, nous venons de dire qu’un des thèmes illustrés en XVIII est la réintégration au sein des eaux, on peut conclure que nous avons probablement affaire à des cités englouties, comme l’Atlantide du récit de Platon par exemple.

Mais il s’agit ici, non pas d’une, mais de deux cités. Comme il y a une écrevisse dans le bassin situé à l’avant-plan, nous pouvons en conclure que cette eau n’est pas salée. Les villes sont donc à l’intérieur des terres. Ce bassin est de forme octogonale, un symbolisme templier courant ; ces villes seraient donc situées en périphérie de la zone d’influence de cet ordre religieux et militaire. Nous opterons pour deux ports intérieurs de Perse, l’ancienne Mésopotamie, l’un au confluent du Tigre et d’un de ses affluents, l’autre sur les bords de l’Euphrate, tous deux présentés sous un jour inique dans le récit biblique et tous deux réduits en ruines par le passage de flots vengeurs.

Nous pensons bien sûr à Babylone et à Ninive. BABYLONE : 1+12+15+5= 33. NINIVE : 9+9+22+5= 45. 33+45= 78. Ninive est une ville assyrienne qui abrite le culte d’Ishtar, dite aussi Astarté. ISHTAR : 9+8+20+1+18= 56. ASTARTÉ : 1+20+1+18+20+5= 65. Dans les deux cas, la somme de ces résultats donne 11 avec le code majeur, ou 2. Avec le code mineur, les deux S nous donnent 38, à nouveau 11 ou 2. Comme cet Arcane se trouve dans l’Axe II-XVIII, nous voyons ici une raison de penser que La papesse pourrait être associées à cette déesse. La papesse étant également associée à XVII, L’étoile, il est possible que la baigneuse soit elle aussi Ishtar ou Astarté. Les trois lettres communes, doublées, donnent 78.

Le codage de cet Arcane nous a causé bien des maux de tête. C’est que son nom semble imperméable à la logique de notre système. Procédons: LA°LUNE: 12+1 (x 2) = 26. 12+5= 17, 17-26= –9. Un résultat négatif… Est-ce à dire qu’il faudrait sur la base d’un premier échec renoncer à notre système? Les résultats que nous avons jusqu’ici et ceux à venir ne justifient pas une telle décision. Force nous est de reconnaître pour l’instant que le nombre 18 que nous cherchions reste dissimulé dans la pénombre sublunaire. Il nous faut plus de lumière.

LA PLEINE LVNE: 12+1+16+12+5+9+5+12+22+5= 99. 9+9= 18. Oserons-nous dire que la solution satisfait l’esprit? Nous nous en contenterons pour l’instant. Le Tarot est plein de ces petites énigmes qui ne demandent qu’à être résolues. Elles éclairent le jeu d’un jour nouveau. Nous soulignons que le système, en redonnant à chaque Arcane son identité ou en la confirmant, permet d’approfondir le sens qui se cache derrière chacun. Ici, la solution de la devinette nous permet de concevoir que cet Arcane prend un visage différent selon les différentes phases de l’astre lunaire. À la nouvelle lune par exemple, il n’est pas interdit de penser que les deux animaux mis en scène pourraient être représentés assoupis. Les tableaux mis en scène par le Tarot, avec un peu d’intuition, ne sont pas statiques.

Depuis l’Antiquité classique, l’écrevisse ou le crabe symbolisent le signe astrologique lunaire du Cancer. La lune est exaltée au Taureau. C’est dans cette constellation, au centre de ce qu’on appelle aujourd’hui la nébuleuse du Crabe près des Pléiades, qu’est apparue en 1054, la super nova qui brillait de jour comme de nuit dans les ciels d’Europe et de Chine. L’Arcane XVIII met clairement en scène un soleil de nuit. On verra en XVII que la même étoile rayonne également de jour. Le côté solaire du Taureau est une variable importante du symbolisme de cet animal. Le taureau est l’animal emblématique du dieu égyptien solaire Osiris. Il est également associé à Déméter, une figure centrale des mystères d’Éleusis. La survivance souterraine de cultes païens au XIe siècle est avérée. Ce phénomène astronomique a pu être perçu par des adeptes éventuels comme l’apparition d’une seconde étoile de Bethléem.

Qui sait si de nouveaux rois mages ne se mirent pas en quête à ce moment d’un Sauveur ? L’histoire et l’iconographie nous indiquent que cette région du ciel, près des Pléiades, faisait l’objet d’une attention particulière de la part des astrologues et des mystes et ce depuis au moins 2,600 ans. Revenons à notre crustacé d’eau douce. Il avance de côté et à reculons. Il symbolise le passé. Il illustre ici le thème du retour néoplatonicien tout comme le font les gouttes se dirigeant vers le vaisseau de l’astre soli-lunaire. Il baigne ici dans une eau qui dort.

ÉCREVISSE : 5+3+18+5+22+9+5= 67. ÉCREVISSE : 19+19= 38. 3+8= 11. 1+1= 2. 67+ 2= 69. 69 est le glyphe qui représente le Cancer. Enfin, 21 traits verticaux apparaissant dans la bande nominale de cet Arcane, il nous faut lui faire subir la question à nouveau. Revenons à l’équation de base proposée pour cet Arcane. À nouveau, mais en additionnant les 10 traits initiaux au premier membre de l’équation et les 11 autres au second: LA°LUNE: 12+1+10 (x 2) = 46. 12+5+11= 28. 46-28= 18. La°Lune est bien le nom de cet Arcane même si nous savons maintenant que ce nom passe par des phases lui aussi!

L’abbé Suger s’est employé à structurer son oeuvre sur la base du chiffre de la Bête du livre de l’Apocalypse, le 666. Beaucoup d’encre a coulé autour de ce nombre, ce chiffre d’homme comme le précise la Bible. Certains auteurs pensent que cet homme, la Bête de l’Apocalypse, serait Sharroukin II, roi d’Assyrie de 772 à 705 avant J.-C. qui détruisit le royaume d’Israël. Le Moyen Âge nous a traduit son nom ainsi : SARGON II : 1+19++15+2= 36 ou 666.

En arrivant à discerner tous ces 666, nous marcherons dans la voie que Suger a établie pour lui et pour ceux qui continueraient à coder le jeu après sa mort. Souhaitons-nous le discernement. C’est aussi la qualité essentielle des exégètes et des décodeurs. Un extrait du livre de l’Apocalypse nous renseigne sur l’importance du discernement. Cette qualité est située au cœur du récit apocalyptique.

Ap. 13 : 17-18

(…) Celui qui a de l’intelligence, qu’il interprète le chiffre de la bête.

C’est le moment d’avoir du discernement :

Car c’est un chiffre d’homme :

et son chiffre est six cent soixante-six.

DISCERNEMENT : 9+3+5+18+5+13+5+20= 78. À l’origine, ce mot signifiait l’action de séparer qui se rapproche du sens initial de diable, qui désunit. Le mot latin pour discernement est le même que pour intelligence. Comenius, un philosophe tchèque du XVIIe siècle, s’est intéressé à la question du discernement dans le cadre de ses préoccupations sur des questions sociales où il préconise l’élévation de la pensée. «Comenius pensa arriver à une science de la prophétie. La prophétie constitue, selon lui, un acte politique et non une devinette. Elle suppose le discernement et l’espérance.» (Jean Bédard, Coménius, p. 321) Ce commentaire éclaire pour nous le sens de ce verset de l’Apocalypse. Le verset du chapitre 13 de l’Apocalypse qui nomme le chiffre de la Bête est le verset 18. Nous sommes à l’Arcane XVIII. Notons que 18 est l’une des réductions possibles de ce fameux 666. Nous le retrouvons également sous la forme de 36 et 180.

Le disque lunaire abrite la représentation d’un visage féminin. Comme plusieurs observateurs du Tarot, nous pensons qu’il s’agit d’une déesse. Il peut s’agir de Déméter (66, six lettres, 666). Nous parlerons d’elle au chapitre sur Le monde. Nous proposons aussi le couple Artémis-Diane comme candidat.

ARTÉMIS: 1+18+20+5+13+9= 66. DIANE: 9+1+5= 15. 1+5= 6. 66 et 6, 666. Diane, la déesse romaine, est la protectrice des sorciers de la Roumanie au Moyen Âge. L’illustration du monde sublunaire devait être un thème cher aux artisans roms. Diane est également bien connue dans les milieux monastiques européens. «(…) l’archaïsme des croyances et des rites relatifs à la Diane roumaine est indubitable. (…) les références médiévales touchant au culte et à la mythologie de <<Diane>> reflétaient, en gros, l’opinion des moines lettrés, versés dans les textes latins.» (Mircea Eliade, Histoire des croyances et des idées religieuses, Tome III, p. 245)

Les chiens sont les animaux attribués à Artémis, qui est la sœur d’Apollon, le dieu soleil, d’où sa maîtrise symbolique de l’astre lunaire. Ici, ces animaux s’affrontent, probablement à nouveau un rappel de la culture rom, celui du rituel de la bataille nocturne où les sorciers se transforment d’abord en animaux avant de se rendre hors de la cité pour s’affronter, sous leur forme humaine, «(…) dans un champ donné, ou <<au bout du monde, là où point ne pousse d’herbe>>. (Cet exemple) illustre l’authenticité d’un schéma pré-chrétien fondé sur des voyages oniriques et un combat rituel extatique, schéma attesté dans bien des régions d’Europe.» (Mircea Eliade, Histoire des croyances et des idées religieuses, Tome III, p. 244)

Ce rituel a un fondement dans la théologie de l’Égypte antique. L’opposition des Êtres spirituels était symbolisé par celle des luminaires. Ainsi, après leur union au sommet de la lame, on les voit maintenant s’opposer à travers ces deux bêtes. Chacune se trouve à la tête d’un camp qui s’opposent un certain temps. Leur réunion est symbolisée par le retour à la conjonction. La Barque solaire est un symbole de Salut. Depuis la préhistoire, ce véhicule est celui qui permet au soleil de compléter sans encombres la traversée du monde infernal de la nuit. Au Moyen Âge, les phénomènes qui s’opposent sont le principe humide et le principe sec de la Tradition alchimique, l’Involution et l’Évolution.

Entre les deux bêtes nous distinguons deux touffes d’herbes, deux plantes, qui encadrent l’ouverture dans le sol mentionnée plus haut. Le champ de bataille où ne poussent point d’herbes et où ce sont des hommes qui combattent… Inversion ? Ces plantes ressemblent à des oiseaux.

OISEAUX: 15+9+5+1+24= 54. Ces oiseaux on la forme d’une croix ou X, 24. 54+24=78. Notons que la présence d’oiseaux près de l’ouverture du creuset a une connotation alchimique indéniable. C’est une allusion au langage des oiseaux (78). Nous allons y revenir un peu plus bas. Cette lame semble bien attester de la survivance en Europe occidentale au XIIe siècle de la survivance de thèmes mythico-rituels pré-chrétiens. Les contenus, le ton, la coloration de l’Arcane XVIII, coïncideraient tout à fait avec ce qu’Eliade nomme le processus d’identification séculaire des communautés agricoles médiévales avec survivances culturelles archaïques.

Continuons avec cette image des deux chiens qui aboient à la lune. Nous croyons que le couple qu’ils forment représentent celui d’Héloïse et Abélard. Nous allons citer ici des extraits d’un texte qui tend à soutenir cette thèse. «Quant au mot de «grande gueule», il fait partie de la signification du nom d’Abélard, abaier, «aboyer» surnom curieux qui voulait dire «la grande gueule». (…) Le verbe du latin vulgaire abaiare ne veut pas dire aboyer mais évoque un chien qui ouvre une grande gueule pour saisir avec avidité un morceau de viande. Abélard signifierait donc «L’insatiable celui qui veut tout savoir, tout s’approprier». Abélard dans l’Ouest, est un nom répandu, mais c’est un surnom ; dans la famille noble d’Abélard, son père ne s’appelait pas Abélard, c’est un surnom qu’Abélard s’est donné ou qu’on lui a donné, car il prétendait ne faire qu’une bouchée de tous les grands professeurs de son temps. Selon nous, les Goliards ont vite reconnu en lui leur Abbé en lard, un chien qui comme eux abaie lard ou happe lard.» (Pierre Abélard, Pierre le Vénérable, Colloque Abbaye de Cluny 2-9 Sept. 1972. Le thème de la jonglerie dans les relations entre Saint Bernard, Abélard et Pierre le Vénérable, in Pierre Abélard, Pierre le Vénérable. Ed. CMRS 1975 , pp. 686-687. Cité par Claude Gaignebet, “A PLUS HAULT SENS”, Maisonneuve et Larose Paris, 1986 Tome II, p. 286)

Le concert donné par ces deux chiens rappelle les chansons populaires que la société de l’époque avait sur les lèvres. Il s’agit de chansons composées par Abélard à la suite de sa séparation tragique. Toute la France a chanté les malheurs du couple maudit. On remarque que la pince gauche de l’écrevisse est dirigée vers la région génitale du chien dont la queue, absente, est remplacée par un croix-sang, une coupe… Ce ne sera pas la première croix sanglante de l’histoire, loin de là. Mais comme le mot croix se décline parfois simplement comme la lettre X dans l’alphabet symbolique du Tarot, nous allons retenir sa valeur de 24 et l’ajouter à ceci : HÉLOÏSE : 8+5+12+15+9+5= 54. 54+24= 78. L’addition des deux nombres, dont le résultat représente une totalité, associe la dame aux organes génitaux sacrifiés de son soupirant. C’est un rappel du rituel de castration associé au couple formé par Cybèle et Attis.

Plus prosaiquement, à cette époque un couple de chien peut représenter la rencontre d’une vertu et d’un vice, à savoir, Loyauté et Envie.

L’image de l’écrevisse ou du crabe près de l’ouverture qui mène au centre de la terre remonte à des temps immémoriaux. «Il existe (des) Figures mythiques incarnant le principe féminin menaçant et dangereux : par exemple, la <<Femme-crabe>> aux deux immenses pinces (…). Ces images terrifiantes de la sexualité féminine agressive et de la maternité dévorante, font ressortir encore plus nettement le caractère initiatique de la descente au sein de la Grande Mère chtonienne.» (Mircea Eliade, Initiations, rites, sociétés secrètes, pp. 135-36)

L’histoire de Jonas séjournant dans une baleine procède de la même logique initiatique archétypale. «Le ventre du monstre marin, comme le corps de la Déesse chtonienne, figure les entrailles de la Terre, le royaume des morts, les Enfers. Dans la littérature visionnaire médiévale, les Enfers sont fréquemment imaginés sous la forme d’un énorme monstre, ayant probablement son prototype dans le Léviathan biblique. Nous avons donc une série d’images parallèles : ventre d’une géante, d’une Déesse, d’un monstre marin symbolisant la matrice chtonienne, la nuit cosmique, le royaume des morts. Le sens initiatique de ce type de descente aux Enfers est clair : celui qui a réussi un tel exploit, ne craint plus la mort, il a conquis une sorte d’immortalité du corps, but de toutes les initiations héroïques depuis Gilgamesh. Mais il faut encore tenir compte d’un autre élément : l’au-delà est également le lieu de la science et de la sagesse. Le Seigneur des Enfers est omniscient, les morts connaissent l’avenir. Dans certains mythes et sagas, le héros descend aux Enfers pour acquérir la sagesse ou obtenir des connaissances secrètes.» (Id., p. 138)

Cette référence au Léviathan a son importance. Le Tarot serait un véhicule divinatoire vers les Enfers, le lieu où la divination trouve une source. Il y a deux sortes de divination, l’artificielle et la spontanée. La première fait intervenir l’interprétation des signes, la seconde se fait par communication directe avec la divinité, la pratique de la première pouvant aider à susciter la seconde. LÉVIATHAN : 12+5+22+9+1+20+8+1= 78.

Nous verrons au chapitre sur La Maison-Diev comment l’image de l’Échelle de Jacob vient compléter celle du Léviathan comme véhicule vers les Enfers. Une dernière citation de Mircea Eliade viendra compléter le portrait représenté par l’écrevisse et son bassin. L’historien évoque ici le thème hindou des «génies protecteurs». «Toutes ces traditions mettent en lumière la valeur sacrée de la fonction consacrante des eaux. (…) la force magico-religieuse réside au fond de l’Océan et est transmise aux héros par des êtres mythiques féminins (…) mais aussi dans les lacs, les étangs, les puits, les sources. (…) Un serpent ou un génie-serpent se trouvent toujours dans le voisinage des eaux ou ils les contrôlent ; ils sont des génies protecteurs des sources de la vie (…).» (Mircea Eliade, Traité d’histoire des religions, p. 182)

Artémis est la déesse de la lune, patronne des puits et des sources. Les Grecs célébraient ses rites à l’ombre de chênes. Les arbres sont absents sur cet Arcane. Mais on en trouve un sur L’étoile, près de la jeune fille à la source, qui établit ainsi un lien sur ce thème entre les deux Arcanes. On dit d’Artémis que c’est une déesse vengeresse. Mais elle nourrit également les héros du lait qui sort de ses mamelles. «(…) le lait est un symbole lunaire, féminin par excellence, et lié au renouveau printanier.» (Le dictionnaire des symboles, p. 557) Le Pseudo-Denis compare les enseignements de Dieu au lait. Saint Bernard dit qu’il est allaité par la Vierge ! Il ne fait que reprendre l’image classique d’Héraclès nourri au sein d’Héra.

La solution de l’équation proposée par le nom de l’Arcane XVIII se décline comme suit, en mode mineur :

IIIIIIIIII LA°LUNE IIIIIIIIIII: 10 (x 2) = 20. 21+14+11= 46. 46+20= 66.

Il ne manque qu’un 6 en quelque part, comme par exemple les 6 lettres qui composent le nom de l’Arcane, pour obtenir 666 ou 18, XVIII.

© Marc O. Rainville, 2008. Tous droits réservés



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