L’axe IX-XI L’hermite – La force
L’HERMITE
IX
Au XIIe siècle, l’ermite est parfois soupçonné d’héréticité. Surtout si on fait débuter son nom par un H ! Nous avons ici l’illustration d’un personnage typique des XIe et XIIe siècles. Cette époque ¨(…) engendre un nouveau type de saint : l’ermite itinérant, généralement prêtre et d’abord moine qui alterne les périodes de retrait du monde et la prédication apostolique. Ces ermites rencontrent généralement un grand succès auprès des populations, ce qui s’explique par leur apparence de pauvreté (pieds nus, barbe et cheveux hirsutes), ainsi que par leurs talents oratoires et leur réputation qui les précède. (…) À la fin du XIe siècle, les expériences se multiplient, en particulier dans le Centre et l’Ouest de la France. (…) Ce que ces ermites itinérants illustrent, de façon précoce, n’est rien d’autre que le grand tournant pastoral expérimenté par l’Église aux XIIe et surtout XIIIe s.¨ [1]
L’ermite - La danse macabre
L’HERMITE: 12+8+5+18+13+9+20+5= 90. 9+0= 9.
C’est L’hermite qui nous a mis sur le chemin du code à nos débuts dans l’art du déchiffrement. C’est lui que le Tarot propose comme archétype de fin de parcours. Au Moyen-Âge on disait le hermite.
Nous constatons que sa lanterne est constituée de 22 sections.Chacune d’elles correspond bien sûr à un Arcane majeur. Neuf sections doubles et quatre sections simples représentent déterminent la structure de
la Grande Roue du Tarot. C’est donc le Tarot, et toute la philosophie qui se cache derrière, qui est la source d’inspiration de L’hermite.
La philosophie néoplatonicienne de la lumière a animé toute cette période du Moyen Âge chrétien. Cette recherche de la lumière est illustrée dans le Tarot mais aussi dans l’abbaye de Saint-Denis. La vitrerie de cette église abbatiale lui a valu à l’époque le surnom de Lucerna, la lanterne!
Nous croyons que cet ermite, c’est le moine bâtisseur Suger, un cénobite, beau symbole de retournement. Sa lanterne vient nous rappeler celles de ses réalisations qui nous concernent, la rénovation de l’abbaye de Saint-Denis et celle du Tarot. Mais il y a plus. L’association lampe et bâton indique le départ, la quête, la prédication. Au XIIe siècle justement, les ermites «(…) sont d’insaisissables pèlerins, sans cesse sur le départ, au point de susciter la méfiance des institutions qui ont tôt fait de les soupçonner d’hérésie.»[2]
L’hérésie que nous pourrions reconnaître ici, c’est celle de la religion de
la Lumière des manichéens. Mais le thème de la Lumière est également typiquement néoplatonicien. Nous croyons que la lanterne de Suger, son église abbatiale rénovée, s’inspire des deux influences. Une des questions posées par cette recherche est bien de déterminer si la prégnance sur l’histoire de l’idéologie manichéenne ne constituerait pas, avec des notions néoplatoniciennes plus classiques, l’essentiel de l’ésotérisme chrétien tel que l’a arrêté Suger, le rénovateur du symbolisme médiéval.
Nous avons vu que l’ermite du XIIe siècle n’est pas un personnage stationnaire. Il arpente - prend la mesure… - de façon régulière son domaine. Il n’hésite pas à effectuer des voyages dans le monde afin d’apporter la bonne parole. Sa lampe voilée brille d’une lueur qui éclaire son visage en signe d’accueil. Cette représentation du patriarche rappelle celle d’Abraham dont le sein «désigne le lieu de repos des justes recueillis par la figure du père dans le pan de son manteau, lieu paradisiaque.» [3]
Selon la théologie médiévale[4], le manteau des Apôtres a des pouvoirs quasi magiques. Le manteau de saint Jean ressuscite les morts, celui de saint Jacques délie les prisonniers de leurs liens. Sur cette lame, le manteau de l’ermite repose sur la lampe qu’il porte à la main. La lampe est protégée par le manteau. Suger appelle ici la protection divine sur sa Lucerna. Le bâton rappelle la canne de mesure en bois de coudrier (covdrier : 90) du maître d’œuvre des chantiers de constructions d’édifices religieux.
Avec le temps, des ouvriers (tailleurs de pierre, serruriers, charpentiers…) appelés «compagnons» se mettent à porter eux aussi différentes cannes. Leur forme permet de reconnaître le corps de métier.[5] Suivant la tenue de la canne, les initiés connaissent les intentions de son propriétaire, méfiance, confiance, mépris, provocation ou dévotion. C’est également une arme redoutable et certaines confréries payaient une «demi solde » pour leur apprendre le maniement de la canne. Notons que la canne est l’accessoire de saint Joseph, patron des charpentiers.
LA°FORCE
XI
Disons tout de suite que le programme iconographique de cette lame est tout ce qu’il y a de classique. Il s’agit bien sûr d’une variation sur le thème du juge Samson terrassant un lion. Notons que le nom de Samson se décode 11. Onze cent sicles d’argent furent payés à Dalila par les Phillistins pour s’assurer qu’elle trahisse son amant. Samson est né à Coréa et il est mort enseveli sous les ruines du temple de Dagon à Gaza. Entre les deux, sa plus grande victoire aura lieu à Lehi où il terrasse mille hommes en les frappant avec une mâchoire d’âne. Le nom Lehi signifie justement mâchoire.[6]
Et voilà pourquoi Samson est représenté de cette façon. Et comme il termine ici son périple, en XI, nous y verrons le mat choir !
Samson- Cathédrale de Chartres
Dans certains Tarots modernes, cet Arcane se retrouve au huitième rang. Il nous faut élucider sans plus tarder l’énigme qu’il nous pose, car la pertinence de la démonstration que nous avons fait pour l’Arcane VIII repose en partie sur le résultat que nous obtiendrons ici.Vingt-trois traits verticaux, comme les petites cornes des diablotins de l’Arcane XV, se retrouvent associés à La Force dans le Tarot de Conver.
Ils sont tous groupés sous le lion. De ces 23, seuls vingt sont visibles sur le jeu que nous possédons mais nous présumons que les trois autres sont présents sur le bois d’origine. (En effet, 23 ajouté aux lettres qui appartiennent au code mineur résout également l’équation proposée par cet Arcane.)
Rajoutons ces 23 traits ou cornes au résultat de notre équation pour cet Arcane :
LA°FORCE: 12+1 (x 2)= 26. 15+18+3+5= 41. 41+23= 64. 64-26=38. 3+8= 11.
Et en mode mineur :
LA°FORCE IIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIII: 6. 23. 6+23= 29. 2+9= 11.
Au Moyen-Âge, on attribuait la maîtrise des fauves aux ermites. Le lion est aussi le symbole de la connaissance mystique. Les lions signalent l’existence de secrets mais les découvrir est un travail d’ermite. La figure de l’ermite est à la fois proche et éloignée de celle du moine ou cénobite. À la condition monacale sont attachées les caractéristiques connues comme la vie en communauté, l’obéissance à une règle et la soumission à des vœux.
S’y attachent également la recherche et la pratique systématique des vertus et l’élimination des vices. Une vie de moine est consacrée toute entière à la poursuite de ces objectifs. La recherche de la vertu de force est au nombre de ces objectifs. Le fait qu’elle conclue le cycle du Tarot nous indique bien l’image qu’ont d’eux même les moines qui nous ont donné le jeu.
N’oublions pas que ce sont les mêmes qui sont à l’origine des moines guerriers templiers. La valorisation d’une conception erronée de la force par le milieu ecclésiastique va donner lieu à la justification des pires excès tout au long de l’histoire de la religion catholique.
Le lion à gueule ouverte symbolisait l’Antéchrist. En général, la partie antérieure du lion symbolise le Christ et la partie postérieure représente la nature humaine. Dans l’iconographie de l’époque, cette partie antérieure, un symbole de faiblesse, est moins développée. Le côté positif est représenté par le chapeau vert du lion, nous le verrons plus bas.
Nous avons vraiment illustrée ici une totalité. Et, encore une fois, nous pouvons voir dans le Tarot une représentation cachée du Christ. On a caché dans La force des éléments de symbolisme égyptien. Il s’agit d’abord de l’Oeil d’Horus déjà rencontré en XVII.
C’est l’œil du lion qui donne lieu à cette découverte. Le globe oculaire est accompagné à sa base de trois rides ou traits ondulés verticaux. Il y a également quelques petits traits au dessus de l’œil. À sa gauche, se trouve un croissant de lune.Si on applique à l’œil, le pouvoir d’attraction lunaire, on ramène le globe oculaire au centre de la cavité orbitaire. Le premier trait à droite se déplace horizontalement vers la gauche et devient un trait supérieur. Les deux autre trait trouvent leur place sous l’œil au centre. Le petit globe lunaire se joint à l’un deux. C’est l’œil d’Horus !
Les petits traits verticaux et le déplacement de l’œil et des autres traits sont des signes d’éclatement. Le mythe du démembrement du dieu correspond à celui de l’éclatement de la lune et de l’Oeil d’Horus. Ce drame survient lorsque Seth affronte Horus. C’est la lutte des forces de l’ombre et de la lumière. La lune et l’œil sont reconstitués par la victoire d’Horus – qui prive Seth de ses parties génitales - ce qui amène le retour de la lumière.
Pour citer la Table d’Émeraude de l’Égypte antique, il possède «la force forte de toute force». Il s’agit d’un combat pour sauvegarder un équilibre entre des forces adverses. [7]
Une autre qui semble avoir réussi son examen de passage, c’est le personnage féminin de cet Arcane. Il porte un chapeau qui affiche les cornes d’Horus sous son incarnation de Taureau. Elles ont la configuration allongée d’un croissant lunaire et forment une sorte de plateau ou de vallée supportant six petites pyramides.
En latin, au pluriel :
PYRAMIDIS : 16+18+1+13+9+9= 66. 6 lettres, 666.
Pourquoi six pyramides au lieu des trois que nous connaissons en Égypte? Cette question posée au sommet de cette lame, sur la coiffe du personnage, est éclairée par ce qui se passe à sa base. C’est comme demander pourquoi il y a six orteils au pied de la dame plutôt que cinq !
PIEDS : 16+9+5= 30. 6 orteils, 36 ou 666.
Le nombre de la Bête en haut et en bas comme Alpha et Omega, voilà une surprenante conclusion à notre parcours. Ce qui est en haut est comme ce qui est en bas. C’est la maxime de la Table d’Émeraude.
D’après Viollet-Leduc, le chapeau à petites pyramides se portait au milieu du XIIe siècle. ¨Des figures qui datent de (…) 1140, et qui sont sculptées sur les bas-reliefs et les voussures de la porte Sainte-Anne de Notre-Dame de Paris nous montrent trois autres formes de chapeaux (…) l’un semble être fait en tricot, il est orné de pointes saillantes en façon de petites pyramides.¨[8]
Ce qui est illustré ici, en XI, c’est la méthode géodésique de mesure d’un terrain qui nous vient des Égyptiens et qui se nomme triangulation. C’est là une des sciences utilisées par les bâtisseurs de cathédrales. La position en équerre des bras du personnage nous confirme dans cette opinion tout comme celle de la bouche à géométrie variable, en compas, du lion. Le compas et l’équerre correspondent aux deux moitiés de l’Androgyne hermétique, au soleil et à la lune. Ici, l’équerre et le compas forment un couple entrecroisé signifiant que matière et esprit s’équilibrent. Ces deux instruments réunis sont le symbole du Compagnonnage, l’emblème de la corporation des bâtisseurs de cathédrales. [9]
Revenons à notre plateau égyptien, nos cornes de taureau. Elles sont de caractère lunaire. La corne symbolise la puissance, l’éminence, l’élévation. Partout où apparaissent les cornes, on peut deviner la trace de la Magna Mater. Amon, le bélier, porte aussi des cornes. On le surnomme le Seigneur des deux cornes. La dualité du symbolisme, masculin et féminin, est une autre illustration de l’esprit de synthèse qui anime les auteurs du Tarot.
Dans la tradition judéo-chrétienne la corne symbolise la force. Comme nous l’avons vu au chapitre sur Le soleil, elle est un rayon lumineux. La jeune femme porte donc une coiffe de pouvoir. Une des grandes leçons du Tarot est que chez un être équilibré, la raison dialogue avec le cœur, elle ne l’étouffe pas. La sagesse s’acquiert ainsi. Celle de
La Force, et de l’Hermite, lui permet d’accepter d’être à la fois dans le monde et hors de celui-ci.
Rappelons, comme nous l’avons vu au Bateleur, que le chapeau en forme de huit symbolise l’humilité de rigueur chez celui qui prétend être un maître.En ce qui concerne la coiffe du lion, elle est invisible sur la plupart des jeux. Nous l’avons découvert uniquement sur le Tarot du bicentenaire de la maison Camoin. Le lion porte sur la tête un feutre vert triangulaire (un tricorne ?). Le lion est souvent représenté au Moyen Âge nu-tête mais avec des cornes. C’est un signe de puissance.
Nous avons trouvé deux représentations de ces lions cornus et ils étaient tous deux accompagnés d’une jeune femme, comme sur l’Arcane XI. Les cornes rappellent une des têtes de la bête de l’Apocalypse. Le nombre trois associé à ce chapeau triangulaire suggère probablement la maîtrise des trois forces alchimiques, la sexualité, le temps et la troisième nous échappe. C’est sûrement un signe de virtuosité au niveau du maniement de l’apparatus, par exemple.Le port du chapeau signifierait que le but de la quête alchimique était atteint. «Le rôle du chapeau paraît correspondre à celui de la couronne, signe du pouvoir, de la souveraineté, et ce d’autant qu’il s’agissait d’un tricorne. (…) les cornes du chapeau ou les pointes de la couronne sont conçues, comme les cheveux, à l’image des rayons de lumière.» [10]
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Il y a aussi un codage alchimique surprenant dans cette lame. Notre lion est un hybride! Il s’agit également d’un chien… Une bête féroce qui dévore un chien, c’est la rencontre de l’or et de l’antimoine dans l’Oeuvre alchimique. En général, elle est figurée par un loup et un chien. La bête à droite de l’Arcane XVIII a le corps d’un chien mais les pattes arrières d’un fauve. Il s’agit d’un autre exemple du même genre d’amalgames graphiques. De plus :
CANIS/LEO: 78.
Enfin, si cette bête - ce monstre hybride dont l’architecture du Moyen Âge, celle de la basilique Saint-Denis notamment, est remplie - peut être à la fois un lion et un chien, nous proposons d’y reconnaître également un loup et, puisque cette lame a un caractère nettement féminin, une louve (lupa, 29 ou 11).
Dans l’arsenal des outils des constructeurs de cathédrale, la louve ou love figurait en bonne place. Il s’agissait d’un levier utilisé pour le levage des pierres de taille. Nous connaissons tous la maxime d’Archimède qui associe la force ultime au levier. Donnez-moi un levier et je soulèverai le monde. Les deux bras du levier sont représentés ici par ceux de la dame qui sont intimement associé à la louve qu’elle tient en main. Ces bras sont presque placés à angle droit, en croix. Nous ajouterons donc la lettre X à ce mot :
LOVE X : 12+15+22+5+24= 78.
Comme la love est associé aux pierres de taille, cette représentation animale convient parfaitement à la Pierre. Le chapeau triangulaire qui la coiffe suggère qu’il s’agit de la pierre d’angle du bâtisseur, de
la Pierre philosophale de l’alchimiste couronné. La maîtriser, s’en servir, voilà le défi qui se pose à notre personnage, voilà la définition de la vraie Force.
[1]
Dictionnaire du Moyen Âge, p. 1274
[2]
[3]
[4]
Voir, entre autres, les Évangiles apocryphes
[5]
Les Compagnons du Devoir du Tour de France ne prennent pas la route pas sans leur canne.
[6]
[7]
Voir l’entrée Horus dans Le dictionnaire des symboles
[8]
Encyclopédie médiévale, p. 480
[9]
Voir Le dictionnaire des symboles à l’entrée Compas
[10]
Le dictionnaire des symboles, pp. 207-08


