L’axe V-XV Le pape – Le diable

 

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LE°PAPE  

V

 

La papesse était un imposteur. Qui se cache maintenant sous cette tiare païenne à laquelle on a ajouté des cornes, le V du cartouche supérieur? L’amant de Cybèle, Attis (50 ou V)? Ce n’était qu’un berger. Le pasteur qui se présente devant nous ne reconnaîtrait probablement pas ce lignage païen. Et pourtant, tant de mythes anciens forment le terreau sur lequel se forma le christianisme. Selon le Dictionnaire des symboles, une triple couronne à bonnet en pointe aurait d’abord été portée, à l’instar de Cybèle et bien avant les papes, par Attis, Mithra et Cérès.<!–[if !supportFootnotes]–>[1]<!–[endif]–>

Quelques petits personnages viennent se prosterner devant cette autorité supérieure. Le pape mène un prosélytisme religieux actif. Et, dans son esprit, c’est lui le maître. Mais c’est une position contestée. Au XIIe siècle, les conflits entre la papauté et les princes des royaumes environnants étaient monnaie courante. Le Tarot en est le reflet. Les têtes tonsurées de moines devant le pape ont un message caché à nous transmettre. Le mot tonsure se disait également couronne. Ces tonsures ou couronnes représentent les têtes couronnées, les rois qui viennent prêter allégeance au pape et reconnaître son pouvoir temporel. Nous ne pouvons nous empêcher de mentionner au passage que ces moines tonsurés ou couronnés se comportaient souvent en souverains à cette époque. Et est-ce une coïncidence que les moines, les inventeurs du Tarot, se promènent ainsi avec une covronne (78) sur la tête ? C’était, paraît-il, un signe d’allégeance spirituelle.

Soulignons maintenant que sur la manche du bras qui entoure le personnage de droite, sur son épaule et presque dans la marge verticale, en bas à droite, de la lame du jeu de Héron, on retrouve un symbole en forme de n couché. lepapepiheron.jpg Il peut s’agir des lettres grecques êta ou mu. Mais nous croyons plutôt que c’est la lettre Pi, qui est la seizième de l’alphabet grec.

Un des personnages arrive justement de l’Arcane majeur que nous venons d’étudier, le seizième, La Maison-Dieu. Pi représente le rapport constant de la circonférence d’un cercle à son diamètre. Rappelons que ce nombre, 3.14159… est appelé nombre irrationnel en algèbre du fait que les décimales s’allongent éternellement à la suite du 3. On dit aussi nombre transcendant depuis 1704. On a dû vouloir insister sur le caractère quasi-invisible d’un des personnages. Dans la Maison-Dieu, on ne voit que la moitié d’un corps et ici, que son bras.

La question est posée. Qui est ce personnage qui se cache dans la marge? Quoiqu’il en soit de lui, il se situe hors du cadre, ce qui en ferait à première vue un marginal ou un auxiliaire. Mais c’est peut-être tout simplement quelqu’un en autorité qui n’aime pas se mettre en lumière, l’¨architecte¨ de Suger par exemple. Le caractère grec Pi est une convention maçonnique médiévale pour désigner la clef de voûte. Il y a sans doute sur Le diable une lettre grecque pour représenter la pierre d’assises.

La lettre Pi est également l’homonyme de pie qui veut dire pieux. Elle l’est aussi de l’oiseau, la pie. La pie est voleuse nous enseigne la sagesse populaire. Les Gouliards étaient des voleurs… On retrouve cet oiseau à l’Arcane XVII.

La main qui prolonge l’épaule affichant la lettre Pi est carrément dirigée vers l’entrejambe du pape. Sur la version du Bicentenaire de la maison Camoin du Tarot de Marseille de Nas Conver, cette main tient un gland d’homme entre le pouce et l’index, comme pour le Bateleur. lepappeheronverge.jpg Le minuscule organe papal (comparer avec celui sous le menton de la papesse) semble bien en main.

Le mot pie a été concocté au XIIe siècle. Pour toutes ces raisons, nous croyons qu’il y a du gouliard la-dessous. La confrérie des Gouliards s’était donné pour mission de renverser l’Église. Pie vient de pica, le féminin de picus en latin.

PICVS: 16+9+3+22= 50. 5+0= 5 ou V, Le pape!

L’habitude de graver des lettres grecques sur la frange des costumes est présente également dans l’art des tailleurs de roche des cathédrales. «À la cathédrale de Sens, on voit sculpté en bas-relief (…) une figure que Viollet-le-Duc reproduit en se demandant s’il faut y voir la Philosophie ou la Théologie. (…) L’artiste (…) a gravé une suite d’Oméga sur la bordure supérieure de la robe et une suite de pi sur la bordure inférieure.»<!–[if !supportFootnotes]–>[2]<!–[endif]–>

Cette coutume remonte au songe de Boèce, le philosophe romain du VIe siècle, relaté dans sa Consolation philosophique. «Boèce nous raconte qu’il était dans sa prison (…) il vit soudain apparaître une femme qu’il décrit ainsi : <<Les traits de son visage inspiraient le plus profond respect(…) Ses vêtements étaient tissés avec un art savant (…) sur la frange du bas, était tissée la lettre grecque Pi, et sur la bordure du haut, la lettre Theta>> (…) une façon sommaire de désigner la Philosophie pratique et la Philosophie théorique.» <!–[if !supportFootnotes]–>[3]<!–[endif]–>

Ainsi, la lettre grecque Pi, issue de ce songe fameux, connu de tous les clercs du Moyen Age, apparaît-elle comme la légende ou le commentaire incontournable accompagnant la scène de manipulation de l’organe papal : Le trône pontifical est une prison où l’on peut trouver des consolations «philosophiques» d’ordre pratique. Le moins que l’on puisse dire c’est, qu’éclairée de cette façon, toute la scène prend un caractère résolument… impie.

Soulignons que cette lettre apparaît à l’épaule de ce personnage consolateur quasi invisible. Ce n’est pas un hasard. Comme pour le mot pouce chez L’Impératrice qui, doublé, donnait 78, nous allons découvrir un résultat identique pour épaule.

ÉPAULE: 5+16+1+12+5= 39. Il y a deux épaules. 39 x 2= 78. Nous retrouvons à nouveau notre fil conducteur. Lorsque le 78 apparaît, les indices ne sont pas loin. Notre Pi annonce présent. Nous avons déjà vu plus haut que le mot épaule possède une racine latine commune avec le mot épée. C’est une confirmation supplémentaire que l’¨épée¨ pontificale est bien au centre de ce codage grivois.

On notera tout de suite que dans l’édifice du Tarot l’opposé de Le Pape est Le Diable. Les deux sont complémentaires. Soulignons également qu’aucun des Honneurs, i.e. aucune des figures (valet, cavalier, dame et roi) ne sont associées directement au Pape et au Diable. Aucun type psychologique ne correspond aux archétypes qui se manifestent à travers ces deux Arcanes. Mais tous les types doivent composer avec l’Un et l’Autre, la Morale et le Désir. Ceux qui sont amenés à négliger l’un d’eux sacrifient une partie de leur humanité.

Dans l’édition du Tarot de Nicolas Conver, Le Pape n’a pas les mains gantées, comme c’est le cas avec le Tarot de Marseille de la maison Grimaud. Une croix pattée est représentée sur chaque main cependant. Cette croix apparaît dès le XIIe siècle, lors de l’ouverture de la cathédrale d’Essen, sur une représentation des gants de saint Basile, l’évêque de Césarée (IVe siècle). C’est d’ailleurs à cette époque que les gants commencent à faire partie des vêtements liturgiques papaux.

La croix pattée apparaît également sur le manteau des Templiers vers le milieu du XIIe siècle. Cette croix pattée templière est présente également sur les différents autels de la basilique Saint-Denis de l’abbé Suger. À l’origine cependant, vers 1120, le Patriarche de Jérusalem avait attribué aux membres de l’ordre le privilège de porter une croix de Lorraine. Avec le code :

LORRAINE : 12+15+18+18+1+9+5= 78.

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Croix de Lorraine

La croix de Lorraine comporte deux branches horizontales. Si on regarde bien la croix tenue par le pape du Tarot, elle a deux branches. La branche supérieure n’est pas reliée au tout et semble suspendue au-dessus de l’ensemble, elle en est détachée. Le pape semble bien tenir une croix de Lorraine. Voici d’ailleurs une illustration tirée de la Danse macabre qui nous présente un pape tenant une croix à deux branches.

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Deux modèles de croix donc qui sont reliées aux Templiers se trouvent sur l’Arcane Le Pape. Nous résoudrons notre équation d’une façon qui fait appel aux deux croix se trouvant sur les mains du pape. L’une d’entre elle se présente à nous sous la forme d’un + et l’autre comme un x, c’est-à-dire les symboles de l’addition et de la multiplication. Nous allons donc additionner les deux membres de notre équation plutôt que les soustraire et nous multiplierons ensuite les parties du résultat de leur somme.

LE°PAPE: 12+5 (x 2)= 34. 16+1+16+5= 38. 38 + 34= 72. 7 x 2= 14. 1+4= 5.

Nous avons noté qu’un troisième X se trouve à équidistance stratégique des deux X présents sur ses mains. En effet, la bouche du Pape est un X. Comme ces trois X (24 ou 2+4, 6) représentent un 666 caché, nous constatons que les mains et la bouche du Pape du Conver forment une représentation de l’Antéchrist. Ceci est tout à fait dans la lignée de l’apport graphique des Gouliards au Tarot.

Le personnage pointe deux doigts vers sa crosse, peut-être pour signifier son double pouvoir, le temporel et le spirituel. Mais ce geste ne nous semble pas conforme à ce que nous savons de la symbolique médiévale. Il devrait y avoir trois doigts pointés et deux repliés. C’est le contraire qui est illustré ici. Est-ce encore un exemple de retournement ? Il faut savoir que le geste traditionnel, trois sur deux, est le signe de l’intervention divine, l’emblème de la Providence.<!–[if !supportFootnotes]–>[4]<!–[endif]–> Deux recouvrant trois, c’est de l’hérésie iconographique et théologique, c’est la soumission de la Trinité.

Les deux doigts pointés sont l’index et le majeur ou dans la langue de l’époque, l’index et le maior. L’addition biblique traditionnelle des lettres de ces deux mots donne 56 dans les deux cas. Ce 56 peut être mis en rapport avec le pape Célestin II (1143-44) qui présida brièvement aux destinées de l’Église au moment où Suger consacrait le chœur de sa basilique et créait son Tarot.

CÉLESTIN II : 3+5+12+5+20+9+2= 56.

Puisque nous en sommes aux 56, que dire de celui-ci ? CHAPEAV : 3+8+1+16+5+1+22= 56. Un chapeau ? Quel chapeau ? Celui en forme de blason inversé qui se dissimule en chape de moine, entre deux couronnes, pardon, deux tonsures…

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Essayons de décoder ensemble. Cette chape et ce chapeau ont la même racine latine, cappa ou encore cappellus. Maintenant regardez sous le chapeau, vous y découvrirez une échelle.

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<!–[endif]–>Une échelle placée sur la poitrine d’une statue gothique indiquait la Philosophie. Suger fait un clin d’œil à la mémoire du philosophe africain Martianus Capella (cir. 380- cir. 460), celui qui a le premier imaginé les figures féminines, les huit muses, qui allaient représenter le trivium, le quadrivium et la philosophie. L’œuvre la plus fameuse de ce philosophe de l’Antiquité tardive, Les noces de Mercure et de la Philologie, a connu une large diffusion jusqu’au XIIe siècle ; elle sert de prétexte à son principal commentateur, un contemporain de Suger nommé Bernard Sylvestre (cir. 1100- 1165 ?), pour discuter les notions figuratives d’allégorie et de voile mises de l’avant par Capella.<!–[if !supportFootnotes]–>[5]<!–[endif]–> L’image de l’échelle pour représenter la Philosophie est emprunté par Suger à Boèce (480-524). La représentation la plus connue sur ce thème se trouve dans la statuaire de la cathédrale de Laon.

<!–[if !vml]–>philo-laon.jpg<!–[endif]–>

La Philosophie, croquis de Viollet-Leduc

De ces racines, cappellus ou cappa, dérivent également chapelle et chapelet qui sont des mots moins profanes que chapeau, à l’origine chapel. Bon, nous y sommes. Le codeur admirable se sert du retournement pour placer un autre message. Nous verrons ici une chapelle parce qu’y mène une échelle.

Le codeur utilise la rime comme outil de son art. Nous ne nous en surprendrons pas lorsque nous comprendrons que rimer, créer des correspondances, est le propre de sa démarche. Rimer en ancien français, c’est riman, de rim, qui voulait dire, série, nombre… Et, le saviez-vous, les gouliards appelaient leur langage codé, la rimaille. Rappelons-nous qu’on appelait également ce langage codé blason, comme la forme de notre chapeau inversé.

Continuons sur notre lancée. Une échelle mène à une chapelle… C’est un symbolisme d’ascension. Cette échelle a 18 degrés. Nous avons vu que 18, c’est 3 x 6, 666, le nombre de la Bête. C’est une ascension vers les abîmes ! De la pure ambiguïté néoplatonicienne appliquée… La base de cette échelle repose sur le début des mots Le pape inscrit dans le cartouche. Le mot chapelle a le sens de lieu de culte mais aussi de groupuscule ou cercle d’initiés. Mais pour accéder à cette chapelle, il faut d’abord entrer dans un lieu illustré ainsi :

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Il s’agit d’une tonsure - ou d’une couronne - qui simule un creux, une entrée, où s’inscrit le premier (de primus ou 56) croissant d’une lune ou prime lune. Donc le dernier degré de cette échelle mène à la première phase de la lune.

PRIME LUNE : 16+18+9+13+5+12+5= 78. L’entrée de cette chapelle, de ce cercle d’initiés, c’est le Tarot.

Beaucoup d’efforts ici pour associer 666 et 78 avec le pape, le sommet de la hiérarchie. Nous avons également un autre symbole de la Bête. Le pape est assis sur un trône dont les deux colonnes soutiennent le vide, le baldaquin absent qui se trouve ailleurs, chez La Papesse et la Reine de Coupe. Ces accessoires sont un rappel des deux colonnes que l’on retrouve notamment dans un texte hérétique d’un ennemi de la papauté, Johannes Rupescissa, un alchimiste du XIIIe siècle à qui l’on doit le concept de quintessence. Il prétendait, tout comme Robert d’Uzès d’ailleurs, que la ville où Pierre avait posé la première pierre était devenue la ville des deux colonnes, le siège de l’Antéchrist. Mais des colonnes jumelles sont également le symbole architectural des apôtres qui prêchent deux par deux.

Ces deux colonnes - ne pas les confondre avec celles, en bronze, du Temple de Salomon - semblent répondre à cette crosse ou croix papale à trois branches que le personnage tient à la main. Il s’agit en fait une représentation déguisée de l’ancien caractère hébreu Samek, le quinzième de cet alphabet de vingt-deux lettres. Oswald Wirth ne manque pas de faire un rapprochement entre ce symbole tenu par le Pape et le locataire du dessous, le quinzième Arcane diabolique.

«Si l’on voulait exploiter l’ironie du symbolisme, on pourrait suggérer que la crainte du Diable confère seule au gouvernement de l’Église le sceptre de son pouvoir exécutif. Concluons d’une manière générale que nul ne règne sur terre sans faire alliance avec le Prince de ce Monde.»<!–[if !supportFootnotes]–>[6]<!–[endif]–>

Les énergies et les principes en cause sont ceux qui questionnent le plus notre espèce depuis son apparition sur terre. Ce rapport dialectique a fait dire à un auteur latin de l’Antiquité que cette double contrainte s’inscrit dans un registre qui oscille entre la fascination et la terreur. Fascinatum et tremendum, voila qui résume bien le sens de l’axe central du Tarot de Marseille, l’axe V-XV autour duquel s’élabore toute l’expérience d’une vie humaine.

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LE DIABLE

XV

Nul ne doutera que cette pierre doive être soumise au feu de la passion. Ici, les températures sont élevées. Il y a de nombreux degrés sur cette échelle. On peut choisir d’y monter ou de la descendre. Certains s’abstiennent un temps. Elle ne s’imposera à eux qu’avec plus d’intensité. La rencontre de ces deux pôles dans la psyché humaine, raison et passion, Pape et Diable, a beaucoup contribué au développement de la littérature!

Voici donc venu le moment de parler de l’Adversaire. C’est le principe opposé au Logos qui est représenté ici: l’Éros, l’instinct génésique, les impératifs du cerveau reptilien. Après la chute représentée par l’Arcane 16, La Maison-Dieu, nous nous retrouvons au soubassement de l’édifice du Tarot, le domaine de l’ange déchu, Le diable.

Que celui-ci ait eu mauvaise presse pendant près de deux millénaires ne l’a pas empêché de régner en maître sur le cœur des hommes. La nature pervertie du discours religieux dominant a tellement dénaturé ce principe qu’on en a fait un épouvantail. Il ne semble pas faire peur cependant à ceux qui le côtoient. Nous retrouvons les deux personnages que nous suivons depuis le début, à la Maison-Dieu et au Pape notamment, et qui semblent enchantés des liens qui les relient à la figure centrale. On a choisi ici d’illustrer le diable par une figure qui rappelle la chauve-souris ou le papillon de nuit. C’est celle du Baphomet, cette déité féminine à poitrine de femme et tête cornue soi-disant adorée par les Templiers.

Au sommet du portail central de l’ancienne église templière de Saint-Merry, au 78 de la rue Saint-Martin à Paris, on peut voir une statuette du XIIIe siècle représentant un démon à poitrine de femme avec des ailes de chauve-souris. Une statue semblable a même été retirée de la cathédrale Notre-Dame à une époque indéterminée. Toutes deux représenteraient le fameux Baphomet des Templiers. Voyons ce qu’il en est:

BAPHOMET: 1+16+8+15+13+5+20= 78.

Est-ce à dire que les Templiers étaient des adorateurs du diable? Beaucoup l’ont prétendu. Mais il est difficile de reconnaître la vraie hérésie. Dans le doute, ne pas s’abstenir… Comme le disait si bien en 1209 Arnaud Amaury, le légat du pape Innocent III en boutant le feu de l’ordalie à la ville de Béziers où vivaient en bonne communauté Chrétiens et Cathares: « Dieu reconnaîtra les siens! »

Le diable a ses adorateurs et ses détracteurs. Il a même ses théoriciens. Dans la conception religieuse cathare qui a cours au XIIe siècle, le monde a été créé par le diable. Nous y reviendrons.

LVCIFER: 12+22+3+9+5+18= 69. 6+9= 15 ou XV. Ce mot signifie Porteur de lumière. Dans le Tarot de Nicolas Conver et de nombreux autres, le personnage brandit une épée sans garde, une lame doublée d’une torche enflammée. Mithra, dieu solaire, est également un 69 ; on l’a associé à certains rituels Templiers. Notons dans le même registre que Pluton, le dieu des Enfers romain, tire son nom de la divinité hindoue Plushta, mot sanscrit signifiant qui frappe par le feu. La torche-lame ou l’épée de feu est une image archétypale qui se retrouve tant dans la culture hébraïque que celle de l’Inde. Voici un exemple pour le judaïsme, tiré de la Bible :

Gn, 3 : 24 :

Ayant chassé l’homme, Il posta les Chérubins à l’Orient du jardin d’Éden avec la flamme de l’épée foudroyante pour garder le chemin de l’arbre de vie.

Et voici une illustration tirée d’un pentacle hindou :

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Le thème qui se présente à nous ici est celui du porteur de feu. L’historien Mircea Eliade nous rappelle que ce porteur du feu est l’image archétypale du Maître d’initiation des sociétés archaïques. L’initiation des jeunes hommes par le feu est une pratique courante chez les sociétés nomades de chasseurs-cueilleurs. «Nous sommes donc en présence d’une expérience magico-religieuse fondamentale universellement attestée aux niveaux archaïques de culture : l’accès à la sacralité se manifeste, entre autres, par un accroissement prodigieux de <<chaleur>>. (…) L’obtention de la <<chaleur magique>> démontre d’une manière éclatante qu’on appartient désormais à un monde non humain.» <!–[if !supportFootnotes]–>[7]<!–[endif]–> C’est exactement ce qui est représenté en XV.

La lame brandie est un symbole de séparation universel, la séparation étant ce qui fait l’essence de l’initiation, séparation d’avec la mère et du monde de l’enfance dans le cas des initiations de puberté, séparation d’avec le monde profane pour les initiations au sein de sociétés secrètes. Cette image du diable à l’épée enflammée se retrouvait peut-être sur le jeu de cartes rom original. Elle a pu être reprise ici par Suger et ceci nous en dirait beaucoup sur la pénétration des traditions initiatiques archaïques dans l’univers religieux au sein duquel il évoluait. Suger est parfaitement au courant de l’histoire de l’hellénisme ainsi que celle du christianisme primitif.

Mais comme le constate prudemment Mircea Eliade à propos de l’influence de certains éléments de religiosité archaïque sur le christianisme primitif, celui des IIe et IIIe siècles surtout, «Les innombrables gnoses, chrétiennes ou hétérodoxes, des premiers siècles de notre ère ont puisé là leurs idéologies, leurs symboles, leurs images clés. (…) C’est par ces gnoses syncrétistes que la valorisation des mystères hellénistiques en tant qu’expérience guidée de la <<chute>> et de la régénération de l’âme, s’est diffusée en Europe et en Asie. Certains aspects de cette mystériosophie ont survécu même assez tard dans le Moyen Âge. (…) (Mais) il n’est pas même nécessaire de supposer qu’un thème initiatique fut <<emprunté>> par le christianisme à une autre religion.» <!–[if !supportFootnotes]–>[8]<!–[endif]–>

En effet, selon Eliade toujours, l’initiation est une dimension qui coexiste avec toute expérience religieuse en phase de revalorisation. Ce qu’on est donc en droit de déduire devant la présence de nombreux éléments initiatiques dans le Tarot, c’est que la culture de l’environnement religieux dans laquelle il apparaît est en pleine rénovation.

Ce qui est tout à fait le cas au XIIe siècle de Suger.

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Voyons un peu ce qu’il en est de notre équation de départ. Pour pénétrer le mythe, nous devrons prendre le bouc par les cornes.

En mode mineur d’abord :

LE°DIABLE : 4+2= 6. C’est bien1+5, 15. En mode majeur :

LE°DIABLE: 12+5(x 2)= 34. 9+1+12+5= 27. On n’arrive pas à 15, ce n’est pas concluant. Il nous fallait un 49, 22 de plus, pas un 27.

Il nous manque à nouveau un 22, comme chez Le monde, pour résoudre notre équation et arriver à 15. Mettrons-nous encore Le Mat à contribution? Hum! Celui-ci se défile, on se demande pourquoi. Le Diable a décidément bien mauvaise réputation. Mais il nous faut tout de même faire appel à un élément transcendant afin de définir cet autre 22 manquant. Nous ne l’avons trouvé nulle part dans la lame.

LE°DIABLE: 12+5(x 2)= 34. 9+1+12+5= 27. 22 ? 27+22= 49. 49-34= 15.

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Le Tarot reconnaît un rôle central au Diable, peut-être plus encore qu’au Pape. Le nombre 78 que l’on retrouve caché dans tout le Tarot, qui en est la trame profonde, c’est aussi le 15 du Diable. Il porte le monde, le contient, en est le tissu. La notion d’une mémoire qui traverse les âges et préside à l’agencement séquentiel des phénomènes relié à ce tissu est également présente. C’est la fatalité, ce qu’on appelait la volonté divine, ce que nous désignons comme l’inconscient ou la mémoire de la matière. Ce «XV» comme créateur du monde, c’est la conception manichéenne de l’univers, c’est l’hérésie cathare qui en découle<!–[if !supportFootnotes]–>[9]<!–[endif]–> résumée en quelques mots. Ou en un Arcane…

Le langage des nombres est un vocabulaire qui ne se laisse pas réduire en équations facilement préhensibles. Les concepts qu’il suggère peuvent tout de même être appréhendés par analogie, comme on le fait pour le langage des rêves. C’est bien là l’intuition fondatrice qui est à la base du Tarot, de la mythologie et des sciences dites occultes. Mais, à nouveau, c’est là un langage qui ne se laisse pas appréhender aisément.

Le Tarot s’est développé avec le souci de ne pas heurter de front le discours dominant. Le choix judicieux de confier à un jeu populaire le contre-discours assurait une chance de pérennité à l’entreprise. De tout temps, les hommes se transmettent avant toute chose leurs modes de divertissements, la survie de l’espèce en dépendant. Ils ne font que répéter en cela la loi intime de la structure d’une nature qui tend vers la satisfaction de ses besoins.

Nous allons maintenant avoir sous nos yeux un exemple de collaboration au plus haut niveau. Il manque à notre Diable un petit 22 pour confirmer son statut à la place de soutien de l’édifice. Essayons ceci:

SATAN: 1+20+1= 22. Livrons-nous à un petit exercice de visualisation. Nous allons isoler les trois lettres dont la somme donne 22.

A T A

Cette structure triangulaire est similaire au graphisme de l’Arcane XV qui met en scène trois personnages dont l’un, placé au centre, domine les deux autres. De plus, le personnage central a vraiment une forme qui rappelle le T et ses acolytes ont des airs de petits A. Nous croyons que ce n’est pas une coïncidence et que Suger s’est inspiré de son code et du nom de Satan pour dessiner cet Arcane.

L’ensemble rappelle la scène de la crucifixion du Christ entre deux larrons sur le mont Calvaire ou Golgotha, le lieu dit du Crâne. S’il y a un personnage qui est crucifié allégoriquement dans la mythologie chrétienne, c’est bien le diable. Mais ici, le diable est crucifié littéralement. C’est une parodie du thème de la résurrection. Le personnage repose sur une chaudière ou un chaudron qui sont une image classique de sorcellerie. Mais ces chaudières du diable peuvent également évoquer la résurrection. «Le chaudron symbolise le lieu et le moyen de la revigoration, de la régénérescence, voire de la résurrection (…) l’ambivalence du symbole fait aussi du chaudron un prélude par la mort et la cuisson, à la naissance d’un être nouveau.» <!–[if !supportFootnotes]–>[10]<!–[endif]–> Chez Le pape, nous avions rencontré une échelle pour illustrer l’ascension. La métaphore qui nous est présentée ici n’illustre pas autre chose mais pour souligner à gros traits qu’il en est bien ainsi, l’auteur du Tarot a pris soin d’inclure dans le graphisme de ce chaudron des traits horizontaux, des degrés, comme ceux que nous avons rencontrés chez L’étoile.

Selon le Dictionnaire de symboles, chez les Celtes, il y aurait trois types de chaudron qui signifient l’abondance, la résurrection et le sacrifice. Ce serait un précurseur du Saint Graal. «La coupe dans la tradition chrétienne s’est confondue avec le chaudron du Dagda si bien que le Saint Graal est à la fois le continuateur de la coupe de souveraineté et l’héritier du chaudron du Dagda.» <!–[if !supportFootnotes]–>[11]<!–[endif]–> Nous allons revenir sur ce chaudron.

L’absence de croix chez ce supplicié est une convention initiatique, le crucifié apparaissant généralement sous la forme d’un Y, d’un arbre à deux troncs. Ici, ce ne sont pas les bras mais les ailes de chauve-souris s’inscrivant dans la continuité verticale du corps qui représentent le Y. L’arbre aux deux troncs en Y est une signature des maîtres d’œuvres de cathédrales. On nomme cette signature la Patte d’Oie.

L’idée de réunir sur la croix ces deux figures emblématiques du christianisme, le Sauveur et l’Adversaire, s’inscrit tout à fait dans la logique de la démarche néoplatonicienne de Suger. Son entreprise en est une de réconciliation des opposés. Peut-être sommes-nous aussi en présence d’une provocation purement blasphématoire. Le fait demeure que cet Arcane est une autre représentation d’un des épisodes de la vie du Christ comme il y en a plusieurs dans le Tarot de Conver. Cet Arcane « porte le Christ ». C’est un Arcane christophore.

Le fait que le nombre 22 corresponde au nombre des Arcanes majeurs nous incite à penser que notre Tarot, et toutes les structures systémiques apparentées, sont placées sous un patronage sulfureux, justement. Comme c’est l’odeur qui dominait dans l’antichambre des alchimistes, nous tenterons de ne pas porter de jugement trop hâtif sur cette dernière découverte.

Notons que le soufre était désigné par un cerf dans les grimoires alchimiques. Et ce sont bien des bois de cet animal que porte notre diable. Sa couronne est une représentation de l’épine de cerf, nom d’un arbuste qui nous rappelle les épines symboliques portées par le Bateleur. Les deux larrons portent également de petits arbrisseaux épineux sur la tête. Ils ne sont pas encore arrivés à maturité!

L’épine de cerf se dit aussi nerprun, du latin populaire, niger prunus ou prunier noir.

PRVNVS: 16+18+22+22= 78.

PRUNIER: 66. NOIR: 42. 4+2= 6. 666.

ÉPINE DE CERF: 5+16+9+5+5+3+5+18= 66. Il y a un autre 6 qui se dissimule pour compléter l’équation. La somme des lettres du code mineur, N, D et F donne 24 ou 6, 666.

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Examinons un instant nos deux larrons. Celui de gauche porte trois points en triangle sur un sein, un rappel de la formation triangulaire de la représentation médiévale des trois clous qui maintenaient ensemble, qui faisaient le lien les deux branches de la Sainte Croix. En alchimie, ces trois points sont le symbole de l’huile<!–[if !supportFootnotes]–>[12]<!–[endif]–> qui elle représente à la fois le Saint-Esprit et le Christ, l’oint. Ces deux mots sont synonymes.<!–[if !supportFootnotes]–>[13]<!–[endif]–>

Les trois points lorsqu’ils sont entourés d’un cercle représentent les yeux et la bouche de la tête morte des alchimistes, comme une de celles que l’on voit au pied du squelette de l’Arcane sans nom. C’est un concept qui vient en droite ligne de l’Égypte antique. Ces trois points sont les trois graines de l’Arbre de Vie qu’Adam mit dans sa bouche avant de mourir. De son crâne germa l’arbre de sa descendance, un concept qui inspira l’Arbre de Jessé créé par Suger et qui répond par l’inverse à celui d’Adam. Ces trois graines étaient celles qui avaient été remises à son fils Seth par l’ange qui gardait l’entrée du jardin d’Éden. Adam avait demandé à Seth de lui rapporter quelques gouttes de l’huile de merci. L’ange refusa à Seth l’accès à cette huile mais il consentit à lui céder ces trois graines.

Le thème de la tête morte a été associée à l’abbaye de Saint-Denis. Denis, le fondateur de cette abbaye ayant été décapité, se rendit tout de même, tête à la main, au lieu où il fut enterré et où se dresse aujourd’hui l’édifice religieux. Bernard de Clairvaux y voyait le lieu de tous les maléfices, l’antre même de Vulcain.<!–[if !supportFootnotes]–>[14]<!–[endif]–>

Ce sein donne donc de l’huile. Celle-ci a un rôle de lien intermédiaire entre le soufre et le mercure dans le Grand Œuvre. La corde associée au petit personnage qui porte ces trois points confirme ce rôle de lien. L’huile joue un rôle central dans le monde chrétien. Le Pseudo Denis dit d’elle que par son association avec le baptême et l’extrême-onction elle représente l’alpha et l’oméga. L’huile symbolise la lumière et la pureté. Elle a un rôle purificateur et protecteur.<!–[if !supportFootnotes]–>[15]<!–[endif]–> Elle fait écho au symbole de la torche du diable.

Le niveau étymologique nous donne la clef de la présence de cette symbolique lumineuse à un si curieux endroit. Au XIIe siècle, le mot huile s’est d’abord dit uile qui s’écrivait et se prononçait en langue courante vile. On a ajouté le h pour éviter une lecture péjorative qui en altérait le sens, le retournait. Vile ou vil exprime le mépris, l’abjection. C’est un autre exemple de retournement qui fait de ces trois points une totalité réunissant des sens opposés.<!–[if !supportFootnotes]–>[16]<!–[endif]–> Mais il faut noter également que vil s’applique aussi au vilain, le paysan libre du moyen âge. Le nôtre porte une corde au cou, une autre contradiction délibérée de la part de l’abbé Suger. Il rappelle ici son rôle dans l’affranchissement des paysans. N’oublions pas que les petits personnages portent sur la tête des bois de cerfs, de serfs ! Ils sont reliés au seigneur par les liens de l’asservissement. Ce seigneur porte une coiffe identique. Il y a ici le signe d’une hiérarchie dans la servitude. Rappelons que nous avons vu que ce seigneur, c’est le Seigneur.

Depuis la proclamation du pape Grégoire le Grand (540-604), l’huile est l’accessoire principal de Marie-Madeleine, l’un des personnages féminins les plus importants du récit biblique, celle qui oint le Seigneur. Nous avons décidé de passer son nom au filtre de notre code.

MARIE-MADELEINE : 13+1+18+9+5+13+1+5+12+5+9+5= 96. La somme est 15, XV. En mode mineur, les lettres D et N qui restent sont ND inversé, Notre-Dame, 18 ou 3 x 6, 666. 96 inversé est 69, le sigle féminin du sein, du Cancer. Les cathédrales de France sont toutes dédiées à Notre-Dame. Nous reconnaissons ici les codages qui nous permettent de comprendre que cette Dame, cette déesse chrétienne, est Marie-Madeleine. Cette figure est reconnue et honorée par les anciens maçons et autres corps de métiers bâtisseurs de cathédrales. Son culte, discret, se perpétue encore de nos jours au sein de la confrérie des Compagnons du Devoir du Tour de France.

Il ne reste plus qu’à identifier son compagnon. C’est peut-être une compagne, la Mère du sauveur par exemple.

VIERGE MARIE : 22+9+5+18+5+13+1+18+9+5= 105 ou 15, à nouveau, XV.

«(…) les figures spirituelles de Marie-Madeleine et de la Vierge, dont le culte prend un prodigieux essor aux XIe-XIIe s. dans l’Occident latin, incarnent l’union sponsale avec Dieu réalisée dans la contemplation, idéal de vie intérieure et stade ultime de la connaissance spirituelle.» <!–[if !supportFootnotes]–>[17]<!–[endif]–>

Par inversion, l’artiste du Tarot présente un personnage central masculin, le Christ en croix, avec des seins de femme et deux personnages secondaires féminins avec la poitrine plate. Marie et Marie-Madeleine sont bien présentes lors de la crucifixion et de la résurrection, les thèmes principaux de cet Arcane. Maintenant que tout le monde est bien mélangé, on peut peut-être ajouter que le sexe des personnages de cet Arcane est interchangeable. Tout dépend de l’angle avec lequel on aborde nos sujets. Nous avons même un androgyne ! C’est toujours le Christ mais il possède les deux sexes. L’hermaphrodite royal, c’est un concept alchimique qui n’a cependant rien à voir avec le Christ historique. Tout ce qu’on peut dire de certain à son sujet, s’il a vraiment existé, c’est que c’était un homme mais peut-être aussi une femme.

Enfin, le personnage est également celui qui nous est présenté sous son nom, tout bonnement, le diable. On l’appelle aussi, bien sûr, l’Adversaire. En latin :

ADVERSARIVS : 1+22+5+18+1+18+9+22= 96.

De nos jours, les trois points sont, comme l’image du four que nous allons rencontrer plus bas, une des marques distinctives de la franc-maçonnerie.

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Quant au domicile du Prince des ténèbres, notons donc pour mémoire:

LE°DIABLE: 12+5 (x 2)= 34. 9+1+12+5= 27. 27+22= 49. 49-34= 15. Ce 22 transcendant nous provient du mot Satan. Nous venons de nommer l’élément qui nous manquait. Ce faisant nous nous en rendons maître.

L’extrémité rouge feu du phallus du diable correspond au symbolisme de la flamme de la torche/épée - en alchimie, la lame des épées, des lances et même des ciseaux représente le feu philosophique - qui se dissimule dans l’aile gauche de l’ange diabolique. Le désir lui donne des ailes, littéralement. Pour être bien sûr que nous avons compris, l’auteur a en effet pris la peine de dissimuler ce petit phallus bien couillu à la base de la flamme. On retrouvera un symbolisme similaire chez Tempérance. Mais la rencontre ailes-phallus, spiritualité-désir, chez l’ange de Tempérance nous indique qu’il y a eu chez lui sinon sublimation du désir, du moins évolution et prise en charge des énergies en cause.

Chez Le Diable, on se contente d’allumer!

Le symbolisme de la flamme illustre aussi la pureté et la vérité. L’épreuve du feu au Moyen-Age, l’ordalie, était infligée à ceux ou celles dont la pureté était mise en doute. Avec l’eau du Toule, la flamme du Diable est un des symboles les plus sacrés du Tarot. Rappelons simplement ici le caractère ambivalent du feu qui est d’origine à la fois divine et démoniaque.

Examinons maintenant le fourneau cubique sur lequel est juché le personnage principal. Il rappelle les autels du feu védiques utilisés pour le rituel de prise de possession du territoire.<!–[if !supportFootnotes]–>[18]<!–[endif]–> Ce four est percé d’une cavité circulaire sur son plan supérieur. Cette description correspond à celle qui nous est parvenue des fours sacrificiels persans de la religion mazdéenne. On les appelait les Atech-gah, les « places du feu ». Le feu est le symbole divin essentiel du Mazdéisme, nous rappelle le Dictionnaire des symboles. Cette religion dualiste est une branche du manichéisme qui est lui-même à l’origine, avec le prosélytisme bogomile au XIe siècle, de l’hérésie cathare.

De nombreux chrétiens se laissèrent séduire par cette idéologie presque millénaire qui prônait le culte de la pureté et un ascétisme absolu. Ses adeptes se disaient chrétiens mais rejetaient en bloc l’Ancien Testament ainsi que l’autorité du pape. Leurs récits de la Genèse du monde font intervenir le Mal comme cause première de la Création. Les récits manichéistes et gnostiques mettent toujours ainsi en opposition le Bien et le Mal.

Ainsi, le Mal ayant fait son lit de presque tout le monde matériel, le Bien se serait incarné dans le Soleil, la Lune et les Étoiles qui, elles, sont cependant légèrement souillées. Les deux principes s’incarnent également, à des degrés divers selon les écoles, dans les deux humains primordiaux, Adam et Ève. La série des Arcanes XIX à XVII illustre cette Genèse. Ceci étant dit, nous croyons que cet Arcane est placé sous le patronage du Catharisme. Pourquoi ne pas nous en assurer?

CATHARISME: 3+1+20+8+1+18+9+13+5= 78. La seule lettre qui ne fait pas partie du grand code est le S qui représente XIX, Le Soleil. Les Cathares vouaient un culte spécial à l’astre solaire qu’ils associaient au Paraclet. Leur seul temple connu, la forteresse de Montségur est orientée en fonction du lever du soleil.

En alchimie, le four dont nous venons de parler est symbole de renaissance, c’est le creuset que l’on compare au sein maternel. Le dictionnaire des symboles nous informe que le four des émailleurs se nommait justement sein maternel. Diverses légendes médiévales feraient état de guérisons obtenues par l’introduction de vieillards dans des fours. Médée faisant cuire Pélios en est le meilleur exemple. La déesse Thétis, elle, passait au chaudron ses enfants afin de voir s’ils étaient mortels. Cette ordalie les laissait soit noyés, soit cuits. Seul Achille survécut à ce traitement.

Ce four est aussi une forge, la forge du diable. La Forge, ou les Forges, était le nom donné par les anciens Égyptiens aux Loges secrètes dont les membres faisaient partie de l’entourage du pharaon. Ces initiés avaient le statut d’esprits et même de demi-dieux. On reconnaît leur contrepartie dans le monde judéo-chrétien dans la figure de l’ange. L’âme du roi défunt voyageait avec ces êtres supérieurs. Ils le purifient et tissent autour de son corps osirien la trame de l’âme horienne. On les appelait les Shemsou-Hor, la Fraternité des Compagnons d’Horus. Leur initiation dans les Forges leur donnait le secret de la métallurgie, des armes et de l’or.<!–[if !supportFootnotes]–>[19]<!–[endif]–>

Le four est également une marmite. Celle-ci est l’emblème du vice de la gloutonnerie ; et la corde qui unit le couple de nains représente la luxure. «(…) à en juger par le tympan de l’abbaye de Conques (XIIe siècle). Les damnés sont situés à la gauche du Christ. Dans la zone inférieure (…) la luxure (est représentée) par un couple que réunit la double boucle d’une corde (…) la gloutonnerie, par un homme plongé dans une marmite.» <!–[if !supportFootnotes]–>[20]<!–[endif]–>

L’adultère est puni par l’exposition publique des fautifs réunis pour l’occasion par une corde qui est leur seul vêtement, mis à part une pièce de linge destinée à couvrir les «parties honteuses».

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Comme les deux nains de l’Arcane XV sont unis par une corde à la marmite, l’auteur du Tarot associe la gloutonnerie et la luxure. Comme de plus les deux pieds du diable ne reposent pas au fond de la marmite mais semblent s’élever hors de celle-ci, on comprend que nous sommes en présence ici d’une parodie du mystère de l’Ascension de notre Sauveur. La boulimie sexuelle en serait le moteur selon cette séquence pleine d’humour. Voilà à n’en pas douter un bel exemples de ce qu’on appelle l’esprit gaulois. Mais rappelons à nouveau l’ambivalence des symboles car le chaudron – celui du Dagda ou de Thétis - préfigure le mythe du Graal, il contient parfois l’élixir de vie.

Nos deux petits personnages sont nus et n’ont pas de sexe. De plus, il sont liés par le cou.<!–[if !supportFootnotes]–>[21]<!–[endif]–> Un des versets du récit biblique met en scène la pendaison de deux eunuques royaux qui complotaient contre le roi Xerxès. En Perse, la pendaison était le châtiment des conspirateurs et des traîtres. Ceci est clairement indiqué dans les notes qui accompagnent le livre d’Esther. Il nous faut préciser toutefois que la pendaison dont il est question ici consistait à crucifier le supplicié sur le gibet.

Ce thème de l’enchaînement à un dieu est une image qui appartient au patrimoine religieux français. Le dieu Ogmios ou Ogmius des gaulois, un vieillard chauve et à la peau ridée, traîne ainsi un grand nombre d’hommes et de femmes enchaînés à sa langue. «Bien qu’ils fussent faiblement attachés, ils ne voulaient pas s’enfuir, mais le suivaient gais et joyeux, en le comblant d’éloges.» <!–[if !supportFootnotes]–>[22]<!–[endif]–> Notre dieu à nous, ou plutôt notre diable, nous fait penser à une autre divinité, celtique celle-là ; il s’agit de Cernunnos, «(…) un homme âgé, peut-être chauve, avec des oreilles et des bois de cerf. (…) le cerf, à cause du renouvellement périodique de ses bois, est un des symboles de la création continuelle et de la renovatio. (…) il était en outre un des symboles les plus notoires de la fécondité, mais aussi animal funéraire et guide des morts. (…) On n’a qu’à penser à la lutte longue et dure de l’Église contre le travestissement en cerf (cervulo facere) pour apprécier l’importance religieuse du cerf (…).» <!–[if !supportFootnotes]–>[23]<!–[endif]–><!–[if !supportFootnotes]–>[24]<!–[endif]–> Les bois du cerf sont également un symbole du Temps. L’image du diable du Tarot semble bien emprunter certains éléments à ces deux dieux. Si on pouvait trouver un lien entre le four du diable et la langue d’Ogmios… Pourtant les bois du cerf sont associés tant à la croix du Christ qu’au mercure philosophal des alchimistes.

Émile Mâle nous informe que le thème des liens ou des chaînes et des démons est associé à la scène du jugement dernier. ¨Les démons, d’abord, s’emparent des condamnés, les réunissent par une chaîne en une longue file et les entraînent vers la gueule béante de l’Enfer. On trouve à peine ici la trace d’un enseignement dogmatique. La laideur bestiale de Satan et de ses acolytes, leur gaieté cynique (…) tous ces traits relèvent de la fantaisie populaire.¨ <!–[if !supportFootnotes]–>[25]<!–[endif]–>

<!–[if !vml]–>le-diable-liens.jpg<!–[endif]–>

Les damnés. Cathédrale de Reims

Poursuivons. Le four carré est aussi un carrefour. Ce mot se décode 78 ou XV ! «Dans tout l’Europe, c’est aux carrefours, aussi qu’au sommet des monts maudits, que se retrouvent, pour célébrer leurs sabbats, diables et sorciers. (…) Le carrefour peut avoir un aspect bénéfique : c’est le lieu où l’on retrouve la lumière (…). Il est aussi le lieu de l’espérance : un nouveau carrefour offre une nouvelle chance de choisir la bonne voie.» <!–[if !supportFootnotes]–>[26]<!–[endif]–>

À nouveau, l’ascension au moyen de l’oracle est ce que recherche l’adepte afin que la fréquentation des sphères célestes lui permette d’entendre la voix qui exprime la volonté divine. Le symbolisme de XV illustre que la transmutation de l’énergie sexuelle est ce qui assure le contact.

Le four, enfin, est le plus ancien emblème de la franc-maçonnerie. Grasset d’Orcet : «Ceux qui ont construit le dolmen d’Aulnay adoraient donc le four et étaient des francs-maçons ou plutôt des fourmaçons; car les Gouliards, dans leur écriture figurée, écrivent toujours fourmaçon ou frimaçon et jamais franc-maçon.

C’est sous cette forme que ce mot s’est conservé dans les langues orientales, et si les Anglais en ont fait free mason, c’est par corruption.

En rapportant d’Angleterre la franc-maçonnerie moderne, qui est très différente de l’ancienne, malgré un assez grand nombre de traditions communes, on a traduit free par franc, mais c’est à tort: les francs-maçons du moyen âge étaient des constructeurs de voûtes, en latin fornix, en français four: dans l’origine, on donnait le nom de four ou frise à la pierre plate que nous nommons architrave et qui réunit deux piles ou colonnes, parce qu’elle rappelait celle sur laquelle on faisait frire les galettes.

Ce ne fut que fort peu de siècles avant notre ère, au moins en Occident, que l’on connut la voûte en plein cintre, qui, d’abord employée à faire des fours, le fut ensuite sur une plus large échelle dans les édifices publics, sans être admise dans les temples païens, qui jusqu’à la fin conservèrent l’architrave.

On peut remarquer, au contraire, que toutes les églises chrétiennes qui sont l’œuvre des francs-maçons, ou plutôt fourmaçons, se terminent, sans exception aucune, par un ou trois fours, auxquels on donne le nom d’abside, qui veut dire absolument la même chose en grec.

Bref, le plan des églises les plus anciennes qui n’ont pas de transept est identiquement celui du four banal de la même époque, tandis que le type oriental est presque toujours une rotonde. Les architectes du moyen âge, qui étaient tous Gouliards sans exception, ont donc construit tous les édifices chrétiens sur des plans qui ne l’étaient guère, et ils ne se sont pas bornés à cela, car leurs hiéroglyphes n’ont rien respecté, surtout les papes.»

<!–[if !supportEndnotes]–>


<!–[endif]–> <!–[if !supportFootnotes]–>[1]<!–[endif]–>

Le dictionnaire des symboles, p. 948. Attis et Mithra portent également, le plus souvent, le simple bonnet phrygien. Cybèle est souvent représentée la tête ceinte d’une couronne en forme de tour ou de muraille.<!–[if !supportFootnotes]–>[2]<!–[endif]–>

Émile Mâle, L’art religieux du XIIIe siècle en France, pp. 180-81<!–[if !supportFootnotes]–>[3]<!–[endif]–>

Id., pp. 178-79<!–[if !supportFootnotes]–>[4]<!–[endif]–>

Voir Émile Mâle, L’art religieux du XIIIe siècle en France, p. 30<!–[if !supportFootnotes]–>[5]<!–[endif]–>

Son livre le plus important est la Cosmographie, un texte néoplatonicien qui fit l’objet d’une lecture publique devant le pape Eugène III (1145-1153).<!–[if !supportFootnotes]–>[6]<!–[endif]–>

Oswald Wirth, Le Tarot des Imagiers du Moyen Âge, p. 207<!–[if !supportFootnotes]–>[7]<!–[endif]–>

Mircea Eliade, Initiations, rites, sociétés secrètes, p. 195<!–[if !supportFootnotes]–>[8]<!–[endif]–>

Mircea Eliade, Initiations, rites, sociétés secrètes, p. 248-49<!–[if !supportFootnotes]–>[9]<!–[endif]–>

«Le catharisme, on le sait, a des sources dans le manichéisme oriental (…)» Alain Demurger, Vie et mort de l’ordre du Temple, p. 333 <!–[if !supportFootnotes]–>[10]<!–[endif]–>

Le dictionnaire des symboles, p. 218<!–[if !supportFootnotes]–>[11]<!–[endif]–>

Id., p. 301<!–[if !supportFootnotes]–>[12]<!–[endif]–>

Le dictionnaire des symboles, p. 683<!–[if !supportFootnotes]–>[13]<!–[endif]–>

Lire dans le glossaire de la Bible les entrées Christ et Oint.<!–[if !supportFootnotes]–>[14]<!–[endif]–>

Voir au sujet de saint Denis décapité et de l’Huile de Merci d’Adam le livre de William Heary, The Ark of the Christos.<!–[if !supportFootnotes]–>[15]<!–[endif]–>

Voir l’entrée Huile dans le dictionnaire des symboles.<!–[if !supportFootnotes]–>[16]<!–[endif]–>

Le Petit Robert, p. 943<!–[if !supportFootnotes]–>[17]<!–[endif]–>

Dictionnaire du Moyen-Âge, p. 1460<!–[if !supportFootnotes]–>[18]<!–[endif]–>

Voir à ce sujet Mircea Eliade, Le sacré et le profane, pp. 32-34<!–[if !supportFootnotes]–>[19]<!–[endif]–>

Voir René Lachaud, Un dieu dirige le vol des oiseaux, Éditions Ramuel<!–[if !supportFootnotes]–>[20]<!–[endif]–>

Jean Verdon, Passeport pour l’au-delà, revue Historia, no 91<!–[if !supportFootnotes]–>[21]<!–[endif]–>

Voir Est 5 : 14 et note.<!–[if !supportFootnotes]–>[22]<!–[endif]–>

Mircea Eliade, Histoire des croyances et des idées religieuses, tome 2, p. 142<!–[if !supportFootnotes]–>[23]<!–[endif]–>

Id., p. 145-46<!–[if !supportFootnotes]–>[24]<!–[endif]–>

Voir le dictionnaire des symboles à l’entrée Cerf<!–[if !supportFootnotes]–>[25]<!–[endif]–>

Émile Mâle, L’art religieux au XIIIe siècle en France, p. 677<!–[if !supportFootnotes]–>[26]<!–[endif]–>

Le dictionnaire des symboles, p. 175