Bateleur/Soleil Axe I-XIX

Le bateleur

01-1

LE°BATELEUR

I

Avec cette image, nous entrons de plein pied dans le monde médiéval. Voici le personnage du bateleur. Ce bateleur est un jongleur, un escamoteur, un joueur de tour. Il a sa baguette à la main et se prépare à nous faire quelques tours de gobelet.  On aperçoit sous sa main droite le goulot du sac à malice de l’escamoteur, qui se porte à la ceinture. Un autre sac est également bien en vue sur la table. Le magicien va le dissimuler sous la table avant l’arrivée de son public. Pour le moment, il vient d’y fourrer un chat. Notons également la présence sur la table du gobelet et de la muscade, ou escamote, ce petit accessoire en liège qui fait partie du fameux tour du gobelet. Passez muscade !

Cette baguette, c’est aussi le bâton du héraut antique. Il y a un message ici qui doit être délivré.

Au centre de la chevelure du personnage, au milieu de son front, se trouve une mèche bouclée en forme de G gras. Cette lettre répond au 7 inversé aminci qui est situé dans le cadre sous l’apparence du I (un) romain. G et 7, 7 gras et 7 maigre, 77… L’esprit inquisiteur se perd en conjectures !

La lecture des Écritures dans ces cas là est d’un grand secours. Genèse, 41 : 4-7 Alors Pharaon se réveilla. Il se rendormit et rêva une seconde fois. Voici que sept épis montaient d’une seule tige, gras et appétissants. Puis, sept épis grêles et brûlés par le vent d’est germèrent après eux, et les épis grêles absorbèrent les épis gras et gonflés. Alors Pharaon s’éveilla : c’était un songe. Voici quatorze épis figurés. Entre les jambes du bateleur, sous la table,  se trouve un épi flanqué de sept épines de chaque côté.

Lebateleurcactushéron

On notera que cet épi a également la forme d’une vulve ! La silhouette féminine qui l’encadre n’est pas là par hasard. L’épi est un symbole de fertilité. Continuons sur cette piste  : ÉPI DE B : 5+16+9+5+12+5= 52 ou 7. Le songe de Pharaon signifiait qu’une famine de sept ans se répandrait sur le royaume après sept années de prospérité. Grâce à cette vision, Pharaon fit mettre à l’abri des réserves pour faire face aux années de vaches maigres. La prévoyance serait-elle la mère des vertus tarologiques ? Le silence, lui, l’est sans doute. Le point culminant des cérémonies des mystères d’Éleusis consistait en l’exposition d’un épi de blé moissonné dans le silence. L’épi du bateleur est encore au sol, il n’a pas été moissonné. C’est une allusion claire au thème de la discrétion ésotérique. Le bateleur est un initié aux mystères ou s’il ne l’est pas encore, il est en voie de le devenir. C’est à lui que s’applique le conseil du Pseudo-Aréopagite : «Prends garde de ne pas divulguer de façon sacrilège des mystères saints entre tous les mystères. Sois prudent et honore le secret divin…» [3]

L’épi est l’emblème d’Osiris. Nous allons rencontrer plusieurs fois le dieu égyptien au cours de notre parcours et ce, sous différentes formes. À nouveau, l’épi est un symbole de fertilité, de fécondité à la fois masculin et féminin. Il symbolise tout autant l’éjaculation que la gestation.[4] C’est également l’emblème d’Attis ; le dieu est l’épi moissonné vert. Comme Osiris, Attis est assimilé au soleil. Eliade nous informe que le dieu devient le centre de la théologie solaire vers la fin du paganisme.

Nous reconnaissons également dans l’épi le signe de la sédentarisation. C’est la découverte du pouvoir de reproduction du blé qui a entraîné la fin du nomadisme des chasseurs-cueilleurs, l’agriculture et la constitution de villages de maisons de pierre rassemblées autour des premiers silos de blé. En ce sens, l’épi est signe d’immobilité. Il n’est pas inutile de classer les lames en fonction de ces critères, la fixité et le mouvement. L’épi nous emmène ici au niveau de lecture des conventions alchimiques. Moissonner, c’est se livrer à une activité de recherche.

Le romancier Jacques Attali imagine une conversation entre deux rabbis du XIIe siècle dont voici un extrait : «J’ai fidèlement suivi la trace des moissonneurs et glané les épis, beaux et moins beaux.» [5] Enfin, il est fort probable qu’il fasse également voir dans cet épi un anagramme de pie, l’oiseau menteur, l’oiseau voleur. Ce serait une signature gouliarde. Par extension homonymique, cette pie deviendrait aussi Pi, la lettre grecque. Dans l’architecture de l’époque des pyramides, le rapport 3.1416 qu’elle symbolise est remplacé par la formule équivalente 22/7.

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Pour procéder à la lecture codée du titre de cet Arcane, nous ne devons retenir que les lettres qui entrent dans le code majeur. Le B et le U ont donc été escamotées, le losange également, pour l’instant.

LE BATELEUR: 12+5+1+20+5+12+5+18= 78.

Ce nombre est une totalité. L’Ancien Testament a comme nombre le 7 alors que le 8 est associé au Nouveau ; au delà du 7e jour vient le 8e qui annonce l’ère future éternelle, «la béatitude du siècle futur dans un autre monde». [6] Et pour saint Luc, 78 générations s’étendent de Dieu au Christ. Le résultat de notre addition donne 78, c’est déjà un message en soi. 78, c’est le nombre des Arcanes majeurs et mineurs du Tarot. Le bateleur est un apprenti, un maître en devenir. «C’est l’<<Homme Premier>> des gnostiques et de Mani, l’Adam Kadmon de la Cabale, le protagoniste de la tragédie cosmique initiale.» [7]

Son pendant égyptien, celui qui a inspiré Manes, est Osiris, l’Être Bon, l’Homme Cosmique. C’est lui qui ouvre le cycle du Tarot sous forme d’épi. Nous cherchions à obtenir le chiffre I. Il manque 22 pour arriver à 100 ou 1. Nous ferons ce que fait le personnage devant sa table de travail, un peu de magie, de l’escamotage, de la prestidigitation et en remplaçant le U par la lettre V, qui est une des treize lettres qui forment le code, nous arrivons là où nous voulions aller.

LE BATELEVR: 12+5+1+20+5+12+5+22+18=100 ou 1.

Nous n’avons pas tenu compte du point entre les deux mots qui en est à peine un dans l’édition de Nicolas Conver. Il s’agit à n’en pas douter d’une coquille volontaire qui nous invite à tenir compte d’elle, sans trop insister ou nous laisser distraire par sa présence. Ce point qui n’est là qu’à demi, nous le retrouverons sous cette forme chez plusieurs autres Arcanes. Il indique à chaque fois que plus d’une solution est possible à l’équation proposée. Il peut intervenir dans une forme de codage et pas dans l’autre. Le point du Jugement par exemple est marqué au sceau de la même ambiguïté. L’emploi du U à la place du V par Suger est volontaire. Il nous permet de découvrir le 78 qui s’y cachait et que nous retrouverons à nouveau tant chez les lames mineures qu’au sein des majeures.

Ce nombre de 100 correspond également à la somme des lettres codées du nom Prométheus ! N’est-ce pas ici un peu aussi le héros grec civilisateur et protecteur des hommes, condamné par Zeus, le Titan déchu qui amena le feu à l’humanité caché dans une férule ? C’est Prométhée qui leur apprend les métiers et les sciences, le cycle des saisons, l’agriculture… On connaît la suite. Zeus se venge. Le héros est couvert de chaînes et un aigle lui dévore journellement son foie immortel. Les hommes se font envoyer Pandore, la première femme, celle qu’Hésiode nomme  »la belle calamité, le piège profond et sans issue, terrible fléau installé au milieu des hommes mortels. »

Voici maintenant une autre solution pour le codage cet Arcane. Le point qui n’en est pas un peut se dédoubler! Nous le retrouvons à la fois dans son emplacement traditionnel mais aussi à l’intérieur du Le de Le*Bateleur. Le E devient ainsi un C. Nous avons maintenant:

LC**BATELEUR: (12+3) x 2 x 2= 60. 1+20+5+12+5+18= 61. 61- 60= 1.

Voilà qui est plaisant. Il nous reste maintenant à trouver la solution en mode mineur.

LE*BATELEUR : 2 + 21 (x 2)= 46. 4+6= 10 ou 1.

Dans ce cas-ci, c’est à droite du point que se trouvent toutes les lettres du code mineur et c’est à droite aussi que nous avons doublé.

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Ce prestidigitateur à la braguette ouverte manie discrètement sa verge d’une main tandis qu’il manipule ouvertement une baguette de l’autre. Il semble nous saluer de la main gauche. Bienvenue dans le système nous dit notre premier Arcane. Salut! Tant la verge, la virga, que la baguette sont les instruments de mesure du maître de chantier. La verge et la tige métallique sont également les symboles architecturaux de la parole inflexible du prédicateur. Placées au sommet d’un clocher, on les surmonte d’un coq. Le chef est couronné d’un large chapeau. L’emphase est mise sur la tête qui symbolise l’intelligence, le discernement. Relire à ce sujet Ap. 13 : 17-18.

Il y a un rapport d’opposition et de complémentarité entre les éléments graphiques représentant la tête et le phallus du personnage. Les deux éléments entretiennent un rapport symbolique évident. Ensemble, ils sont l’illustration de ce que les stoïciens appelaient la Raison séminale (logos spermatikos), cette Loi universelle issue du germe igné qui donna naissance au monde.[8]

Le réceptacle phallique de ce germe igné, porteur de Lumière, apparaît ici justement en pleine lumière. En effet, le soleil est à son zénith. On ne voit pas d’ombre, ni celle du personnage, ni celle du petit arbrisseau épineux entre ses jambes! Ce chapeau a une forme elliptique qui rappelle à la fois celles de la spirale et du ruban. Il s’agit d’une lemniscate. On verra au chapitre sur Le monde que l’image de la spirale est centrale dans notre compréhension de l’œuvre. Et nous avons vu que la structure en Palais du Tarot correspond à celle du polygone à huit côtés.

La lemniscate la plus connue a justement une forme de S ou de 8. Le bateleur porte sur sa tête une représentation de son Palais de la mémoire. Son usage de cette technique mnémonique est ce qui assurera sa maîtrise. Il arrivera un jour à se souvenir du futur. C’est ainsi que nous pensons que s’établit dans l’esprit des concepteurs du Tarot le lien entre mémorisation et divination. Le Tarot combine dans sa nature et sa structure les éléments qui constituent un Palais de la mémoire et un oracle.

Le huit est le chiffre de la Résurrection et de la vie éternelle. C’est pourquoi les fonts (35 ou 8) baptismaux (fontaine baptismale) avaient à l’origine une forme octogonale. Le mot latin baptisma a huit lettres. Saint Augustin dit du 8e jour qu’il marque la vie des justes et la chute des impies. Les Templiers accordent une attention particulière au huit, comme plusieurs autres ordres monastiques d’ailleurs. Le mot temple se décode 71 ou 8. La croix templière a huit branches. Les labyrinthes des cathédrales ont huit côtés.

Nous croyons que ce huit renvoie aussi au mot suivant: ÉPINES: 5+16+9+5= à nouveau, 35 ou 8. Nous avons identifié plus haut la présence de l’épi. Voici maintenant les épines qui, comme le 8, sont un symbole de résurrection. En haut de cette lame, c’est une couronne d’épines figurée, la couronne à rayons, que porte le jeune homme. C’est une symbolique solaire, Le bateleur fait face au soleil dans le Tarot. Le chapeau en forme de bande, de lemniscate, est une métaphore de rayonnement puisque le rayon est une «trace de lumière en ligne ou en bande». [9]«(…) la couronne à rayons, les épines s’identifiant, par un renversement du symbole, aux rayons lumineux qui émanent du cops du Rédempteur. Il est de fait que le Christ couronné d’épines est parfois représenté sous un symbolisme rayonnant.» [10]

Il s’agit d’un thème universel. Thésée au labyrinthe est guidé par le fil d’Ariane mais aussi par une couronne lumineuse. Les saints sont auréolés. «Un être rayonnant est de nature ignée, apparenté au soleil.» [11]L’abbé Suger vouait un culte à cet objet. La covronne (78) est pour lui symbole d’immortalité. «Les couronnes françaises sont conservées à Saint-Denis depuis 1120. (…) la couronne est une entité distincte du roi et du royaume, perpétuelle et immuable comme le regnum. Suger est le premier à parler ainsi de la couronne et à exalter les devoirs que le roi comme le peuple ont envers elle.» [12] L’épine a également son importance pour les moines bénédictins de Saint-Denis car en 1053 on fit la découverte dans la crypte d’une épine de la couronne du Christ et d’un clou de la Sainte Croix. [13]

On a glosé à l’infini sur la signification de ce chapeau en forme de huit. Cette symbolique de la couronne dans le premier de la série des Arcanes du Tarot est passée inaperçue. L’interprétation correcte de ce chapeau-couronne nous permet de reconnaître le Christ. Les épines apparaissent clairement au bas de cette lame, sur la petite plante, l’épi. L’épi porte ce qui ressemble à des épines. Ici, sur la tête, cette image virtuelle des épines fait donc allusion à celles portées par Jésus. Les alchimistes utilisent parfois la couronne d’épines pour représenter l’adepte couronné.

Ecce Homo! Voici l’Homme, disait Pilate après avoir travesti son prisonnier (Jean 19: 5). Voici Jésus, nous dit ici le Tarot. L’Arcane I représente le Christ, c’est un Arcane christophore. Il y a plusieurs de ces Arcanes dans le Tarot. En vieux français, le mot épines signifiait un arbre ou un arbrisseau muni de piquants. Nous en retrouvons donc un exemplaire symbolique sur la tête du personnage. Pour bien nous faire comprendre cette idée, Suger a pris soin de placer cet arbrisseau, une plante épineuse sous le postérieur du personnage. Ce sont des paliures, aussi appelé Épines du Christ, ou de l’acacia, le bois épineux sacré des hébreux, le chittah que l’on appelle aussi rameau d’or. L’arche d’alliance était faite de ce bois, la couronne d’épines du Christ également.

Le symbolisme de l’épine place cet Arcane sous le signe de la mortification. Taine, un philosophe du XIXe siècle, dit des bénédictins de son époque qu’ils aiment construire leurs cabanes de branchages dans les épines et les ronces. Ceux du XIIe laissaient aux ermites cette intéressante pratique. Mais certains moines alchimisants ne dédaignaient pas quelques austérités de bon aloi. Celui qui a conçu le Bateleur avertit le novice qu’il sera humilié au début de sa quête. L’humilité doit donc être au rendez-vous si on veut compléter le parcours qui se termine à l’Arcane XI.

Le choix de l’image du bateleur est également un clin d’œil au rival et complice de Suger, Bernard de Clairvaux ou de Citeaux, qui aimait se décrire comme un petaurista, un saltimbanque, synonyme du mot bateleur.[14] En 1113, Bernard fut admis à l’abbaye de Cîteaux. C’est là qu’il «succombe» à son idéal d’ascétisme, un idéal suspect à l’époque puisqu’il rappelle le mépris du corps des hérétiques manichéens et cathares. Voici le portrait de lui qu’en fait Charles de Rémurat : «Dès son jeune âge, il s’était signalé par ces prodiges d’austérité et d’humilité chrétienne qui domptent tout dans l’homme, hormis la colère et l’orgueil, mais qui rachètent l’une et l’autre en les consacrant à Dieu. Il vivait dans les misères d’une santé faible, encore affaiblie et torturée comme à plaisir par de volontaires souffrances. Il se croyait appelé à ressusciter l’esprit monastique, en ranimant dans les couvents la morale et la foi. Il avait de plus en plus enfoncé dans l’ombre et courbé vers la terre le front pâle de ses moines amaigris; mais il ouvrait un oeil vigilant sur le monde, observait les prêtres, les docteurs, les évêques, les princes, les rois, l’héritier de saint Pierre lui-même; et tantôt suppliant avec douleur, tantôt gourmandant avec force, il avait pour tous des prières, des menaces, des larmes et des châtiments, et faisait sous la bure la police des trônes et des sanctuaires. C’était saint Bernard.» [15]

Le mot Cîteaux ou cisteaux est le pluriel de cistel, un synonyme ancien de roseau. L’abbaye de Cîteaux était entourée de ces cisteaux ou roseaux. Celui tenu dans la main gauche du bateleur en opposition à la petite fontaine [16] de la main droite est une allusion amusée à la philosophie rigoriste de l’abbé de Cîteaux. La table de cet Arcane nous semble donc bien avoir été mise pour le personnage le plus influent du XIIe siècle. Le mot bateleur, quant à lui, se dit ludius en latin. Ce ludius se rapproche de ludus qui signifie, jeu. Le bateleur n’introduit-il pas à merveille le jeu de cartes? Afin de bien nous en convaincre, nous dirons un dernier mot sur sa coiffe elliptique. L’ellipse suggère, par définition, l’art de l’évocation, de l’omission et de la retenue. On ne montre pas tout. C’est là l’essence même du métier de bateleur.

ELLIPSE : 5+12+12+9+16+19+5 : 78.

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Jésus portait à l’occasion de son emprisonnement, outre la pourpre et la couronne d’épines, un roseau, tout comme le Bateleur: Mt 27: 30 (lui) prenant le roseau, ils le frappaient à la tête. Notons que le roseau coupé est un accessoire symbolique qui représente le phallus dans le culte du dieu Attis. La cérémonie de l’entrée du roseau, canna intrat, célébrée à l’équinoxe du printemps rappelait l’automutilation du dieu. Les participants en transe offraient leurs propres organes génitaux à la déesse Cybèle, épouse d’Attis. [17] Le Bateleur doit de lui-même porter le roseau – qui est situé dans l’axe imprimé par sa verge – à sa tête. Cette action en est une de fertilisation spirituelle. Elle donne le mouvement à l’ensemble et éclaire toute la scène. Le bois du roseau qui rejoint celui de l’arbrisseau ne parle-t-il pas de la croissance du plan inférieur et de son enracinement au niveau supérieur?

L’érection spirituelle, voilà ce que recherchait l’adepte!

Plus sérieusement, l’ensemble suggère l’état monastique, le moine étant, en latin, le vir spirituales. Ce qui ne l’empêche pas de concilier contemplation et compréhension. Le roseau comme instrument de mesure nous rappelle que certains clercs et cabalistes de l’époque spéculaient sur les mensurations de Dieu. On comprendra également que le duo phallus-instrument de mesure est une plaisanterie estudiantine tout à fait dans l’esprit gouliard. Ce qui est moins évident, c’est que cette même association, phallus-tige creuse de roseau, peut également faire référence à une pratique extrême de sexualité tantrique hindoue sur laquelle nous éviterons de nous attarder sinon pour dire qu’elle a trait à la rétention séminale.

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La première lame du Tarot représente un illusionniste. Le métier de bateleur était une des nombreuses occupations exercées par les membres de l’ordre secret des Gouliards dont il sera question tout au long de cet essai. Les Gouliards étaient des experts en codage. Ils jonglaient avec les nombres comme un bateleur avec ses balles. Jongler, en ancien français, jangler, c’est angler, dissimuler, cacher. Le jeu des mains est capital dans l’exercice du métier de prestidigitateur. Le bateleur attire ici l’attention sur sa main gauche tandis que sa main droite réalise l’opération magique.

Le message de cette lame est clair. Il faut regarder au delà des apparences pour bien saisir tous les détails, toutes les astuces qui sont dissimulées dans le Tarot. Cette première lame est un message à tous les occultistes sérieux, tous les alchimistes, tous les scientifiques allumés. Salutations, vous seuls avez ce qu’il faut pour déchiffrer le Tarot ! Les esprits trop cartésiens y perdront leur latin… La connaissance de cette langue morte est bien sûr un atout pour entrer dans le labyrinthe du Tarot mais la maîtrise du français est, elle, essentielle.

Notons maintenant un autre détail intéressant. Le bateleur regarde vers son bras droit qui est surdimensionné. On cherche à attirer notre attention sur une astuce graphique. À hauteur du coude, se trouve le sommet d’une tour inversée qui comporte quelques créneavx (78). Le personnage a donc une, pardon, un tour dans sa manche… Ce tour, c’est son coude, on disait au XIIe siècle, le code. En latin, le mot coude signifie cette articulation du bras (cubitus) mais aussi, le mot angle (angulus). Ce bras au coude hypertrophié dessine effectivement un angle. Cet angle suggère que le bras est brisé. C’est une invitation à briser le code.Il y a deux codes ou deux chiffres visibles dans le Tarot, un majeur et un mineur, comme les bras du bateleur. Le coude gauche est lui-aussi dominé par une tour. L’absence manifeste de deux autres articulations a également attiré notre attention. En effet, les deux genoux sont dissimulés par la table du personnage. Ces genoux correspondraient-ils à deux autres chiffres du code secret, invisibles ceux-là ?

Il reste à attribuer les lettres G, J, K, Q, W, Y et Z ! Enfin, le visage du bateleur tourné vers l’arrière, tourné vers les tours, pourrait illustrer le thème du retour.

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La symbolique phallique est omniprésente dans le Tarot. Elle l’est également dans la pensée juive ésotérique et de nombreuses autres traditions anciennes. Nous allons découvrir des représentations du phallus, la source de vie, dans plusieurs Arcanes. Il faut souligner également que la période qui a donné naissance au Tarot donne lieu à un phénomène social particulier. L’historien Jacques Le Goff :«(…) le haut Moyen Age (Ve-Xe siècle) avait été relativement tolérant à leur égard. On a même pu parler dans la première moitié du XIIe siècle d’une «culture gay» chrétienne. Au XIIIe siècle, (…) la traque devient plus vive.» [18]Les années Suger seraient donc propices aux interprétations facétieuses de la symbolique phallique.

Suger était-il homosexuel ? Les nombreux écrits qu’il nous a laissés suggèrent qu’il professait une certaine misogynie. Il ne se gêne pas en effet pour y aller de quelques volées de bois vert sur le dos des moniales d’Argenteuil dont il avait la charge.[19] On ne peut toutefois relier ce trait de caractère universel à l’homosexualité. La question reste ouverte. Nous ne pouvons nous empêcher de penser toutefois que les artisans du Tarot devaient parfois se tenir les côtes lorsqu’ils réalisaient ces codages, qu’ils aient été eux-même homosexuels ou non. Mais il est intéressant de comprendre et de rappeler que le Tarot a été réalisé dans une période de grande tolérance.

Jacques Le Goff, le plus grand médiéviste français contemporain, note également : «(…) ce qui vient troubler la pureté et les acquis de la chrétienté, c’est surtout l’hérésie. Or, au cours du XIIe siècle, les hérétiques se sont multipliés et, au début du XIIIe, ils deviennent pour l’Église un des principaux, sinon le principal problème.» [20] Que le Tarot ait été conçu dans un environnement homosexuel hérétique en laissera plusieurs songeurs. Allons-y d’une autre citation pour enfoncer le clou. Elle est de Jean de Bréville, un auteur contemporain. «Le Tarot est un message qui intrigue et il est peut-être l’œuvre d’ennemis de la Croix, mais ces personnages étaient peut-être des représentants de l’Église envoûtés par les vapeurs de l’hérésie. Ce qui est certain c’est qu’ils regorgeaient d’astuce…» [21]

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Les pieds de table ont l’air bien assurés même si cette table à trois pattes est plutôt chambranlante. Ce sont les Bâtons qui manquaient pour compléter la série des mineures, toutes représentées ici en I. Cette table n’est pas mise pour des béotiens. On n’en doutera plus lorsqu’on comprendra qu’il s’agit ni plus ni moins que de la fameuse Table d’Émeraude du texte d’Hermès Trismégiste si chère aux alchimistes et aux Philosophes.

Nous allons maintenant passer au code le nom latin de cette table: TABULA SMARAGDINA: 20+1+12+1+13+1+18+1+9+1= 77. Nous avons vu que ce nombre revient souvent dans les additions codées. Nous le considérons comme l’équivalent féminin de 78, l’autre représentation numérique du Tarot. Le bateleur est donc également une représentation discrète de cet Hermès Trismégiste qui transmit son fameux texte de la Table d’Émeraude à Marie la Prophétesse, une alchimiste d’Alexandrie que nous allons rencontrer au chapitre sur La papesse. Cette Marie aurait quand à elle initié saint Antoine. L’ordre de Saint-Antoine est symbolisé par la croix à trois pattes en Tau. Et voilà pourquoi la table du bateleur boite.

Comme nous l’avons vu au chapitre sur Le mat, boiter c’est le signe qu’on s’est approché du ciel. Cette table boiteuse nous réserve un autre indice de sa nature spirituelle. Son plateau fortement incliné indique qu’elle est un lien entre le ciel et la terre. «Ce qui est en haut est comme ce qui est en bas». Ainsi, les objets usuels qui se retrouvent sur le plateau de cette table doivent-ils être interprétés selon leur apparence et leur devenir, le sens potentiel qui est déjà présent en eux.

Ces trois pattes de tables qui sont une allusion à peine voilée à celle du Trismégiste, le mage qui, pour rappeler la conclusion du texte de cette Table d’Émeraude, qui « possède les trois parties de la Sagesse de l’Univers ». Elles représentent également la Trinité de l’alchimie médiévale, la conjonction du corps de l’esprit et de l’âme.[24]

L’Arcane Le bateleur est une répétition de l’exercice que nous referons tout au long de notre parcours. Il ne faudra pas ménager notre labeur. Si comme le bateleur nous étions tentés de nous asseoir pour nous reposer, il nous faudra prendre garde où nous déposons nos arrières. Le curieux buisson, l’épi mentionné plus haut menace notre apprenti. Il est placé sous lui, sous la table.Voilà qui est plaisant, surtout quand l’on sait que le mot grec épi- signifie… sur ! C’est un autre indice placé pour nous indiquer qu’il s’agit bien ici de la table d’Hermès. Sous, sur… Ce qui est en haut est comme ce qui est en bas. On compte sept épines sur son flanc gauche et huit (sept dont une est double) sur sa droite. 78.

Quoiqu’il fasse dans sa quête, notre petit bonhomme trouvera toujours un rappel sur le chemin. Ce 78 placé sous la table est aussi une allusion du rôle en mode mineur que celle-ci joue dans cet Arcane. Les Arcanes mineurs sont au nombre de 56, nous le savons. Et 7 multiplié par 8 donne 56. Mais pourquoi la septième épine du côté gauche du chardon, presque à son sommet, porte-elle deux pointes? C’est qu’elle nous invite à une autre multiplication: 7 x 2= 14. Et ce 14 additionné au 8 suggéré par les épines du côté droit du chardon donne 22, le nombre d’Arcanes majeurs! Notre épi représente à lui seul tout le système.

Nous n’avons rien dit des curieuses piécettes en forme de deniers qui sont dispersés sans ordre apparent sur la table. Le plus gros de ces petits cercles a la forme à la fois d’un gland et d’une coquille (56) – ou coqville (78) – bi valve. La coquille de nacre gravée était utilisée par les Roms afin de prédire l’avenir. Elle est également le symbole des plus hautes aspirations spirituelles et ce dans un grand nombre de traditions différentes. La coquille qui lui est associée symboliquement représente l’humilité. Elle est l’emblème des pèlerins qui faisaient le voyage vers St-Jacques de Compostelle.

L’ensemble suggère également que ces pièces à la forme plus ou moins ronde représentent le résultat de l’exercice solitaire auquel se livre Le Bateleur, la semence dont on est généreux à cet âge. Ses bourses ont fuit, indiscutablement. Le résultat se retrouve sur la table, coagulé. C’est une autre illustration du thème de l’éjaculation rencontré avec l’image de l’épi. Mais ce qui était seulement suggéré est ici montré clairement. Le bateleur a son membre viril bien en main ; on aperçoit distinctement son gland.lebateleurdétailglandbicentCamoin

Ce mot de coagulation nous rappelle la seconde partie de la formule chère aux alchimistes, Solve et coagula. C’est leur devise. En trouverons-nous la première partie? Solve signifie dissoudre… Nous pourrions chercher longtemps! Il y a plus simple. Que pensez-vous de ceci? Un salve se cache dans le bras tendu en signe de salut du Bateleur. Salut se dit en effet salve en latin. Salve et coagula (sic)… On reconnaître également ici le salut gouliard, la paume de la main gauche levée et présentée au regard. Seulement cinq lames du Tarot reprennent ce salut. À chaque fois, la main tient un bâton.

Il ne reste au personnage qu’à prendre une initiative, à choisir sa voie. Son énergie est grande. Et il aspire à une maîtrise, le bâton du principe masculin qu’il tient gauchement en est le signe. Ce bâton, on le retrouve sous sa forme finale, dorée, chez Le Monde. Là, c’est le roseau d’or, un instrument de mesure. Ici, c’est encore une simple tige creuse, un fétu de paille ou un brin de jonc. On peut y voir aussi un de ces bâtonnets d’or que brandissaient les alchimistes de cour pour abuser leur commanditaires à la fin de leurs fausses métamorphoses. Son gland qu’il tient de la main droite représente le principe d’énergie vitale.

Bien sûr, dans la philosophie manichéenne, l’interprétation est légèrement différente. «Au centre (de l’univers) se trouvait Osiris, l’Homme Cosmique, déchu, emprisonné, paralysé. Son corps est soumis aux Forces du Mal.» [25] Ce touchant tableau nous suggère que son activité du moment est bien solitaire. Avec le temps, il apprendra aussi à maîtriser celle-ci! L’association bâton et phallus rappelle également l’injonction de Dieu à Moïse de jeter son bâton à terre afin qu’il se transforme en serpent devant Pharaon. Ce signe divin devait servir d’avertissement au roi d’Égypte.[26] La carte complémentaire de Le bateleur dans cet axe est Le soleil. Comme nous le verrons, Moïse apparaît sur cette lame sous la forme d’un visage rayonnant.

Revenons maintenant à ces pièces rondes que nous avons associé à de la semence ; il faut y voir aussi des cristaux de sel. L’expression Solve et Coagula fait référence à l’opposition du Mercure et du Soufre; le sel des Philosophes était un autre élément de la recette. Plus prosaïquement, le sel est une monnaie d’échange courante ; on pouvait en transporter dans sa bourse, comme des deniers. L’arcane I est bien une salutation ésotérique aux alchimistes. Mais cette salutation s’adresse aussi aux catholiques, tout simplement. En effet, le nom de Jésus signifie «le Seigneur est (ou donne) le salut».[27]

À nouveau, le personnage du bateleur est une représentation déguisée du Sauveur. Le bateleur est un Arcane christophore. Le message est ambigu. Ce salut catholique et alchimiste, c’est celui de la rédemption de l’âme. L’Arcane I qui ouvre le cycle du Tarot annonce la couleur. Le jeu s’organise comme l’illustration d’un parcours où chaque lame ou paire de lames désigne une étape spirituelle devant mener à la rédemption, au salut. Par définition cependant la Rédemption est un mystère et elle n’advient qu’à travers Jésus. Le salut éternel n’est accessible aux chrétiens que grâce au rachat du genre humain par le Christ.

Ce chemin de croix, cet itinéraire de Rédemption illustré est-il celui du Christ ? Bien sûr, puisque Lui seul a le pouvoir de racheter les péchés. Il est, littéralement, la Rédemption et on retrouvera partout dans le Tarot Sa figure dissimulée. Les lames Le représentant auraient, dans cet esprit, le statut de stations. Pourtant, on a vu et on verra que les alchimistes en s’engageant plus avant dans leur Art en viennent à s’identifier au Christ et à partager avec lui le poids des péchés du monde. Il en va de même pour tous ceux qui s’affranchissent des dogmes de leurs religions respectives pour n’en retenir que le sens profond.

Suger lui-même, en s’identifiant si totalement au Christ qu’il en a pris le nom de façon occulte, donne l’exemple d’un homme d’action et de réflexion agissant dans et hors le monde. L’anagramme christophore de Suger, par renversement ou retournement de syllabes, donne Ger-su ou Jésus. Le salut est également le nom d’une cérémonie religieuse catholique bien particulière où le célébrant chante, expose le saint sacrement et donne la bénédiction ; on comprendra ici que le bateleur en est le célébrant et que sa table représente l’autel.

Examinons encore une fois le contenu de cette table dominée par le phallus de son utilisateur : une bourse, une queue (de chat), des deniers ou des piécettes de nacre gravé qui proviennent d’une éjaculation… C’est le moment de rappeler que le mot éjaculer – lat. ejaculare – se rapproche de jaculatoire – lat. jaculari – comme dans oraison jaculatoire qui a le sens de prière courte et fervente. Tout le tableau se transforme ainsi sous nos yeux. Le bateleur se livre réellement à une activité spirituelle.

Nous discuterons davantage de la relation entre deniers et semence au chapitre portant sur l’Arcane XVI. Notons tout de même que par sa nature imparfaite et son aspect blanchâtre luisant, l’antimoine, ce métal que les alchimistes utilisaient pour purifier l’or, peut être associé à la semence. De plus, Biringuccio, un métallurgiste du XVIe siècle dit au sujet de l’antimoine qu’il démontre tous les signes d’une maturation en suspens. N’est-ce pas un peu le cas de toute semence? Nous invitons donc nos lecteur/trices à garder en mémoire qu’à chaque fois qu’il sera question de semence, de fluide ou de liqueur séminale dans cet essai, nous ne ferons que souligner le parallèle que tente d’établir le Tarot entre le développement moral et spirituel de l’adepte et celui de la composition fluidique de la matière, celle des métaux plus particulièrement.

Les traités d’Alchimie font tous une large part à ces comparaisons entre le Sperme des Philosophes et la nature essentielle du plomb, de l’eau mercurielle, de l’antimoine ou de l’or par exemple. Justement, à propos de l’or, il nous faut mentionner le jet d’urine que l’on devine avoir quitté sa source pour se diriger à l’intérieur de la bourse sur la table. L’alchimiste fait de l’or, littéralement ! À l’époque, on disait orine pour souligner la couleur dorée du liquide. Le mot urina vient d’aurum, or. La table illustre maintenant pour nous la rencontre de l’or et de l’argent, la conjonction du soleil et de la lune. En effet, la bourse est le réceptacle des espèces sonnantes et trébuchantes, la monnaie, l’argent, pecunia.

Argent, c’est aussi le métal, argentum. Un clin d’œil, la présence du chat au milieu de cette conjonction ; son symbolisme, comme celui du serpent, met l’alchimiste en garde contre les biens de ce monde. Chat en latin, c’est :

CATTVS : 3+1+20+20+22= 66.

Six lettres au mot, 666. Ce chat, c’est la Bête de l’Apocalypse. L’or et l’argent sont en bonne compagnie. La symbolique phallique est présente dans la philosophie juive, dans l’ésotérisme chrétien et dans le Tarot. À la base, il y a une préoccupation, un savoir secret, en rapport avec l’alchimie. De plus, l’hérésie manichéenne associe la Lumière divine à la semence.

Nous reviendrons sur ce point au chapitre suivant. Le second Concile de Constantinople (869) proscrit ce genre de dérives théologiques. Sans mettre au ban toute la théologie de la Lumière – il aurait fallu mettre le Pseudo-Denys à l’index – il trace des balises. Suger marchait sur des œufs lorsqu’il s’est mis en tête d’illuminer son siècle. Notons la présence d’un clou dans le pouce gauche. Le clou est un rappel classique de la Crucifixion. Les traités d’alchimie mettent en garde les apprentis manipulateurs. On les exhorte à ne pas s’engager dans le « tunnel » avant d’avoir atteint une certaine maturité pour ne pas dire une maturité certaine.

L’apprenti alchimiste a le choix entre deux voies. Celles-ci sont indiquées par les deux index parallèles du personnage qui pointent chacun dans une voie différente. L’index de droite représenterait la voie humide, la voie du gland, celui de gauche la voie sèche, celle du roseau. Il existerait également une troisième voie, une voie plus rapide, où l’adepte utiliserait son propre cœur comme materia prima. Mais peut importe le choix ou le chemin, toute la symbolique de cette lame nous indique qu’il s’agit de celle conduisant vers la lumière, le salut, le soleil.

19

LE°SOLEIL

XIX

Ici, clairement, nous sommes au chapitre sur la lumière. Le lien avec la table du Bateleur coule de source. Le texte de cette Table d’Émeraude évoque la création du monde. «La première chose qui parut fut la lumière de la parole de Dieu.» [28] La lumière, c’est son Verbe. La première chose que nous ferons avec ce cher soleil, c’est de lui appliquer le code. La démonstration sera claire et sans équivoque. L’Arcane XIX ne nous pose aucun des pièges que nous avons rencontrés avec Le jugement.

LE°SOLEIL: 12+5 (x 2)=34. 15+12+5+9+12= 53. 53-34= 19.

Avec la seule lettre du code mineur, S, 19 également. Rappelons maintenant que les anciens Égyptiens adoraient le soleil à travers le dieu Rê ou Râ:

: 18+1= 19.

Voilà un autre lien entre le Tarot et les anciens Égyptiens. Les Grecs maintenant…  Selon Aristarque de Samos, le soleil serait 19 fois plus éloigné de notre planète que la lune (Traité sur les grandeurs et les distances du Soleil et de la Lune (vers 280 av. J.-C.)). Mais les deux ont presque la même taille dans le ciel, même si l’un d’entre eux est 19 fois plus éloigné.  Le mathématicien et astronome conclut que le diamètre du soleil doit donc également être 19 fois plus grand que celui de la lune.

L’imagerie de Le soleil nous est également expliqué par Eliade de cette façon: ¨Les mythes (égyptiens) sur l’origine de l’homme s’avèrent assez effacés. Les hommes (erme) sont nés des larmes (erme) du dieu solaire, Rê.¨ Notons qu’en hébreu, erme signifie bâtard. Le Tarot adore jouer sur les mots… En images, bien sûr!

Nous allons poursuivre cette piste et nous rendre à nouveau au pays de Moïse, l’Égypte antique. Remarquons tout d’abord que le récit biblique sur Moïse mentionne un visage rayonnant. C’est un lien avec l’Arcane Le bateleur où le personnage, Moïse, nous est présenté avec le bâton-serpent qui devait imposer le respect à Pharaon.

Exode 34 : 29 Or, quand Moïse descendit de la montagne de Sinaï (…) il ne savait pas, lui Moïse, que la peau de son visage était devenue rayonnante en parlant avec le Seigneur.

SIN : 9+1+9= 19.

Le Sinaï est le lieu où Dieu se manifeste à son peuple. On peut voir le peuple d’Israël représenté ici par Moïse, qui descend d’une petite montagne, et son frère (Ex. 7 : 1) Aaron devant un mur de briques. Pharaon imposait aux juifs une corvée de fabrication de briques faites de paille et d’argile. Celles-ci étaient cuites… au soleil.[29] Notons que le récit de l’Exode mentionne que Moïse a la langue lourde (Ex. 4 :10) et que c’est Aaron qui sera son interprète (Ex. 4 :14).

Sur cette lame, les deux tables de la charte données par Dieu lui-même apparaissent dissimulées sur la poitrine du personnage de gauche, Aaron, qui vient de les recevoir de son frère. Et la langue de Moïse est posée sur une brique derrière lui, près de sa main gauche! Plus lourd que çà… Les pierres parlent, n’en doutons pas. Et que disent elles exactement ? Et bien, tout d’abord cette langue est posée sur une brique rouge, voilà qui devrait nous mettre la puce à l’oreille. Brique rouge, rouge brique, rubrique. Rubrique : n. f. (Rubriche, XIIIe ; lat. rubrica <<terre rouge, ocre>>, puis <<titre en rouge des lois>>). 1 : Ancienn. Titre des livres de droit, écrit jadis en rouge. – Lettres, mots, titres en couleur, ornés (dans un manuscrit). 2 : Liturg. Partie des livres liturgiques imprimées en rouge (les formules de prières sont en noir), contenant les règles à observer dans l’accomplissement des fonctions liturgiques. Les rubriques du missel. [30]

Dans l’édition Héron, nous avons pu compter 22 ou 23 briques rouges apparentes. Il ne semble y en avoir que neuf dans la version du Bicentenaire Camoin. Et il nous a été impossible de nous faire une idée claire du nombre de briques dorées.

Si il y a un codage au niveau des briques du mur de l’Arcane XIX, il n’est pas évident. Ce maigre 22 à nous mettre sur la dent pourrait indiquer un lien entre le mur et la structure du jeu. On pourrait alors considérer que le Tarot a été conçu comme un missel dont les 22 rubriques principales seraient les Arcanes majeurs. Mais il semble y avoir un lien entre les tables de la loi de Moïse et ces rubriques où s’appuient la main, celle du personnage de gauche. Soulignons que bien avant que l’Église catholique n’en emprunte l’usage, les rubriques se retrouvaient déjà dans les textes sacrés égyptiens. Nous croyons que l’influence de Suger s’est fait sentir ici, lui, dont l’église abbatiale abrite un magnifique bénitier dont les thèmes décoratifs proviennent en droite ligne de l’Égypte antique. Un de ces textes sacrés est Le livre des morts des anciens Égyptiens. «Les <<rubriques>>, qui terminent certains chapitres, sont écrites dans l’original à l’encre rouge, d’où leur nom. Elles renferment des indications d’ordre liturgique et magique ; (…)» [31]

Ces messages, ces indications sur des signes, on en trouve ici une autre … indication! Aaron met sa main au sein de Moïse. Ce geste dans le récit de l’Exode , <<Met donc la main dans ton sein>>, signifie ici «entendre la voix» des signes (Ex. 4 : 6-8). Cet ensemble de métaphores symboliques nous livre le message suivant : Il y a des messages dans le Tarot, ils ne demandent qu’à être interprétés. Notons qu’il se pourrait fort bien que nous deux personnages dissimulent intentionnellement, dans l’esprit de l’auteur, quelques briques supplémentaires. S’il y a effectivement 23 briques rouges apparentes et 3 dissimulées, nous aurions maintenant le nombre 26. Il correspond à celui des lettres de notre langue, la langue sur une brique, la langue française moderne. L’alphabet latin compte 23 lettres, nous l’avons vu. Trois lettres dissimulées, trois étoiles montantes…

En ce qui concerne la forme ondulée de certains des rayons, c’est celle que les illustrateurs médiévaux et de la Renaissance donnaient aux cornes. Ce que nous avons ici, c’est un soleil entouré de rayons et de cornes. Voilà une allusion claire à une des erreurs les plus connues de la Vulgate, la traduction latine de la Bible par saint Jérôme au IVe siècle. Nous venons de rencontrer le visage rayonnant de Moïse et nous l’avons associé au soleil du Tarot. Lorsqu’il a traduit le verset de l’Exode que nous venons de citer, Jérôme confond, volontairement ou non, les mots hébreux karen et keren, rayons et cornes.[32] Ainsi plutôt que de comporter le terme correct radius, la Vulgate nous propose plutôt cornuta…Ce n’est qu’au XVIe siècle, au moment où l’on a révisé la traduction latine du texte biblique, la Vulgate, que l’erreur a été corrigée.

Les moines bénédictins qui nous ont donnés le Tarot semblent cependant avoir trouvé l’erreur dès le XIIe. Ils l’utilisent ici parce que :

CORNVTA : 3+15+18+22+20+1= 79.

Ce nombre, nous l’avons déjà rencontré. C’est celui de la mort (79), de l’au-delà. Nous notons également la présence des 13 larmes, les âmes qui remontent vers le soleil psychopompe.[33]

Le soleil est source de vie mais aussi de mort. C’est le message de cette lame. Les hermétistes unissent les contraires dans leurs pratiques rituelles comme dans leurs représentations symboliques. Un détail supplémentaire au niveau du sol viendrait compléter le codage solaire qui fait intervenir des droites et des courbes. Si on compte sept lignes courbes à gauche et neuf lignes directes à droite sur ces grilles , nous avons 7 et 9, à nouveau 79. Un 79 au niveau du sol, c’est une allusion à la tombe, au monde souterrain. Après le 79 du haut de la lame, au niveau de l’astre solaire, nous avons un codage similaire au niveau inférieur. «Ce qui est en haut est comme ce qui est en bas». La vie au ciel est la même que celle sur terre.

C’est certainement le message qui est transmis ici, si nous avons bien compté les lignes. C’est en tous cas le message le plus profond qui nous soit parvenu de l’Égypte antique. «L’Égyptien se proposait (…) d’amener une conciliation entre ces deux inconciliables. Une distinction entre la vie et la mort, telle que nous la concevons, était en général, contraire à la mentalité égyptienne.» [34] Ce soleil qui luit de si belle façon est composé de 75 rayons. Pourquoi pas 78, comme le nombre des Arcanes? Nous y arrivons. Ce soleil à 75 branches représente le Christ et sa généalogie et par, extension, la famille humaine et chacun de ses membres. 78 est le nombre des générations de l’arbre généalogique de Jésus tel que le précise saint Luc à Luc, 3 : 23-38. Nous avons trouvé deux rayons supplémentaires pour réussir à porter le total à 77. Ces deux rayons sont incarnés par nos deux petits personnages, Aaron et Moïse. D’ailleurs, avec le code, les deux frères forment une paire… de sept :

AARON MOÏSE : 1+1+18+15+13+15+9+5= 77.

Avec le soleil, cela donne finalement le 78 que nous cherchions. Notons que c’est la 7e goutte d’une pluie de 13 qui se trouve entre les deux frères, 777. C’est l’un des nombres du Christ. Tout ça pour dire que cette pluie qui entoure nos jumeaux nous réserve une surprise de taille. Nous sommes en train d’assister à leur baptême ! «Notons qu’aux premiers siècles de l’Église, le baptême se disait l’Ilumination, ainsi qu’en témoigne notamment l’œuvre du Pseudo-Denys l’Aréopagite.» [35]

Nous reconnaissons également Adam et Ève dans ces deux personnages, la 1ere génération après Dieu de l’arbre généalogique du Christ. Si on examine bien le récit de la Genèse,[36] Ève est une génération autonome; elle procède de celle d’Adam duquel elle se dédouble… à la septième heure. Dieu est la première génération et Jésus la 78e, c’est lui maintenant le soleil qui trône au centre de l’Arcane. L’arbre de Jessé illustré dans la basilique Saint-Denis en France évoque le même symbolisme des 78 générations aboutissant au Christ.Ce 75 a une autre fonction.

Si on additionne 7 et 5, on obtient 12 ou 2 x 6, 66. Le mot soleil a six lettres, c’est un troisième 6; nous avons donc ici 666. Le soleil qui luit au centre de l’Arcane XIX est aussi une représentation de la Bête de l’Apocalypse. Soulignons que dans la lexicographie religieuse médiévale, le concept contraire à la lumière de Dieu est rendu par le terme ténèbres (tenebrae). Plus fort encore, pour le Pseudo-Denis L’Aréopagite, «Dieu lui-même est nommé à la fois Soleil de Justice et Ténèbres plus-que-lumineuse».[37] Denis évoque également la « luminosité superessentielle des Ténèbres divines,(…) les Ténèbres qui sont au-delà de la Lumière». [38] Appliquons le code de la même façon qu’il s’applique au soleil:

LENÈBRES : 12+5 (x 2)=34. 20+5+5+18+5= 53. 53-34= 19.

Nous verrons plus bas que le muret derrière les deux personnages les sépare des ténèbres. Mais rappelons d’abord que les Manichéens vénéraient un dieu de lumières et de ténèbres. «… On marche en plein jour dans les ténèbres…» [39] Des 666 et des exemples de retournement comme celui-là, nous allons en retrouver partout dans le Tarot. Le retournement, la conversio, est la clef du symbolisme néoplatonicien médiéval. Le nombre 36 représente la Bête de l’Apocalypse car, nous l’avons vu, la somme des 36 premiers nombres donne 666. 36 est également le grand quaternaire des Pythagoriciens. On dit aussi que 36 est un des nombres favoris des sociétés secrètes, avec 72 et 108.[40]

Voici un autre exemple :

LUX : 12+24= 36 ou 666.

75 est le nombre de l’addition biblique proposée par le nom de JÉSVS! Nous concluons que XIX, Le soleil, est un Arcane christophore. Ce soleil, c’est bien Jésus-Christ. Ce globe solaire représente également le soleil théarchique des néoplatoniciens de l’école de Denis L’Aréopagite. Les adeptes de cette doctrine voyaient dans la lumière la manifestation la plus éclatante de l’existence de Dieu. Par retournement doctrinal néoplatonicien, cette lumière en vient à symboliser également l’ombre, les ténèbres, afin de présenter ensemble comme une totalité la divinité et son adversaire. L’art gothique qui fait une large place à la lumière s’est développé grâce à la contribution de ces adeptes du XIIe siècle, les mêmes qui ont créé le Tarot.

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Notons qu’Adam semble tenir une de ses côtes en réserve, une allusion claire à la création d’Ève. Adam, lui, a été créé à partir d’un petit tas d’argile, un thème commun à beaucoup de religions. Quand on pense que la vie cellulaire est d’abord apparue dans l’argile… Pour les Musulmans, le premier homme a été créé à partir d’un caillot de sang. L’humidité est à la base de ces conceptions de la vie. Peut-être est la raison qui fait que la médecine de Galien était la science des humeurs. On aperçoit sur Adam la côte qu’il va donner à Ève. L’os semble issu de la cuisse, une allusion à l’aphorisme issu de la cuisse de Jupiter. Il est bien question ici de générer. Adam, la première génération, a eu en effet deux épouses d’après le Talmud, Ève et Lilith. (Le récit kabbalistique au sujet de Lilith spécifie clairement toutefois qu’Ève est de la même génération qu’Adam et est issue de la terre comme lui et non pas d’une de ses côtes.)

Enfin, il peut être intéressant de noter que les artisans du Tarot ont poussé le souci du détail jusqu’à ne pas représenter de nombril sur Adam et Ève qui n’ont pas été générés in utero et n’ont donc pas eu de cordon ombilical. Et pourtant, il est possible également d’inférer que, malgré l’absence de nombril, l’auteur du Tarot ait choisi de mettre en scène les ombilics manquants en les dissimulant sous la forme de colliers. L’association cordon ombilical et cou est bien connue des médecins accoucheurs et des sages-femmes. L’étouffement des nouveaux-nés qui en résulte provoque souvent leur mort. Ainsi, nous nous retrouvons ici avec une symbolique dissimulée de naissance et de mort. Cette hypothèse semble peut-être farfelue. Mais alors d’où viendraient ces colliers ? Seul Dieu peut les leur avoir offert, ou le serpent. Le collier est plus qu’une parure, il représente le lien qui existe entre celui qui l’offre ou qui l’impose et celui qui le reçoit. Il peut parfois avoir une signification érotique.

Il s’agit bien ici d’un collier de couleur chair… Quoiqu’il soit parfois, dans certaines éditions, rouge… passion. Porter un collier, c’est mettre de l’ordre dans la diversité, le chaos. C’est le Dictionnaire des symboles qui l’affirme. Est-ce donc là le destin de l’homme, donner du sens à la vie ? Ordonner, équilibrer, avec amour, passionnément. Vénus et Saturne ne sont pas les maîtres de la Balance pour rien. Cordon ou collier, la signification est la même. Ce sont nos liens qui ont fait et qui font de nous des humains. Et il y aura toujours quelque chose dans cette vérité pour nous ramener à notre origine. André Vitali a peut-être la clef de l’énigme:

L’enfant solaire, virtuellement nu, porte autour de son cou, un collier de corail - référence à la chaleur sèche du Soleil selon la théorie des humeurs. On retrouve de tels colliers, dans l’art du Moyen Age et de la Renaissance, autour des cous ou des poignets des enfants comme talismans protégeant de la peste. A propos de sa nudité, Cartari, dans "Imagini de gli Dei de gli Antichi" [Images des Dieux des Anciens], citant depuis Macrobius, écrit, qu’en Syrie, Phoebus [le Soleil] et Jupiter étaient perçus un être unique et étaient représentés sous la forme d’un être unique dévoilant son sexe - expression de l’ Anima Mundi de Platon. [p.34 - Edition de 1609] L’on retiendra que c’est le Soleil, de par ses qualités et vertus, qui donne vie à toutes choses.

Revenons à nos poupons. Pourquoi le premier couple biblique apparait-il ainsi sous le soleil ? Dans la cosmogonie manichéenne de la rédemption, l’avènement d’un Troisième Messager entraîne le scénario complexe qui suit. Adam et Ève naissent ensemble afin d’emprisonner «(…) les particules de lumière encore captives. Deux démons, l’un mâle, l’autre femelle dévorent tous les avortons afin d’absorber la totalité de la lumière, et ensuite, s’accouplent. C’est ainsi qu’ont été engendrés Adam et Ève. (…) Puisque la plus grande quantité de lumière se trouve maintenant rassemblée en Adam, c’est lui, avec sa descendance, qui devient le principal objet de la rédemption. Le scénario eschatologique se répète : tout comme l’Homme Primordial fut sauvé par l’Esprit Vivant, Adam, avili, sans connaissance, est réveillé par le Sauveur, le <<Fils de Dieu>>, identifié à Ohrmizd ou à <<Jésus la Lumière>>.» [41]

Notons que le Troisième Messager qui précipite ces événements dramatiques apparaît au monde comme un être vivant à l’intérieur du soleil.[42] C’est bien ce qu’illustre également cette lame. En symbolique alchimique, le fait qu’Adam transporte en lui une épouse en fait un être hermaphrodite même si on le représente sous la forme masculine.

Un texte alchimique ancien nous explique ce qui est à la base de l’Arcane XIX. Il s’agit d’un extrait du Tractatus Aureus cité par Jung dans son ouvrage Psychologie et Alchimie. «L’ombre suit continuellement celui qui marche vers le soleil, tel l’hermaphrodite Adam qui apparaît comme un mâle mais qui transporte toujours avec lui Ève, ou sa femme, cachée dans son corps.» [43] Jung nous explique que Adam et Ève, l’homme et la femme primordiaux, sont utilisés par les alchimistes pour illustrer l’union des contraires. Ils symbolisent tous les opposés qui existent dans l’univers. La cohabitation d’une symbolique alchimique et manichéenne dans le Tarot serait un exemple de plus de son caractère syncrétique.

Soulignons que le manichéisme est une religion syncrétique. Ses fondations théoriques puisent dans un vaste bassin – le même que celui auquel s’alimente également l’alchimie, d’ailleurs – et ce de l’aveu même de son fondateur qui voulait en faire une religion universelle, une religion missionnaire. Comme il écrivait en syriaque au IIIe siècle et que le Tarot provient de l’Europe du XIIe, c’est dire s’il a réussi! Le fait que Manes accorde un rôle éminent à Jésus explique certainement ce succès. Mais ces références au Jésus du Christianisme ne doivent pas faire oublier que la religion manichéenne, la doctrine de Manes, porte en elle les mystères de l’ancienne Égypte. «L’histoire étudie des courants de la pensée dont la direction et la filiation ne font guère de doutes; par exemple, l’influence de l’Orient (Égypte, Phénicie, Asie Mineure) sur la Grèce classique, ou bien l’ascendant exercé par celle-ci dans le monde hellénistique (l’Orient, l’Empire romain) ou enfin, la transmission des cultes mystériosophiques païens dans l’Église chrétienne. (…)

On admet tacitement qu’un courant supprimé par la violence et apparemment extirpé cesse d’exercer son influence. C’est une erreur : son action souterraine continue; elle peut se manifester à n’importe quel moment. (…) les éléments ésotériques de l’Osirianisme (furent préservés successivement dans) la Gnose, dans le Manichéisme, dans l’Alchimie, dans les doctrines du Saint Graal et dans la fraternité des Rose-Croix. Ainsi l’Osirianisme nous démontre la vitalité d’une grande idée, l’indestructible caractère d’un élan spirituel.» [44] Les occultistes français des siècles précédents y ont été sensibles. Ce sont eux les premiers qui ont pressenti dans le Tarot la présence d’un tel élan.

• • •

Continuons notre examen. Les 16 rayons colorés correspondent chacun à un des Honneurs, valets, cavaliers, dames et rois. Le fait que cet ensemble soit lui aussi séparé en deux groupes, celui des traits droits et celui des traits ondulés, indique que chacun correspond à un genre. Il y a donc huit traits ou Honneurs masculins et huit féminins. Et ce, indépendamment du fait qu’on ne retrouve dans le jeu que quatre Dames et 12 autres personnages dit masculins. Certains de ces beaux cavaliers et valets ont un petit air androgyne qui fait qu’on ne peut les classer ailleurs qu’avec les représentantes plus classiques du beau sexe.

Le fait de décomposer ainsi la lumière en rayonnements masculins et féminins est un concept hermétique. La lumière physique, selon la tradition initiatique, est à l’image de la lumière primordiale, la Vie une émanée par le Verbe divin et qui créa l’univers, au sein duquel elle se manifeste par l’entremise de sept rayons ou énergies cosmiques, à l’origine de tout ce qui existe ; comme toute manifestation existentielle, ces rayons sont polarisés en deux aspects, masculin et féminin.

Les gouttes et les deux enfants se retrouvent fréquemment associés dans les dessins alchimiques de l’époque. Mais il s’agit ici de l’illustration du thème de la procréation de l’hérésie manichéenne. L’historien Mircea Eliade qui a bien documenté la question du manichéisme nous informe à ce sujet que «(…) les parcelles de Lumière, c’est-à-dire les âmes des morts bienheureux, sont continuellement transportées vers le Paradis céleste par les <<vaisseaux>> de la Lune et du Soleil.

D’autres part, la rédemption finale est retardée par tous ceux qui ne suivent pas la voie indiquée par Mani, c’est-à-dire n’évitent pas la procréation. Car, puisque la Lumière est concentrée dans le sperme, chaque enfant qui vient au monde ne fait que prolonger la captivité d’une parcelle divine.» [45]Les gouttes sont ici au nombre de 13, qui est celui de L’arcane sans nom, la lame de la mort et de la vie; c’est rappeler le rôle de psychopompe, de passeur, du soleil hiérophante qui entraine dans sa course nocturne les âmes défuntes.

Et il s’agit également du soleil théarchique de Denis, un concept sur la lumière qu’il est facile de rapprocher de celui de Manes:

SOLEIL THÉARCHIQUE : 15+12+5+9+12+20+8+5+1+18+3+8+9+5 : 130 ou 13.

GOUTTES :15+20+20+5= 60.

Il y a 13 gouttes, 13 x 60= 780 ou 78. Notons que les gouttes sont disposées ainsi : 616, six à gauche, une au centre et six à droite. Le 1 central doit être vu dans son contexte. Cette goutte unique est entourée par les têtes des deux personnages. La tête est associée au soleil par sa forme circulaire et sa situation au sommet du corps. Ces deux têtes sont également soulignées par leurs colliers.

Deux têtes ? Trois en fait puisque la goutte centrale vient modifier la donne. Trois têtes, un couple… Ce duo tricéphale existe. «Les trois têtes d’Hécate, la déesse des carrefours, les trois têtes de Cerbère, le gardien des Enfers, se réfèrent aux relations que la déesse et le chien entretenaient avec les trois mondes.» [46] Les trois mondes, le niveau céleste, le terrestre et l’infernal… Sur cet Arcane, l’entrée du monde infernal est représenté par cette goutte en plein centre de la lame, cette ouverture au niveau de la tête.

Les traditions initiatiques parlent toutes de cette ouverture sacrée qui conduit à la lumière. On sait aujourd’hui qu’il s’agit de la glande pinéale et que des exercices appropriés peuvent amener des états altérés de conscience. Notre vision de XIX se transforme, se complète grâce au renversement de symbolisme si typique des artisans néoplatoniciens. Nous voici aux Enfers, le monde des morts, celui des ancêtres, l’héritage des générations passées. L’ombre s’unit à la lumière.

Notons que l’auteur du jeu inverse la forme des gouttes. Ainsi, celles-ci semblent retourner à leur source. Nous avons vu plus haut qu’il s’agit d’une illustration du thème manichéen de la translation des âmes vers les vaisseaux solaire et lunaire. Il s’agit aussi d’une illustration du thème néoplatonicien de la conversio, où ce retournement de l’onde solaire symbolise un concept théologique complexe décrivant l’émanation et le retour à l’Un. [47]

Ce thème est au cœur de la culture tsigane. Les Roms professent entre eux que l’origine de leur peuple se trouve du côté du ciel sont confiants qu’ils retourneront un jour vers les étoiles. Suger introduit dans un de ses ouvrages le concept de lux continua qui est une interprétation chrétienne des thèmes de lumière divine et de retour également présents dans l’Osirianisme égyptien.

Enfin, le thème du retour est également un élément central de la gnose. Illustré par la technique du retournement, il devra être au cœur de notre compréhension symbolique des images du Tarot.

CONVERSIO : 3+15+22+5+18+9+15= 87 ou par conversion, retournement, 78.

Les deux enfants qui baignent dans la lumière seraient donc des convertis, des êtres qui retournent à Dieu, après la faute probablement. Ces gouttes de lumière, nous les voyons aussi comme le capital qui rayonne en chacun des enfants de la terre. Ce capital, ces dons ou ces talents devront être mis à profit. L’un d’eux deviendra la pierre sur laquelle l’édifice de la personnalité pourra un jour rayonner. Ces deux pierres aux pieds de ces jumeaux, nous les retrouvons également à leur passage auprès de la Maison-Diev. Dans les deux cas, leur contact avec le sol, la terre, parle de la maturation indispensable qui précède tout effort appelé à donner naissance à un résultat concret. Le concept de gémellité se retrouve également dans le manichéisme.

Certains commentateurs des textes de Manes parlent de l’alter ego, du jumeau mystique du Prophète. Ce serait donc lui qui est représenté ici, en double.

MANES : 13+1+5= 19.

«D’après l’<<Acta Archeali>>, les principales thèse du futur manichéisme furent, tout d’abord, formulées, au IIe siècle, par Skythianos, qui vivait en Égypte et fut initié aux mystères égyptiens. Transmis à son disciple, Térébinthos, les livres de Skythianos parvinrent, en Babylonie, aux mains du futur fondateur en titre de la nouvelle religion, Mani.» [48] Ces deux petits personnages, nous les avons d’abord rencontré à l’étape préliminaire, celle qui était illustrée par Le jugement. Ils sont ici dans le monde, rajeunis, prêts à commencer à nouveau l’éternel apprentissage de la vie humaine.

Le mur de brique derrière eux est un symbole de séparation, celle qui existe ici entre le plan de l’homme et celui du divin. Ce symbole, le mur de la cité (murum orbis), illustre aussi la séparation qui existe tant entre les frères, entre les hommes eux-mêmes, qu’entre les générations dont ils sont issus. Suger nous signale cependant que cette séparation n’est pas insurmontable. En symbolisme médiéval, la hauteur du mur est un message en soi. Ici, sa faible élévation suggère que la communication est possible entre les êtres et les mondes. C’est tout le projet hermétique qui est symbolisé ici. Tout n’est d’ailleurs qu’une question de perspective. Car rien ne dit que ce mur n’est pas d’une hauteur appréciable. Et il s’adresse à ceux qui savent encore reconnaître l’enfant en eux…[49]

Les enfants aiment grimper, c’est bien connu. Pour les autres, Suger a prévu une échelle ! Elle est couchée sur le sommet du mur. L’échelle est un symbole d’ascension que nous allons retrouver à de nombreuses reprises dans le Tarot. La présence dissimulée de cet accessoire nous éclaire sur un des sens cachés du mur. Dans une perspective horizontale, celui-ci est effectivement un obstacle. Si on l’inverse, et qu’on adopte une lecture verticale de cette lame, le mur devient un élément indispensable à la poursuite de l’ascension, du parcours, une aide, une échelle.

Enfin, on devine que l’emprisonnement de la lumière divine dans le couple Adam et Ève du scénario de création manichéen puisse être représenté par ce muret. L’idée de séparation est la même que celle de frontière ou de limite. C’est dans la nature même du thème de la lumière que de représenter une limite. La lumière est l’«aspect final de la matière se déplaçant à une vitesse limitée et la lumière dont parlent les mystiques ont quelque chose de commun, sinon d’être une limite idéale et un aboutissement.» [50]

La limite que la lumière mystique rencontre ou repousse, c’est celle des ténèbres. Ainsi, au delà de ce mur, ne se trouve pas suggéré que l’idée du Paradis. On ne peut plus s’empêcher d’y deviner la présence de l’empire des ténèbres et celle de son Prince. Voilà qui est à considérer dans un tirage divinatoire si cette lame se présente renversée ou si c’est le mur qui attire l’attention de votre consultant. La nature ambivalente de la plupart des symboles nous invite à procéder ainsi. Il nous faut maintenant revenir sur le problème posé par la formule mathématique du nom des Arcanes.

Dans certains cas, la solution pourrait échapper à l’analyse et l’auteur s’est assuré de valider la position de certains en ajoutant un élément nouveau à notre code. Des traits verticaux apparaissent dans la bande nominale de cinq des Arcanes majeurs. Ils peuvent et doivent être pris en compte dans l’addition. Dans le cas qui nous occupe, une validation supplémentaire n’étant pas nécessaire vue la simplicité de l’équation, on verra que c’est un nouveau message qui se propose ainsi. En ajoutant les traits verticaux comme ils se présentent douze à gauche du cartouche et six à droite:

LE°SOLEIL: 12+5+12 (x 2)= 58. 15+12+5+9+12+6= 59. 59-58= 1. (19 est également 1.)

Ce 1 s’accorde t-il avec ce qui vient d’être dit plus haut sur la nature de cet Arcane? Certainement, si on s’entend pour le placer au début de notre parcours initiatique en axes. Mais il y a plus. La préséance de l’Un est un des thèmes centraux du courant néoplatonicien qui alimente la foi des moines de Saint-Denis. Ce I associé au soleil théarchique du néoplatonisme du XIIe siècle coule de source. De plus, cet Arcane illustre le thème du baptême, de l’illuminatio qui se décode 100 ou 1. Ce 1 nous force à reconsidérer ce que nous avons dit jusqu’ici sur Le bateleur.

Il y a un niveau d’interprétation que nous n’avons pas exploré. Puisque le chiffre Un représente la cause première, il nous faut admettre que cet Arcane ne peut que représenter Dieu. Une fois saisis de cette idée, les détails qui échappaient à notre compréhension se mettent en place d’eux-mêmes. Voilà donc pourquoi le personnage regarde vers le bas. Le roseau dans Ses mains ne sert plus à prendre la mesure de Dieu mais celle de l’Homme.

D’instrument de mesure, on passera ensuite au sens d’outil de création, le roseau étant utilisé comme stylet à graver, que ce soit la tablette de cire ou le parchemin. Son sens élargi à celui du bâton, il devient signe de maîtrise. La maîtrise et la création comme attributs ou prérogatives divines s’exercent sur ce qui est symbolisé par ce que tient son autre main, le gland, la génération, le Temps. Dieu maîtrisant et créant le temps… Le nombre 1 marque le début de son œuvre. Quantités de paradoxes sont évidemment générés par les explications mythologiques de la genèse. C’est également le cas pour les explications scientifiques. Quoiqu’il en soit, cette image de Dieu en jeune illusionniste correspond tout à fait à un courant de la philosophie qui trouve ses racines dans l’hindouisme.

L’Axe I-XIX annonce la couleur, c’est le moins qu’on puisse dire. Les 18 traits sont également un codage pour illustrer 3 x 6= 666. Il faut aller dans la pensée néoplatonicienne de Proclus et de Denis L’Aréopagite et retenir un de ses thèmes centraux, le primat de la négativité qui amène toute proposition philosophique à être niée après avoir été affirmée. Le sombre 666 balance ici la clarté du symbolisme solaire afin de produire une totalité où cohabitent le Christ et l’Antéchrist.Le thème de l’Un est également illustré d’une autre façon. La première lettre de l’alphabet hébreu, Aleph, se trouve sur le dernier rayon, le 16e, du soleil. Aleph ou 1 +16= 17, XVII. Nous allons découvrir maintenant de quelle étoile il s’agit.L’Un, c’est l’Origine. Le soleil en est le symbole. Aleph, la première lettre, celle qu’on appelle la couronne suprême, renforce ce sens.[51]

On peut aller plus loin. La première lettre se trouve sur le dernier rayon. C’est la métaphore de l’Alpha et de l’Oméga qui est d’ailleurs un des sens intrinsèque de l’Aleph. Tout provient du soleil, de l’Un et tout y retourne ; c’est une allégorie du thème du retour.[52] Et puisque cet Aleph est un caractère qui représentait à l’origine une tête de bœuf ou de taureau, on trouvera dans cette correspondance un indice sur le lieu de cette origine, de ce retour. En Astrologie, la constellation du Taureau est le siège du soleil ésotérique que représente le groupe des Pléiades. Les Pléiades sont ce lieu du ciel mythique, commun à de nombreuses traditions, d’où proviennent les ancêtres célestes. Pour certains, c’était le soleil central de notre galaxie.[53]

Nous allons retrouver plus loin d’autres traces de cette mystérieuse configuration des astres. L’Axe I-XIX introduit la séquence qui structure le Tarot. Cette hiérarchisation apparente du système participe elle aussi de l’apport néoplatonicien. Comme nous l’avons vu plus haut, un autre des tenants principaux professés par l’école de Néoplatonisme du XIIe siècle est le schème de la Procession, ce qui procède du Père et du Fils, les différents degrés ou catégories angéliques notamment. Le soleil et Le bateleur forment le premier axe de la Grande Roue des Arcanes majeurs du Tarot.


[1]Pourquoi ne pas également décoder le mot chevelure ?

[2]Voir Le dictionnaire des symboles à l’entrée G.

[3]Mircea Eliade, Histoire des croyances et des idées religieuses, Tome III, p. 64

[4]Le dictionnaire des symboles, p. 409

[5]Jacques Attali, La confrérie des Éveillés, p. 196

[6]Le dictionnaire des symboles, p. 512

[7]Grégoire Kolpaktchy, Le livre des morts des Anciens Égyptiens, p.13

[8]Mircea Eliade, Histoire des croyances et des idées religieuses, Tome II, p. 201

[9]Le petit Robert, p. 1614

[10]Le dictionnaire des symboles, p. 409

[11]Id., p. 802

[12]Dictionnaire du Moyen Âge, p. 357

[13]Comme c’est l’année suivante qu’eût lieu l’apparition dans le ciel de la super nova de la nébuleuse du Crabe, on est en droit de penser que les bons moines de cette période connurent une période de grande exaltation.

[14]Bernard se décrit également, d’abord comme un oisillon, puis comme «la chimère du siècle». Dictionnaire du Moyen Âge, p. 152

[15]Voir Charles de Rémurat, Abélard

[16]Bernard est le fils du seigneur de Fontaines !

[17]Voir Mircea Eliade, Histoire des croyances et des idées religieuses, Tome II, chapitre 207 (Attis et Cybèle)

[18]Revue L’histoire, numéro 283, p. 41

[19]«C’est Suger lui-même qui affirme en très-gros mots le dérèglement des religieuses d’Argenteuil.» Charles de Rémurat, Abélard

[20]Revue L’histoire, numéro 283, p. 41

[21]Jean de Bréville, Symboles révélés du tarot des bohémiens, p. 6

[22] BOURCETE : 15+18+3+5+20+5= 66. 6 lettres, 666.

[23]Encyclopédie médiévale d’après Viollet-Le-Duc, p. 283

[24]Mark Haeffner, Dictionnary of Alchemy, p. 63

[25]Grégoire Kolpaktchy, Le livre des morts des Anciens Égyptiens, p. 13

[26]Exode 4 : 1-4

[27]Matthieu 1: 21, note b.

[28]Le dictionnaire des symboles, p. 587

[29]Exode 4 : 5-8, note d.

[30]Le petit Robert, p. 1738

[31]Grégoire Kolpaktchy, Le livre des morts des Anciens Égyptiens, note 9, p. 83

[32]Voir The Rule of Four, pp. 150-51

[33]Suger parle à treize reprises du rôle de la lumière dans le texte de planification de sa basilique.

[34]Grégoire Kolpaktchy, Le livre des morts des Anciens Égyptiens, p. 15

[35]Le dictionnaire des symboles, p. 587

[36]En latin, Genesis, 19

[37]Dictionnaire du Moyen Âge, p. 402

[38]Mircea Eliade, Histoire des croyances et des idées religieuses, Tome II, p. 67

[39]Catherine Rihot, La chambre de feu

[40]Le dictionnaire des symboles, pp. 965-66

[41]Mircea Eliade, Histoire des croyances et des idées religieuses, Tome II, p. 371-72

[42]Voir le chapitre sur le manichéisme dans l’Encyclopédie des religions.

[43]The portable Jung, p. 398

[44]Grégoire Kolpaktchy, Le livre des morts de l’Ancienne Égypte, p. 63

[45]Mircea Eliade, Histoire des croyances et des idées religieuses, Tome II, p. 372-73

[46]Le dictionnaire des symboles, p. 943

[47]Voir à ce sujet l’interprétation qu’en fait maître Eckhart

[48]Grégoire Kolpaktchy, Le livre des morts des Anciens Égyptiens, note 1, p. 13

[49]Voir la Voie de l’enfant au chapitre sur Le monde

[50]Le dictionnaire des symboles, p. 584

[51]Le dictionnaire des symboles, p. 566

[52]Voir l’entrée Retour dans Le dictionnaire des symboles

[53]Voir Le dictionnaire des symboles à Pléiades

© Marc O. Rainville, 2008. Tous droits réservés



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