Le Chariot – Arcane sans nom Axe VII-XIII

Chariot07

LE CHARIOT°

VII

Visiblement, L’amoureux n’avait pas à choisir. La vie l’aidait en le poussant dans une direction naturelle. Le personnage de Le chariot par contre ne peut compter que sur lui-même et sur ses dons. Ceux-ci sont immenses. Ses épaulettes nous apprennent que nous sommes devant une représentation d’un important dieu romain, Janus, le roi du Latium, l’égal de Jupiter. Ce dieu est représenté par un double visage scrutant les directions opposées de l’horizon, une baguette de portier à la main.[i]

Son nom latin est JANUS BIFRONS : 1+9+18+15= 43. 4+3= 7, VII.

Certaines représentations lui accordent un troisième visage afin de rappeler que le dieu contemple également le présent. Le créateur du Tarot abat une carte importante ici en affichant son intérêt pour la divination. Le personnage central de cette lame est aussi le roi du royaume franc, bien sûr. Il se présente devant nous sur une tribune qui est également un char pour recevoir l’hommage de ses vassaux sur lesquels il a, rappelons-le, droit de vie et de mort. C’est tout le système féodal qui est résumé ici. Et c’est le Christ en majesté, comme nous allons le découvrir dans ce chapitre. Notons que pour Platon, l’image mythique de l’âme est comparée à un cocher menant son char. ¨L’antagonisme entre les deux chevaux (…)¨ rend la conduite difficile. [ii]

Le nombre sept (et ses multiples) est central en alchimie. Le Livre de l’Apocalypse n’est pas en reste à ce chapitre lui non plus. Presque tous les multiples de 7 y sont évoqués d’une façon ou d’une autre. Au temps de Suger, ce nombre résume l’enseignement qui se donnait dans les Grandes Écoles, les sciences du Quadrivium et du Trivium (4 et 3). Au premier rang de ces sciences se trouvait la Grammaire. En symbolique médiévale, la Science est parfois représentée par un char. Les Sept Arts construisent le char de la Science à la demande de la Philosophie, la science qui domine les sept autres.

C’est Alain de Lille (cir. 1117-1202), le plus grand poète latin du Moyen Âge – un contemporain de Suger qui vivra à Paris jusqu’en 1156 – qui a développé cette représentation dans son Anticlaudianus. Signalons que les deux lettres V et T sur le blason de ce char dissimulent le nom de deux des plus illustres lettrés de l’Antiquité. Nous allons y revenir. Voyons voir si le travail sur l’énigme posée par le nom de l’Arcane ne nous permettrait pas de pénétrer davantage son sens caché. C’est ce que nous faisons depuis le début de notre cheminement. Mais nous sommes ici à l’heure des choix.

LE CHARIOT°: Il y a un point à la fin. Il faut donc simplement additionner et doubler. 12+5+3+8+1+18+9+15+20= 91. 91 x 2= 182. 91, 182 ? À première vue, il n’y a rien dans ce résultat qui nous titillasse en quoi que ce soit. Notons toutefois que: LE TAROT: 12+5+20+1+18+15+20= 91. Même résultat ! Le Tarot et le chariot sont associés. Le Tarot est un chariot, un char, une machine magique qui porte son conducteur vers les sommets. Et ce 91 doublé est 182, le nombre de lettres qu’on retrouve dans l’ensemble de celles qui composent les noms des lames majeures. Et 91, c’est 7 x 13, les deux nombres occupant cet axe.

Voilà une des choses qu’avait à nous dire du haut de sa tribune ce cavalier dont le sceptre pourrait être une allégorie de LA VERGE DE FER (91) mentionnée dans Apocalypse 2: 27, 12: 5, 19:15 et dans Psaumes 2: 9. Si on additionne ces huit nombres, on obtient à nouveau 91. Cette verge qui est aussi une queue, sémantiquement, est celle d’un chat qu’on ne décèle que lorsqu’on transforme LE CHARIOT en LE ROI CHAT ! Roi chat, c’est roi shah, un mot arabe déjà rencontré chez Le mat. Toutefois, la représentation classique du sceptre que nous avons ici est bien celle des rois de France. Les codages complexes que nous venons de mettre en lumière semblent arrimer le roi franc à une lignée orientale.

Le symbole du char est un des plus anciens qui soit. Le triomphateur, son char et ses montures se retrouvent déjà dans l’Antiquité. Arjuna combattant le mal en est un exemple. Dans l’iconographie religieuse du Moyen Âge, le Christ triomphant de la mort est souvent représenté ainsi. D’après Émile Mâle, le char du Christ est porté parfois par les quatre évangélistes et ceux-ci sont représentés soit par les roues soit par les chevaux. «Les commentateurs du Cantique des Cantiques, notamment Honorius d’Autun, expliquent que (…) les quatre chevaux du quadrige sont les quatre évangélistes. Un cuivre de Limoges, aujourd’hui au musée de Cluny, représente également le char triomphal de Jésus-Christ, dont les roues sont les évangélistes.» [iii]

L’Arcane VII représente un char et un passager couronné, deux chevaux et deux roues. C’est certainement un Arcane christophore. Le mot char en ancien français désigne la chair, un vocable qui renvoie aux notions de consanguinité. Dès que l’on aborde le sujet du sang au Moyen Âge, on touche au domaine de la royauté et à celui de la religion qui mène au thème du Graal. Nous croyons que dans l’esprit des concepteurs du Tarot, Le Chariot signifie aussi la victoire de l’adepte couronné. On dit également l’hermaphrodite couronné pour souligner l’union intérieure des principes masculin et féminin, celle du soleil et de la lune. La lame VI qui précède introduisait cette fusion symbolique avec un double jeu sur le nom L’amovrevx/L’amoureuse.

Notons aussi que L’amoureuse peut se décoder ainsi : L’AMOUREVSE : 12+1+13+15+18+5+22+5= 91.

Il y a donc bien une femme au volant de ce char. Ce peut être la Vierge, qui, comme Janus, est associée aux portes, la sienne étant celle de son titre ecclésial, la Porte du Ciel. En symbolique médiévale, la Vierge est parfois représentée par une porte fermée.

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Le char est l’image du vaisseau alchimique. C’est dans cet axe que tout se joue. L’apprenti change ici de condition, il triomphe. Le reste du parcours en neuf axes du Tarot illustre la démarche du mage. Le Cavalier d’épée qui correspond à cet Arcane porte une épée rouge à la garde blanche. Le cavalier est clairement un guerrier. Il porte des épaulettes à la Janus comme celles du conducteur de l’Arcane VII. Elles sont un hommage symbolique rendu à Janus, le dieu aux deux visages (parfois trois et même quatre) qui regarde vers le passé et l’avenir. Mais Janus est aussi le dieu de la guerre.

Le sol sous les chevaux dissimule à peine un cercle percé d’un point. C’est le symbole de l’or dans la terre, le symbole du soleil (sol)aussi. La rencontre de sol et sol est celle du latin et du français naissant qui surgit ici, littéralement (!), de terre. Ce symbolisme solaire au ras du sol est un autre exemple du mariage des contraires cher aux Philosophes.Une des feuilles de la plante qui pousse à la surface du sol a la forme d’un croissant de lune. Réunis, les deux symboles illustrent la conjonction des principes masculins et féminins, le triomphe alchimique. Surgissant également de terre, nous distinguons, entre les jambes du cheval de gauche de l’Arcane VII, la tête squelettique inversée d’un moine souriant. On distingue sa tonsure et la bouche largement ouverte qui rappelle celle du squelette de l’Arcane XIII, l’autre locataire de cet axe. le-chariot-camoin-squelette-souriant.jpg

Sa situation quasi souterraine et comme prise dans l’étau des jambes de la cavale, entre celles-ci, évoque L’entre-deux monde, le lieu mythique qui attendait les chrétiens du milieu du Moyen-Âge au moment de leur décès. La joie manifeste de cette figure triomphante semble suggérer qu’elle va se redresser pour atteindre le Paradis. Mais peut-être se contente-t-elle pour l’instant de mordre dans la vie. Cette figure à la bouche ouverte mord presque dans un des jarrets du coursier qui le tient en étau. Celui-ci risque de prendre le mors aux dents. Comme on sait que les deux tiges de fer qui forment les mâchoires de l’étau – un des outils des bâtisseurs de cathédrales – s’appellent également les mors, on comprend que le jeu sur les mots est volontaire et qu’il y a un message ici. Les jambes du cheval et les mâchoires du squelette forment étau. Ce sont les figures de la mort et celle de l’étau ou estoc qui dominent.

ESTOC : 5+20+15+3= 43 ou 7. ETAU : 5+20+1= 22.

La cavale de la cabale… Eta est la 7e lettre de l’alphabet grec. Enfin, l’étau, c’est aussi le Tau, la dix-neuvième lettre, solaire, de cet alphabet, qui est le signe des justes cher à l’abbé Suger, ce Signum Tau qu’il a illustré sur un vitrail de son abbaye. Seuls ceux qui portent ce signe seront sauvés et accéderont au Paradis, selon la Bible. Les lettres mor dominent ici ; comme c’est par inversion que nous avons procédé pour reconnaître le mort souriant et sa cohorte au sens caché, nous inverserons aussi pour obtenir rom, le nom du peuple que l’on peut associer aux chevaux et à la naissance du Tarot. Tout se tient à merveille dans ce codage.

On peut également l’aborder de la façon suivante. Cette tête est celle d’un homme âgé. On reconnaît ici, par contraction, le mot hommage qui est le sens immédiatement apparent de cet Arcane. Cet homme âgé est un homme mage ou peut-être même un roi mage. Magie se décode ainsi : MAGIE : 14, ou 2 x 7, de chaque côtés de la lettre G qui est elle-même un 7. Nous avons 77 7 77.

Tant de 7 suggèrent la maîtrise, le triomphe de l’homme sur des forces invisibles. Revenons à nos moutons ou plutôt à nos montures. Oswald Wirth a eu l’intuition – il le mentionne dans son livre Le Tarot des Imagiers du Moyen Âge – que le vrai nom de cet Arcane était Le Char. L’Arcane véhicule, c’est le cas de le dire, l’idée de triomphe plutôt que celle de labeur suggérée par chariot. Mais le mot char pour désigner le véhicule n’existait pas encore sous cette forme à l’époque où le Tarot a été conçu. Il s’épelait charre.

LE CHARRE: 12+5+3+8+1+18+18+5= 70. 7+0= 7.

Ce mot nous fait également penser à carré, tout comme la forme de la tribune de notre orateur. C’est une autre allusion à la Pierre. Parlant de pierres, cette tribune a la forme d’un bloc. Nous ne pouvons nous empêcher d’y reconnaître l’un de ceux qui ont servi à la construction les cathédrales. C’est donc bien un chariot que nous avons ici, également. Ce bloc, ce chariot, est-il tiré par des chevaux ? On confiait d’habitude cette tâche à des attelages de bœufs et même humains. Dans ce dernier cas cependant, la force motrice des ouvriers était couplée à un système ingénieux appelé le poulain. Celui-ci s’est rendu jusqu’à nous ; on l’utilise de nos jours pour faire transiter les caisses de bière ou les tonneaux du camion de livraison jusqu’au au sous-sol des commerces de détail. Il s’agit d’un assemblage en forme d’échelle formé de madriers réunis par des barres cintrées. À l’époque, on y faisait rouler les lourdes charges sur des plans droits ou inclinés. Ils étaient très utiles pour décharger les barges qui arrivaient des carrières, par exemple.

Nos lecteurs ne trouvent-ils pas que les chevaux de cet Arcane ressemblent à de jeunes poulains ? Le mot s’écrivait pulain. Comme cet outil a la forme d’une échelle, un symbole d’ascension, on peut intégrer sa signification au message de cet Arcane. Les degrés de l’échelle qui mène au Ciel étaient au nombre de sept. On parle des sept degrés de l’âme ; son ascension est appelée anabathmon. Certains auteurs associent la croix et l’échelle. «Jacques de Saroug (+521) fait allusion à la croix dressée comme une échelle merveilleuse entre le terrestre et le céleste. Il écrit : Il (le Christ) se tenait sur la terre comme une échelle riche en échelons, et se dressait, afin que tous les êtres terrestres fussent élevés par lui. Elle (la croix) est un chemin large ; elle est comme une échelle entre les êtres terrestres et les êtres célestes. Elle est si facile à suivre que même les morts marcheront sur elle. Elle a vidé les enfers, et voici : même les mortels montent sur elle[iv]

Saint Benoît parle des douze degrés cette échelle dans sa Règle, au chapitre 7. Notre personnage trône à son sommet. Dans cet axe du Tarot, les morts se redressent en XIII, face au roi. On entend presque leurs os cliquer sur les degrés qui mènent à lui! Nous n’en avons pas complètement terminé avec nos petits chevaux. Au Moyen Âge, le petit cheval se disait chevalet. De là, à associer ce chevalet à celui du menuisier ou du maçon, il n’y a qu’un pas que nous nous empressons de franchir allègrement.

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Le mot charre (du lat. carrus) est recensé pour la première fois dans notre langue en 1080. Le Tarot a été conçu quelques décennies plus tard. Le mot cheriot, de charrier, ne fait son entrée officielle qu’en 1268. Fallait-il regarder à travers le voile des siècles ? Voilà peut-être ce que le personnage de Le Charre a à nous dire, du haut de sa tribune, avec ses épaulettes à la Janus et son bâton de gardien des portes du temps. Et pourquoi nous retrouvons-nous avec l’appellation Le Chariot alors que nous sommes en présence d’un char? Le résultat de l’addition dans ce cas, comme nous l’avons vu plus haut, donne 91.

C’est ce message que l’auteur veut passer. 91 n’est divisible que par lui-même d’abord mais surtout par 7 et 13. VII et XIII sont justement les deux locataires de cet axe. Ces deux nombres correspondent également aux lettres G et M qui sont mises en vedette autour d’un autre blason similaire à celui du Chariot. Nous voulons parler de celui du Deux de Coupe. Nous allons nous en remettre à Janus, le dieu latin que nous venons d’évoquer. Sa présence sur les épaulettes du personnage donne du poids à notre thèse. Janus, nous l’avons vu, c’est ce roi du Latium à qui Saturne avait donné le pouvoir de connaître le passé et l’avenir.

C’est pour cela que l’on disait que Janus était le dieu des portes, celles du temps mais aussi celles des temples et des demeures. Pourquoi Suger a-t-il choisi de mettre ainsi en vedette ce dieu antique dans le Tarot et dans sa basilique? C’est que l’image de la porte est l’une de celle que l’abbé privilégiait pour représenter le Christ. Il se base sur un passage des Évangiles où Jésus lui-même déclare : Jean, 10 : 9 Je suis la porte, si quelqu’un entre par moi, il sera sauvé. Nous avons trouvé ce commentaire dans Le dictionnaire des symboles : «Suger disait aux visiteurs de Saint-Denis qu’il convenait d’admirer l’œuvre accomplie, et non la matière dont a été faite la porte. Il ajoutait que la beauté qui illumine les âmes doit les diriger vers la lumière dont le Christ est la véritable porte (Christus janua vera).»[v]

On note que Suger qui écrivait toujours en latin utilise janua, porte de maison, plutôt que porta, porte de ville. C’est introduire le dieu Janus dans une autre de ses nombreuses formules qui se révèlent contenir un sens ésotérique. La symbolique des portes est très riche dans le monde médiéval. Tout l’art roman en témoigne, le gothique également. Suger a clairement affiché le dieu Janus, le dieu des portes (janua), sur le portail de sa basilique. Comme nous sommes dans l’axe VII-XIII, on peut en déduire que la porte contrôlée par le conducteur du chariot est aussi celle du séjour des morts dont le Christ, à nouveau, détient les clés.

PASSE: 16+1+5= 22. AVENIR: 1+22+5+9+18= 55. 55+22= 77.

Les deux 7 représentent les visages du dieu à deux faces. Et 77 est un nombre théologique important. Tout ça chez l’Arcane VII ! Les épaulettes du conducteur de notre chariot en imposent. Le double visage du Janus latin peut également être une représentation de l’Hermès bicéphale cher aux Gaulois de l’Antiquité. Une statue datant du IIIe siècle avant J.-C. de cette divinité empruntée au Panthéon grec se trouve au musée Borély à Marseille. On attribuait à ce dieu la maîtrise de presque toutes les fonctions que se partagent les autres dieux. Il était le protecteur des commerçants, des voyageurs et des voleurs. Il personnifiait également la sagesse et présidait aux rapprochements entre le ciel et la terre, entre le monde des vivants et celui des morts. De son nom dérive le mot hermétisme qui signifie secret. Il est donc aussi le dieu du mystère, et de l’art de le déchiffrer. On l’a associé également au Thot des Égyptiens.

Les Gaulois lui rendaient un culte sous différents noms. Les Irlandais l’appelaient Lug. On retrouve ce nom en Gaule, Lugdunum, aujourd’hui Lyon. On songe également à Hermès Trismégiste, le rédacteur de la fameuse Table d’Émeraude chère aux alchimistes. Pour cette raison et pour toutes les autres que nous venons de citer, nous croyons que cette paire d’épaulettes, le sceptre que tient le personnage ainsi que sa coiffe royale sont une représentation de l’adepte couronné des alchimistes. • • • Suger a pris soin de ceindre le front de son personnage d’une couronne qui comporte 13 pierres. Dix de ces pierres sont arrangées sous forme de fleurs et trois sous la forme d’une fleur de lys. C’est une allusion claire à la couronne des rois de France. Le sceptre classique que tient le personnage est également un attribut de la royauté. La couronne conviendrait à Louis VII, dit Le Jeune (1119-1180).

LOUIS VII: 12+15+9+5+1+1= 43. 4+3= 7.

C’est sous le règne de ce roi de France que le Tarot a été conçu. L’Arcane VII est peut-être un hommage et une critique du roi qui prend la couronne à dix-huit ans. Les historiens, Suger excepté, s’entendent pour dire que ce fut un souverain médiocre. Sous son règne, la monarchie capétienne fut mise en péril par une rivalité avec les Plantagenêt qui durera trois siècles et ce dès le décès du conseiller Suger. C’est Louis VII qui a le premier introduit le lys dans les armes de France. Nous croyons que le chariot pourrait représenter dans ce contexte un épisode illustrant la grande clémence dont fit preuve le roi, à l’instigation de Suger, lors de la révolte des Poitevins (1138).

Le roi avait fait prendre comme otages de nombreux enfants et demandé aux familles de les regrouper sous les fenêtres de sa résidence dans des chariots afin de les disperser dans toute la France. Devant les cris de détresse de la foule, Louis VII fit preuve de miséricorde et libéra les prisonniers. Suger a choisi cette image du monarque caracolant dans un modeste chariot afin d’illustrer la puissance royale, et de rappeler sa participation dans cette affaire. Rappelons également que par la suite Suger fut mis sur la touche par le souverain. La reine Aliénor aurait préféré que le roi fisse preuve de plus de fermeté. Suger, écarté pour un temps des affaires de l’état, put se consacrer à ses projets personnels.

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Attardons-nous maintenant sur un autre des petits mystères du Tarot. Le blason de cet Arcane est à lui seul une énigme. Sur le Tarot de Conver, ce sont les lettres V et T qui apparaissent à cet endroit. Alain Bocher estime que le V représente Victor et le T, Térence, qui auraient été respectivement les noms du graveur et du mécanicien imprimeur ayant assisté Nicolas Conver. Dont acte. Nous croyons pour notre part que ces lettres, V et T, sont les initiales des deux auteurs latins les plus lus et commentés au Moyen Âge, «(…) Virgile et, dans une moindre mesure, Térence, les deux piliers de l’école de grammaire antique.» [vii]

Virgile est également connu comme magicien. Le Tarot de François Bourlion, qui lui est contemporain, est presque identique au Conver. Le blason du Chariot affiche les lettres VR cependant. Ce jeu est déposé à la Bibliothèque nationale. Il n’en reste qu’une quarantaine de lames. Nous n’avons pu voir juste qu’ici qu’une reproduction en noir et blanc du Deux de Deniers qui porte cette inscription: FRANCOIS* BOVRLION 1760.

Quand au Tarot de Marseille de François Chosson, la lame VII porte les lettres G et S.

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Nous croyons reconnaître ici les initiales de la citation en grec inscrite sur le fronton de l’oracle de Delphes, ce haut lieu de divination de l’Antiquité. Il s’agit de GNÔTI SEAUTON, le fameux Connais-toi toi même que Socrate avait repris comme devise. Ce GS apparaît sur le char de notre mystérieux cocher. La petite ville grecque de Delphes est fameuse pour son propre conducteur de char, l’aurige de Delphes, une statue découverte au XIXe siècle qui suggère que la ville était associée d’une façon ou d’une autre aux activités équestres.

S’il s’avérait que notre hypothèse fusse juste, nous serions en présence, tout comme avec Janus, d’une autre allusion à la divination. Est-ce là une modification apportée par le maître cartier Chosson ou ne fait-il que transcrire fidèlement l’héritage transmis par Suger ? Il faudra soit déterminer avec certitude lequel du Chosson ou du Conver est le plus ancien, soit peser les arguments iconographiques amenés ici de part et d’autre.

Rappelons que le thème du conducteur de char a été traité par Suger dans ce vitrail de Saint-Denis qui représente un quadrige…

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Le mot blason est le nom que donnaient les Gouliards à leur langage codé. On utilisait également, nous l’avons vu, l’expression rimaille. Code majeur : BLASON : 12+1+15= 28 ou 7 x 4. Code mineur : BLASON : 2+19+14 = 35 ou 7 x 5. Les multiples de 7 sont à l’honneur dans ce mot. Addition biblique : BLASON = 63 ou 7 x 9. 79 est aussi le total de rimaille. 79 est le nombre de l’au-delà (78+1). La rimaille est donc inspirée par des forces souterraines. Le concept de langage dans cette lame est aussi suggéré par la présence d’une tribune. Ce mot en latin médiéval se décode :

TRIBVNA : 20+18+9+22+1= 70.

Le personnage devient un orateur, le lieu un oratoire et se trouve ainsi établi grâce à cette navigation sur les mots le lien entre parole et prière. L’emplacement du blason situé sous la barre d’accotement de sa tribune mobile et entre deux chevaux -qui symbolisent depuis toujours à la fois le langage et le monde souterrain- suggère que notre personnage est guidé par des forces intérieures puissantes. Son discours, sa rimaille, tient de l’invocation. C’est un myste, un mage et son pouvoir est lié à sa capacité de manier le verbe et de nommer/chiffrer et même d’inventer et les noms et les choses.

Nous avons maintenant devant nous le personnage central dans la vie des moines du Moyen Âge. L’abbé qui tient la place de Jésus dans la hiérarchie du monastère. Il s’agit donc ici de Suger, dont le nom est l’inversion syllabique de Jésus. Ce maître du verbe semble vouloir s’inscrire lui-même dans la lignée des auteurs classiques qui sont étudiés et commentés dans la vie quotidienne. En effet, dans ses écrits, Suger se décerne le titre d’auctor ou avctor (7879), une appellation réservée aux auteurs classiques de l’Antiquité, comme Ovide, par exemple.[viii]

Qu’importe, c’est lui le maître de la rimaille dont la tribune est portée par les cabales d’une inspiration d’outre-tombe.La forme du blason du chariot n’est pas sans rappeler celle de la tête des deux chevaux dont les oreilles pointent vers le haut. Ce n’est pas un hasard. On fait ici le lien entre la langue codée du Tarot, son blason et les deux chiffres du code secret, les deux chevaux. CHIFFRES : 3+8+9+18+5= 43 ou 7, deux chevaux, 77. Le blason sur lequel repose ces différents totaux est donc mis en relation avec la forme de la tête des deux chevaux car si nous attribuons 64 à la paire de chevaux, chacun se voit accorder la valeur de 32, avec un 7 pour chacun en prime. La paire de chevaux prend donc cette valeur par association graphique avec le blason.

Chaque cheval se décode 32 et 39. Ce détail a son importance puisque 32 est le nombre codé de Graal et 39, celui de la coupe. 32 est un nombre sacré de la Cabale hébraïque, c’est le nombre de lettres que Dieu a enseignées à Adam. Cet ensemble équestre, cette cabale, correspond à une paire de coupes réunies, au Deux de Coupe qui n’en fait plus qu’une, l’As car l’espace entre la tête des chevaux forme effectivement une coupe ou un calice. Comme le Graal se nomme également le Cratère et que le nombre de ce mot est 70 (7), on comprend que ce détail de la lame a une importance particulière. C’est le blason, le langage hermétique du Tarot, qui se définit ici pour nous. Le cheval est un moyen de transport, de communication.

On donnait son nom à la forme de langage que privilégiaient les alchimistes, la langue des oiseaux, dite aussi gay-scavoir mais aussi cabale ou cavale, de caballus qui signifie cheval de fatigue ou mauvais cheval! En Hespérie (le Québec), l’expression est restée. La langue populaire se dit toujours langue de cheval ou le joual. Il est intéressant de noter que le premier titre de littérature publié en cette contrée, au XVIIIe siècle, est un roman intitulé L’alchimiste. Bref, du haut de sa tribune, le cavalier du Tarot est tout sauf muet! La maîtrise de la langue est donc un atout supplémentaire du personnage. En magie, les mots de la langue sont comme des chevaux ailés au service du mage. Nommer un objet, un être, c’est lui donner vie. Mais c’est aussi le lier à soi. Dès que l’exorciste a réussi à obtenir le nom du démon qu’il affronte, il réussit à s’en rendre maître. Rendons-nous maître de ce démon-ci :

ÉCRITURES: 5+3+18+9+20+18+5= 78.

Et rappelons-nous grammaire (78) cité en exemple également au début de notre essai. Le mot est composé de la lettre g, 7, qui est hors-code. Il reste 8 lettres, à nouveau 78. La Grammaire faisait partie avec la Dialectique et la Rhétorique du Trivium, les sciences du langage. Les trois disciplines ‘triviales’ sont à la base de l’enseignement universitaire du Moyen Âge avec celles du quadrivium. Trivium se décode 91, comme Le chariot. Il signifie <<trois voies>>. Trivialis lui se traduit par commun ou banal mais aussi et par extension, <<de carrefour>>. Carrefour se décode 78. On parle de carrefours d’idées, de sciences carrefours… C’est l’endroit où les voies se rencontrent. Carrefour vient de quadrifurcum, quatre fourches.

Ainsi notre mot trivium porte en lui une quatrième branche. En ésotérisme, on reconnaît aussi que Trois visible est soutenu par Un invisible, souterrain. Les trois mousquetaires étaient bien quatre… Nous croyons que le Tarot comme abrégé des lettres hermétiques est ce membre invisible d’un Trivium dont les trois parties visibles restent cependant à déterminer. Alchimie, Astrologie, Magie ? Et nous n’avons même pas abordé le quadrivium, l’autre volet de l’enseignement supérieur au Moyen Âge (Astronomie, Arithmétique, Géométrie et Harmonie ou Musique). Ensemble, le trivium et le quadrivium représentent «les <<arts libéraux>>, les 7 matières constituant la base de l’enseignement dans le système d’éducation antique, puis médiéval.» [ix]

Le chariot avec ses chevaux est une allégorie représentant le véhicule de la langue et les sciences du savoir. La grammaire qui est la reine des sciences au Moyen Âge est bien présente dans le langage codé du Tarot. Elle est au cœur des études des clercs du Moyen Âge.[x]

Les langues vernaculaires gagnant du terrain, la réforme carolingienne de l’éducation a remis le latin au programme et les étudiants redécouvrent les auteurs classiques, les auctores. Signalons à nouveau au sujet de ce terme que Suger se l’attribue fréquemment lorsqu’il parle de ses réalisations. C’est lui l’auctor répète-t-il. C’est à première vue une façon de s’associer aux auteurs gréco-latins si respectés. On a même pu dire de lui qu’il ne péchait pas par modestie. La somme biblique de ce mot donne ceci : AUCTOR : 1+21+3+20+15+18= 78.

Étendons-nous maintenant sur le mot langage. Dans sa structure, il se présente comme Le chariot. C’est un mot de sept lettres qui se lit également, en renversant le e, LANGAGG. (En effet, en renversant le e minuscule, nous obtenons un troisième G, majuscule.) À notre avis, GGG est une sorte de matrice alphabétique des cryptologues alchimistes du Moyen Âge, la représentation mathématique de la coupe, du Graal. Elle combinerait la valeur numérique 777 du triplé G avec celle qui correspond à l’apparence de ce triplé, à savoir 666. En effet, les lettres G majuscules qui sont gravées dans la pierre, de la basilique Saint-Denis par exemple, sont identiques au chiffre arabe 6 66.jpg . GGG est donc 666/777 ou 39, le nombre en code majeur de la coupe. Le u central est bien une coupe et sa valeur de 21, Le monde, en fait un centre.

À nouveau, grâce à l’inversion du e en G, la matrice GGG apparaît dans LANGAGG. Le N maintenant, c’est un double G. Nous avons donc LAGGGAGG. LAA qui restent donnent 14 ou N ou GG, ce qui nous permet de compléter, GGGGGGG ou 7 fois 7. Nous avons maintenant la réunion de deux matrices GGG, deux coupes réunies, les deux chevaux du chariot, surmontées d’un 7, que nous qualifierons de triomphant !

De plus, au XIIe siècle, le mot langage s’écrivait linguaige.

LINGUAIGE : 12+9+1+9+5= 36 ou 666.

Avec le code mineur :

LINGUAIGE= NGUG : GGGGGGG, à nouveau 7 fois 7.

Dans tous les cas, le mot, comme tant d’autres, est un cryptogramme. Ultimement, son message numérique est 7 x 7, 49 ou 13, XIII, une allusion et/ou une manifestation du monde souterrain qui est la matrice primordiale du langage, celle d’où s’échappe la cavalcade des mots. Cette image nous amène à en rappeler une autre, celle du voyage en char du défunt chez les Grecs et les Étrusques.[xi]

Montons à ses côtés pour le grand voyage.


[i] Le dictionnaire des symboles, p. 530[ii] Mircea Eliade, Histoire des croyances et des idées religieuse, tome 2, p. 196 [iii] Émile Mâle, L’art religieux du XIIIe siècle au Moyen Âge, p. 346, note 154. [iv] Le dictionnaire des symboles, p. 385 [v] Le dictionnaire des symboles, p. 780 [vi] «Moins tu seras cruel et plus la divine puissance augmentera l’honneur de ta royale majesté.» Suger, Fragment de la vie de Louis VII, chapitre 2. [vii] Dictionnaire du Moyen Âge, p. 296 [viii] « (…) les rapports souvent révérencieux, parfois teintés d’ironie, voire timidement conflictuels, qu’entretiennent les écrivains avec les auctores – on dira <<les classiques>>.» Dictionnaire du Moyen Âge, p. 298 [ix] Dictionnaire du Moyen Âge, p. 93 [x] «La grammaire dans des contextes intellectuels variés, gardera sa prééminence.» Dictionnaire du Moyen Âge, p. 95

[xi] Mircea Eliade, Histoire des croyances et des idées religieuses, p. 139

13

L’Arcane sans nom

XIII

Réjouissons-nous, cet Arcane ne s’appelle pas La mort. Son sourire fendu jusqu’aux oreilles indique que le labeur auquel s’astreint le personnage ne semble pas trop lui peser. Il semble au contraire déborder de joie, comme ce moine rencontré entre les jambes d’un des chevaux du chariot. Notre homme est un adepte qui aborde l’étape la plus avancée du gay-scavoir. Le sourire accompagne la station debout, assez inhabituelle pour un squelette. C’est un symbole de redressement ou retournement hermétique.

La scène est une représentation du processus de renaissance tel qu’il s’exprime par exemple dans les pratiques cultuelles entourant le culte de Déméter et les mystères d’Éleusis. Le personnage est un nouveau né ou un né à nouveau. Après sa résurrection, il va se consacrer à l’activité représentée par la faux, à savoir la moisson. Les champs d’épi qui l’attendent représentent la maturité psychique, l’épanouissement de toutes les possibilités de l’être. Pour les Grecs de l’Antiquité, l’agriculture est indissociable de l’initiation. Ainsi, notre personnage est assimilé par analogie avec le grain mis en terre qui doit mourir avant de revenir en vie, initié, à la surface. Le sol de la terre sur cette lame est la frontière entre le monde des vivants et celui des morts que franchissent Déméter et sa fille Perséphone. Nous allons revenir sur ces notions. Essayons de trouver un nom à cette lame pour les fins de notre enquête.

LA MORT: 12+1+13+15+18+20= 79. (78+1)

LA VIE: 12+1+22+9+5= 49, 4+9= 13.

Voilà qui éblouit d’abord et rassure ensuite. Que plus jamais on n’appelle La mort cet Arcane si dynamique! Ce sont les anciens Égyptiens qui introduisent la notion de similarité entre les deux états. Nous avons vu que, pour eux, vie et mort sont indissociables.

Il demeure que XIII n’est pas nommé.

Tous les détails de cet Arcane parlent de la vie même si l’ensemble est celui de l’image de la mort. Cet Arcane est un autre significatif du désir. La courte jupette du squelette dissimule une érection qui nous suggère que le désir est ici contrarié, mais désir il y a bien tout de même. La main tendue du sol vers elle est un appel impérieux qui est empêché par la présence d’un des pieds enfouis dans le sol. Apparemment, le personnage est contraint à une immobilisation relative. Il peut tout au plus préparer le terrain en faisant table rase de ce qui est périmé. Il faut profiter de cette période pour faire le ménage. Dans nos relations humaines, c’est peut-être le temps également de « faire le mort ». Le travail souterrain qui s’effectue ici est celui qui précède le moment où la graine va rompre ses écorces et tendre ses radicelles vers la surface. Le printemps n’est pas loin mais c’est encore l’hiver. Le faucheur en profite pour secouer l’arbre et en faire tomber les feuilles les plus fragiles. Celles qui sont bien accrochées n’ont rien à craindre.

L’image du squelette pour représenter la mort ne s’impose au Moyen Âge que vers le XIVe siècle. Cependant, au XIIe siècle déjà, les Templiers utilisent les ossements sur leurs pavillons maritimes tout comme les moines bénédictins dans la décoration de la nécropole de Saint-Denis. Et on devine bien qu’il s’agit d’une représentation archétypale fort ancienne. Mircea Eliade signale sa présence chez les populations archaïques d’aborigènes d’Australie dont certains récits font état de la régurgitation squelettique des jeunes initiés par un python géant.[1]

La colonne vertébrale du squelette se présente à nous comme une échelle dont les degrés, s’ils sont bien gravis, permettent d’atteindre la prochaine étape du développement spirituel. Au Moyen Âge, on croyait depuis Galien, un médecin romain du troisième siècle, que la semence provenait du cerveau et descendait le long de la moelle épinière. C’est ce qu’illustre cet Arcane. Le phallus dissimulé pointe vers la droite, vers l’Est, le Levant. Il représente l’origine de la vie, la chaleur et la lumière naissante. Vu de cette façon, l’Arcane sans nom nous apparaît sous un angle moins terrifiant. Il représente la vie!

Concrètement, le sol noir représenté sur cet Arcane est celui dans lequel l’âme se décompose. Le lieu de cette maturation est le seul mystère. Les religions du monde proposent un au-delà mythique. Jung parle plutôt d’un en-deçà plus pratique. Il assimile le domaine des morts à l’inconscient de ceux qui leur survivent. Cet inconscient, c’est cette partie souterraine de la psyché des personnes qui survivent aux défunts. Les expériences des vivants leur sont accessibles et ils y participent intérieurement. Ces échanges, cette rencontre, cette participation secrète, ont lieu tant à l’état de veille que pendant le sommeil. Les morts vivent en nous, comme l’ossature se dissimule sous la chair. Les os ne regorgent-ils pas de moelle et de fibres nerveuses? L’artiste qui continuait l’œuvre du créateur du Tarot plaçait la lignée du souverain de son époque entre la couronne du roi de l’Arcane VII et la faux de paysan de l’Arcane XIII.

Difficile de dire à quel moment cet Arcane adopte sa forme classique. Le squelette à la faux ratissant les têtes couronnées n’apparaît officiellement dans l’iconographie médiévale traditionnelle qu’au XVe siècle. L’Arcane XIII du Tarot pourrait bien être le précurseur de cette image troublante. Nous en sommes personnellement persuadé. Suger s’est inspiré du chapitre 37 du livre d’Ézéchiel où les ossements se relèvent. Nous croyons aussi qu’il a situé en XIII cette image parce qu’il s’agit ici de l’axe prophétique. Dans la Bible, le thème des ossements qui se relèvent est associée aux opérations prophétiques. En tenant compte de ce contexte textuel précis, cet Arcane pourrait évoquer, entre autres choses, l’acte posé par celui qui émet un oracle, qui fait connaître la volonté de Dieu, qui prophétise.

À noter, que la métaphore des ossements qui se relèvent se rapporte également à la Maison d’Israel, au peuple juif. On a fait ici de cette image une figure ricanante, en érection et qui écrase une tête d’enfant… Voilà bien là une représentation du juif archétypal telle que le concevait l’époque. La lame de la faux qui fauche les épis de blé est un symbole de vie. Celle du Tarot du Bicentenaire Camoin débute par un Z ou un N, suivi de 25 traits en comptant la patte inférieure de la lettre. Z vaut 26. 26+ 25 donne 51, le nombre du total des lettres de Le mat.

Ces deux Arcanes ont la même forme de silhouette en commun. Ils partagent également le même sens, à savoir la mort. 26, c’est le nombre de lettres de la langue française naissante. Nous sommes dans le même axe que Le chariot où nous avons décelé des indices à caractères étymologiques et grammaticaux. Nous avons déjà formulé l’hypothèse que les grammairiens de cette époque ont participé au développement du Tarot, directement ou indirectement. Le latin était considéré comme une langue spirituelle, comme l’hébreu.

Nombreux sont les commentateurs qui souscrivent à la théorie qui veut que le français ait été conçu par des ésotéristes soucieux de créer une langue d’apparence vulgaire qui se prêterait aux codages mathématiques. Ce Z peut certainement être associé au Zed égyptien. «Une cérémonie datant des temps immémoriaux consistait dans le redressement de la momie d’Osiris : d’Horizontale, elle devenait Verticale : c’est la cérémonie du Djed (Zed) et qui ne symbolise ni plus ni moins que le redressement cosmique, comme contrepartie à l’écroulement cosmique. Mise debout, la momie triomphait de l’inertie et de la mort. La position verticale de la colonne vertébrale (…) était symbolisée par un prisme carré découpé dans un tronc d’arbre et portant également le nom de Djed ou Zed (…).

Plus tard, ce symbole devient l’image hiéroglyphique de la stabilité et de l’immutabilité. À l’encontre d’Osiris figé et immobile, le défunt fait preuve d’une activité débordante : il se déplace continuellement, se fraie un chemin, la lance à la main à travers tous les obstacles (…). Cette facilité de déplacement unie au pouvoir de transformation était le gage de perfection et d’immortalité.»[4]

On comprend pourquoi l’abbé Suger a mis en relation Le Chariot avec l’Arcane XIII. En ce qui concerne le prisme, rappelons qu’il décompose le spectre solaire. On aperçoit ce Zed ou ce prisme dissimulé dans la main droite du squelette. Il s’agit du manche de la faux. Nous le présentons ici à la verticale. xiii-manche.jpgOn pourra comparer avec le Zed égyptien. djed.jpg C’est une structure en degrés, comme pour une échelle, à l’évidence un symbole d’ascension.

Lorsqu’on intègre à notre examen de cet Arcane quelques notions des mystères de l’Égypte antique, notre compréhension de son message s’en trouve singulièrement augmentée. Osiris est le Seigneur du monde des Ténèbres ; c’est le dieu de la mort égyptien. Après sa mort, son corps fut disloqué. Il fut par la suite réassemblé par Isis qui négligea cependant d’y adjoindre le pénis.[5] Le cadavre d’Osiris, représenté ici une faux à la main, est un rappel de son état de castrat. Mais comme nous avons déjà deviné sous la jupette le pénis manquant, cette faux ne dit pas vrai. Elle ment. Le symbolisme nous invite à comprendre que la mort est menteuse, qu’elle vit. Une autre façon pour l’auteur du Tarot d’affirmer sa foi en la vie… après la mort. Ce mort en vie, c’est à la fois Osiris et Jésus ressuscités. Le squelette à la verticale, cette métaphore hermétique du redressement, est une des plus belles inventions symboliques de Suger, du Moyen Âge : c’est l’image ésotérique du démembrement d’Osiris et celle du cadavre du Christ sur la croix. En ce sens, XIII est un autre Arcane christophore. Mais il faut admettre pour cela l’influence directe du symbolisme osirien.

Nulle part ailleurs dans le Tarot on ne trouve un amalgame aussi spectaculaire entre le christianisme et l’osirianisme. Quand on réalise que le sens de cet ensemble archétypal relève également du symbolisme tantrique de l’Inde, on ne peut que se tenir les côtes ! En effet, la colonne vertébrale y est identifiée à l’axe du monde, l’Axis Mundi. Le thème de ce pilier cosmique se retrouve dans de nombreuses cultures.[6] Rappelons que le thème d’Osiris est établi en I, Le bateleur, par l’image de l’épi de blé qui n’a pas encore été moissonné. La faux de l’Arcane XIII nous indique que cela est fait et en silence en plus, puisque cette idée de silence est suggéré par le contenu de cet Arcane. Lors de la préparation de la cérémonie des mystères d’Éleusis, le silence est la condition essentielle à respecter lorsqu’on moissonne le blé qui sera présenté aux participants. Soulignons pour conclure sur Z que c’est la dernière lettre de l’alphabet, sa fin ultime, sa mort.

Quant à N, il vaut 14, ce qui additionné à 25 donne 39. C’est le nombre de la Coupe comme il est expliqué ailleurs dans cet essai. Et justement cette lame emprunte la forme courbe de la coupe. De plus, elle coupe, elle tranche! 25 donne 7, la forme justement de la faux, 7 qui est le complément de 13 dans l’architecture du Tarot. La Coupe ou le Graal, c’est la mort. Mais la mort, c’est la vie! LA VIE (49 ou 13). L’idéal, la vie éternelle, proposé par cette quête du Graal est le même en fait que celui que poursuivaient les Templiers du Moyen-Age.

En prêtant serment à leur ordre, ils acceptaient rituellement la possibilité du martyre. Le sacrifice suprême, l’appareillement à la couronne, était symbolisé par une épée couronnée. L’As d’épée du Tarot est un rappel de cette partie du serment templier. Notons que la décollation des têtes était fréquente dans les combats entre les combattants templiers et musulmans. Cette charmante coutume est une idée commune tant à l’islam qu’au christianisme médiéval qui veut que la décollation symbolique capte la puissance spirituelle et aide à vaincre les ennemis visibles et invisibles. La présence de têtes sur cette lame évoque aussi ces «têtes» qui apparaissent dans les dépositions des Templiers amenés à procès pour hérésie. Dans la grande tradition initiatique européenne, la méditation sur la forme de la tête était une étape sur le sentier spirituel qui amenait à des états altérés de conscience.

Cette étape correspondait à un épreuve amenant à un renouveau baptismal qui donnait accès à un «mystère» qu’on ne pouvait aborder sans danger et terreur. Il n’y avait là rien de répréhensible en soi mais ces pratiques confondaient les agents royaux chargés de l’instruction de ces procès qui les associaient à de la sorcellerie.C’était un rite purificatoire et sa représentation nous semble s’inscrire à merveille dans la symbolique impressionnante de l’Arcane XIII. L’aboutissement de l’étape dite des «têtes» amenait un triomphe (VII) symbolique sur la mort, une accession à la vie spirituelle éternelle. Toujours selon certains Templiers cités à procès, cet état correspondait à l’acquisition de la Sagesse et de la Connaissance qui s’accompagnaient de gloire et de richesse sur le plan spirituel. Nous croyons qu’une transposition apophatique néoplatonicienne dans le monde matériel de ces idées est à mettre en parallèle avec le succès temporel de l’Ordre, succès qui entraînera apparemment la chute subséquente. En tout état de cause, l’axe VII-XIII, celui du Chariot et de l’Arcane sans nom, nous semble les illustrer fort éloquemment.

Revenons à cette tête couronnée et à ces membres qui se trouvent dans le limon (49). Ils se veulent un rappel de ce que l’Ange du Jugement nous a déjà souligné. Au grand festin de la vie, tous les convives seront invités à trinquer. Ce repas se termine par le trépas. Pour les Égyptiens, le démembrement a lieu à l’origine. Osiris démembré, c’est tout l’univers qui est créé. Il s’agit d’un triomphe car telle était sa volonté. C’est pourquoi il est orné des attributs de la victoire, ici, en VII, la couronne. Le thème du démembrement est nommé par Mircea Eliade, le morcellement initiatique. Cette mise en pièces rituelle fait partie du parcours chamanique. L’initié hérite ensuite d’un corps consacré. C’est cette métamorphose qui est illustrée dans cet axe VII-XIII. [7] En Alchimie, «(…) un métal qui se dissout dans un acide est un roi qui meurt, se noie et se lamente des Profondeurs.» [8]

Mais la tête couronnée représente le plus parfait des sept corps, l’Or. Le Traité de l’Or d’Hermès Trismégiste dit de lui que la terre ne peut le corrompre et c’est sans doute pourquoi il est représenté ici entouré de limon. L’adepte doit en extraire l’Ixir ou élixir, pour en faire le caustique qui lui donnera la Pierre.Pour conclure sur l’Arcane XIII, et rester dans le ton, nous allons citer un extrait du Traité de l’Or:« Tu dois donc en extraire le Seriacum, c’est-à-dire l’Ixir.(…) L’Or du Sage intimement lié à l’Eau Ardente donne l’Ixir.(…) L’Oeuvre commence par le végétal, se continue par l’animal, comme dans l’œuf de la poule qui contient le précieux germe. Notre terre est l’or d’où nous tirons le Seriacum qui est le ferment Ixir. »

Le Sage évoqué ici pourrait bien être celui dont on aperçoit la tête dans le limon, la tête couronnée du personnage du Chariot. L’Or du Sage est une expression qui résume à merveille le symbolisme de l’Axe VII-XIII. Notons que le mot limon (49), qui se décode 13, s’applique également aux brancards entre lesquels on attelle le cheval, un lien avec l’Arcane VII. Limon vient de lem-, un radical gaulois qui signifie traverse. Le sol fertile de cet Arcane prend donc ici le sens allégorique de lieu de passage entre les mondes. Et nous croyons que c’est bien de limon qu’il s’agit ici. Pour reprendre l’expression de la Genèse :«Dieu forma l’homme du limon de la terre.» C’est bien aussi ce qui se trouve illustré en XIII.

Terminons ce chapitre sur ce dernier mot: SERACIUM: 5+18+1+3+9+13= 49. 4+9= 13 ou XIII. Du limon, de la terre noire – celle dont on tire la Pierre, le Ferment Universel – est à la base de l’illustration de l’Arcane sans nom. C’est la Mater Primera, le fondement de l’œuvre alchimique. [1]



[1] Mircea Eliade, Initiations, rites, sociétés secrètes, p. 111[2] Éz. 37 : 7[3] Éz. 37 : 11[4] Grégoire Kolpaktchy, Le livre des morts des Anciens Égyptiens, pp. 22-23[5] Voir Le dictionnaire des symboles à Osiris [6] Le dictionnaire des symboles, p. 91 [7] Mircea Eliade, Histoire des croyances et des idées religieuses, Tome III, p. 22 [8] Mark Haeffner, Dictionary of alchemy, p. 41

© Marc O. Rainville, 2008. Tous droits réservés



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4 réponses à Le Chariot – Arcane sans nom Axe VII-XIII

  1. Rom dit :

    Bien vu, Jawah, bravo ! Le mal des ardents touchait tout le corps mais il me semble bien que les mains et les pieds étaient particulièrement attaqués, jusqu’à en tomber, à se détacher du corps. C’est bien ce qu’on voit en XIII, des mains et des pieds coupés.
    Il y a eu une grave attaque de ce mal en France au moment où Suger prenait la direction de son abbaye.
    En tous cas, l’idée est lancée.

  2. Jawah dit :

    Une brûlure interne qui date d’office le tarot du IX eme au XIV eme siècle.

  3. Jawah dit :

    Ou mal des ardents ou feu sacré de saint antoine…

  4. Jawah dit :

    Ergotisme

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