La roue de fortune

La roue de fortune

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Recueillons-nous à nouveau, la roue de fortune est un défi qui va nous permettre de tester une dernière fois le système. En mode mineur : LA°ROVE°DE°FORTVNE : 4 (x 2)= 8. 6+14= 20. 20+8= 28. 2+8= 10. En mode majeur : LA°ROUE°DE°FORTUNE: 12+1 (x 2)= 26. 18+15+5 (x 2)= 76. 5 (x 2)= 10. 15+18+20+5= 58. 76+10+58= 144. 144-26= 118. 1+1+8= 10. Nous avons soustrait le premier membre de l’équation, doublé, des deux seconds, doublés et additionnés au troisième. Les V sont transformés en U et ne comptent pas. La porte d’un Arcane s’ouvre à nouveau pour nous. Il y a une autre façon de résoudre l’équation. Le nom de l’Arcane se présente en effet de la manière suivante: L’A°ROv  E°DE°FORTVNE, qui se divise ainsi, en deux parties: L’A°ROv    et E°DE°FORTVNE. La seconde donne: E°DE°FORTVNE: 5 (x 2) + 5 (x 2) + 15+18+20+22+5= 100 ou 1 ou 10, X! La première donne:L’A°ROv. Il ne fallait pas être bien grand clerc pour comprendre que le signe de ponctuation mystérieux entre le L et le A ne demande qu’à être ajouté, de concert avec la branche gauche du petit v, à la barre horizontale du L pour former un T inversé. Nous avons maintenant:

TA°RO/

TA°RO: 20+1 (x 2)= 42 ou 6. 18+15 (x 2)= 66, ou 6 d’un côté du point et 66 de l’autre. Résultat: 666, le nombre de la Bête! Assignons-le à une des curieuses petites bêtes qui reluquent ou celle qui occupe le sommet du Taro, pardon, de la rota. Cette roue est un écureuil, en latin populaire:

SCIRIOLUS : 3+9+18+9+15+12= 66, 6 lettres au code, 666.

Au XIIe siècle, l’écureuil est le nom donné à la roue qui montait les charges à l’intérieur des chantiers de construction des cathédrales. L’une des petites bêtes ressemble-t-elle au sympathique rongeur ? Le Tarot nous propose l’image de bêtes difformes juchées sur la roue du cycle de la vie. Le personnage central porte le glaive de justice. Celle-ci s’applique dans le langage de l’époque à toutes les créatures. C’est la créature de Dieu qui est illustrée sur cette roue, la creatura. La justice divine «consiste pour Dieu à accorder à toutes les créatures tous les biens propres selon la dignité de chacun.» [1]

Signalons que les animaux déformés sont une des images que le Moyen Âge utilisait pour représenter les pécheurs et leurs errements. La justice est une vertu cardinale, elle occupe souvent la première place comme c’est le cas ici. De plus, le personnage central est couronné. Le sens de cette allégorie est le thème de la justice du souverain. Cette question «est pour les médiévaux un problème de toute première importance, qui déborde largement le cadre des disputes théologiques ou philosophiques universitaires et qui est discuté dans les encyclopédies, la poésie, le théâtre pour le plus grand profit d’un large public.» [2]

Discuté aussi dans le Tarot…Suger était le ministre de la justice de Louis VII. Il a réformé le système judiciaire de son époque. On ne se surprendra pas que la justice figure en bonne place dans son Tarot. On ne peut s’empêcher de sourire en pensant au pied de nez fait au roi par son ministre avec ce 666 couronné. Suger et le roi Louis VII ont eu une relation qui connaissait des hauts et des bas. Au niveau alchimique, cette image rappelle  celle de l’adepte couronné. L’originalité du langage symbolique du Tarot consiste ici à affubler de vêtements ces animaux déformés. Il y a là une intention satirique qui, elle, n’est pas déguisée. En effet, ces images d’animaux en habit tournent en dérision le concept développé par saint Bernard qui postule que chacun est responsable, avec l’aide de la grâce, de son salut et doit donc choisir entre l’homme et la bête.

Dans son Liber de gratia et libero arbitrio, le libre arbitre semble occuper une place bien plus importante que la grâce. C’est lui qui distingue l’homme de la bête et sans lui, il ne peut être question de mérite. À  l’évidence, Suger suggère plutôt une position médiane à celui qui fut souvent assez critique à son endroit. La question de la grâce ou de la prédestination et du libre arbitre est celle qui a fait couler le plus d’encre au Moyen Âge. Elle n’est toujours pas résolue. Nous y reviendrons. Mais nous désirons d’abord souligner à nouveau l’intention parodique dirigée contre Bernard de Clairvaux qui est clairement illustrée ici. En littérature, le genre satirique trouve dans le public médiéval une réception enthousiaste. Le Tarot nous semble  traversé par cette influence.[3]

Le différent historique entre Suger et Bernard de Clairvaux est bien documenté et on peut le résumer ainsi : Bernard est un ascète qui reproche à Suger son goût du luxe. Comme gestionnaire du trésor de son abbaye, Suger ne se gêne pas en effet pour y puiser afin de décorer l’église abbatiale. Cette rivalité va finir par entraîner Suger à modérer ses transports même s’il tente de se justifier en invoquant des arguments théologiques qui ne sont pas dénués d’intérêt. Mais nous croyons que même si en apparence, Suger a fini par se rendre aux arguments de Bernard, il aurait canalisé un certain ressentiment dans l’exécution de son Tarot. Il n’est pas impossible que l’on découvre un jour d’autres pieds de nez de ce genre, dans le Tarot ou ailleurs, soit de la part de Suger lui-même soit de celle de membres de son ordre qui lui survécurent.

À nouveau, le Moyen Âge entendait à rire et les monastères et les écoles cathédrales n’étaient pas les moindres de ces champs de bataille où les plumes assassines passaient en revue les vices et les défauts. «La satire de l’ambition emprunte souvent le motif de la roue de fortune, qui dénonce le caractère cyclique du pouvoir, entre l’ascension (regnabo, regno, je régnerai, je règne) et la chute inéluctable (regnavi, sum sine regno, j’ai régné, je suis sans royaume).» [4] La roue de fortune du Tarot illustre non pas trois mais bien quatre petits personnages qui illustrent ces états. Celui qui est invisible, on n’aperçoit que sa queue, est celui sans royaume. 

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 De nombreuses représentations de roues de fortunes apparaissent ici et là dans la vie quotidienne des Français du XIIe siècle, en Alsace notamment. C’est avec cette image populaire que le Tarot choisit d’illustrer les différents cycles de la vie. Chance et malchance semblent se côtoyer sur cette roue qui est chevauchée par ces quatre petits personnages dont les trois qui sont bien visibles affichent des visages à l’expression différente. Ceux-ci semblent nous dire qu’il vaut mieux avoir en réserve des ressources et des solutions de rechange lorsque les choses ne tournent pas comme on s’y attendait. Ce qui ne doit pas nous empêcher d’avancer même si on réalise que nous sommes sur une pente descendante. L’absence de queue et de visage chez le premier personnage est une énigme symbolique simple. La queue est une croix dissimulée et le visage représente le mystère.[7]

La roue de fortune conclut le cycle des neufs axes précédents qui avait débuté avec l’introduction que lui donnait Le jugement. C’est sur cette roue que se joue la partie, avec ses cycles ascendants et descendants. Les petits personnages sont à mi-chemin entre l’homme et la bête. Toute la condition humaine y est représentée.

Un des personnages regarde vers le haut mais il n’a pas d’autres choix et son regard est encore aveugle pour l’instant. La vie le porte. Celui qui redescend par contre a les yeux bien ouverts. Ce n’est souvent qu’après-coup que l’on discerne ses propres forces et ses faiblesses. L’expérience servira au cours d’un prochain cycle. Celui qui domine la roue, l’adepte couronné, semble se situer entre ces deux extrêmes. Il assume ses responsabilités tant bien que mal. Son visage reflète cette ambivalence. D’ailleurs ses accessoires, la couronne et l’épée, représentent en symbolique templière l’appareillement à la couronne,  l’acceptation du martyre sur le champ de bataille.

L’ensemble repose sur une échelle tronquée qui flotte sur une étendue d’eau, la même eau que celle que l’on retrouve chez L’Étoile, le Toule, le flot des nations, des langues et des peuples. C’est l’eau de la matrice universelle qui est symbolisée par un œuf en XXI. L’œuf du monde est couvé à la surface des eaux, dixit Le dictionnaire des symboles. Les eaux indifférenciées représentent aussi l’infini des possibilités. On ne s’étonnera pas de retrouver ici un tel symbolisme qui correspond parfaitement au sens de cette lame. L’eau est symbole de vie éternelle, de grâce divine. Celle de Castalie inspire la Pythie de Delphes.

L’Église catholique ne fait pas une très grande place à l’eau. Elle s’élève contre les cultes populaires qui lui sont rendus et ne reconnaît que l’usage de celle qui préside au sacrement du baptême.La présence de l’échelle suggère évidemment la conquête du plan céleste. Les degrés de l’échelle sont les différents âges ou années de la vie. Le fait que cette échelle ne comporte que deux degrés symbolise le départ et l’arrivée, la montée et la descente. L’eau a elle aussi un  symbolisme double, on peut naître et renaître d’elle ou s’y noyer.

Le cycle de la roue qui monte et descend reprend le même message. Celui du glaive exprime également l’idée de début et de fin. «Le glaive a tranché les limites du temps, entre les commencements et les derniers jours, comme les limites entre le temps et l’Éternité.» [8]

Un des trois degrés de la démarche alchimique est la maîtrise du temps et des rythmes. La base sur laquelle s’incarne le tout, l’élément qui sous-tend de façon invisible tout l’édifice est le principe d’incertitude, un mélange de libre-arbitre et de fatalité, qui est à lui seul tout un mystère. Il est représenté dans le Tarot par la rencontre de la main droite du mat et la manivelle de la roue de fortune.

En effet, une telle rencontre se produit en superposant les deux lames.Libre-arbitre et fatum sont au centre des discussions théologiques et occultistes depuis des siècles. Victor Hugo soutient que cette question est centrale dans notre compréhension de la cathédrale. Il signale, qu’à son époque, le mot grec pour fatum était inscrit dans la pierre d’une colonne.

Nous croyons personnellement que le débat ne peut être vidé car la question dépasse les limites du langage écrit. En ce sens, l’utilisation du thème de la roue de fortune pourrait être une tentative illustrée de régler le problème. Ce serait la contribution théologique de Suger sur cette question.

Notons que cette roue symbolise les 78 lames du Tarot. En effet, le moyeu central de cette roue est composé de 5 sections verticales et 4 sections horizontales, 54. Six double rayons, 12, séparés par six petites boules doubles, 12, complètent l’architecture numérique de cette roue, 24. 54+24= 78.

À nouveau, débattre de cette question, tant au XIIe qu’au XXIe siècle, est d’abord une question de vocabulaire. Jamais on n’aura tant demandé aux mots. Le latin, le français et même le grec ancien doivent être mis à contribution. Il faut faire intervenir des concepts comme la grâce, la prédestination ou le fatum et les opposer à toutes les nuances du concept de libre-arbitre alors que ce qu’on souhaite ou qu’on tente de faire, c’est de les réunir.

Qu’est ce que la grâce ? Où commence la responsabilité personnelle et où cesse celle de Dieu ? La solution ne peut être que symbolique ou allégorique. Elle est inscrite au cœur du mot Fortuna (54). Il manque 24 pour faire 78, X, la Croix. Il manque XX pour compléter le mot Fortune, XX, Le jugement et la croix tendue de l’Ange. X, la croix, c’est l’incarnation.

Admirons la simplicité du geste posé par Le mat sur cette manivelle. Cette roue est une croix. Cette croix est une roue. Retenons simplement que ce qui meut cette entité, ce véhicule de la condition humaine, c’est la grâce, que cette grâce soit surnaturelle ou infuse en l’homme.[9]

Le concept allégorique de la rencontre du Mat avec Fortune est assez large pour illustrer le problème et proposer une solution, inclure et résoudre les dualités. Dans quel sens le personnage fait-il tourner la roue ? La réponse que nous donnerons à cette question sera déterminante.

 

[1] Dictionnaire du Moyen Âge, p. 797 [2] Id. [3] Id., p. 1284 [4] Id. [5] Id., p. 1283 [6] Id., p. 1122-23 [7] Voir Le dictionnaire des symboles [8] Le dictionnaire des symboles, p. 478 [9] Dictionnaire du Moyen Âge, p. 601-02

© Marc O. Rainville, 2008. Tous droits réservés



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4 réponses à La roue de fortune

  1. Rom dit :

    les animaux déformés sont une des images que le Moyen Âge utilisait pour représenter les pécheurs et leurs errements.
    Rom

  2. vivi dit :

    Le Mat ne serait-il pas en effet le mieux placé pour observer comment mettre en échec le singe couronné?

  3. vivi dit :

    Dans psychologie et alchimie de Jung, il parle du singe, apparement récurant dans les dessins du moyen-age, en expliquant que le diable est le « singe de dieu ».. ne serait ce pas des singes illustrés sur cette carte, Pris dans l’éternel roue karmique..?

  4. Jérôme dit :

    Je trouve très belles quoique très opaques les lignes sur la grâce. Sans savoir pourquoi, elles évoquent pour moi André Breton. Je cherche…

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