Au temps de Suger

Extrait de mon manuscrit Le code secret du Tarot de Marseille de Nicolas Conver, tome I.

Abbot_Suger

Détail d'un vitrail du XIIe siècle - Basilique de Saint-Denis, France

Cette période est une époque de renaissance intellectuelle pour l’Europe occidentale. De nombreux lettrés étudient l’arabe en Sicile, à Palerme et en Espagne, à Tolède. L’un d’eux, Robert de Chester (cir. 1105-?), archidiacre du diocèse de Pampelune en Espagne chrétienne, écrit ou traduit de l’arabe des ouvrages d’algèbre, de mathématique et d’astronomie. À la demande de Pierre le Vénérable, abbé de Cluny, il traduit le Coran. Il traduit des livres d’astrologie. On lui doit également les traductions de la première partie du Traité d’algèbre d’al-Kwharizmi ainsi que celle des Éléments d’Euclide. Et en 1144, il traduit de l’arabe au latin Le livre de la composition de l’Alchimie, écrit au VIIe siècle par Morienus, un ermite chrétien qui vivait dans le désert près de Jérusalem.

L’alchimie occidentale est née. Elle est d’abord considérée comme une simple extension des sciences naturelles. On ne s’y intéresse d’ailleurs ouvertement que de façon très orthodoxe à cause du milieu social et religieux qui en surface est d’un grand rigorisme. Malgré tout, une Alchimie ésotérique ne tarde pas à se développer. Elle est de nature rédemptrice et prophétique. Nous rencontrerons ces notions au cours de notre exploration. Le Tarot peut à notre avis être considéré comme le côté pile du genre d’ouvrages scientifiques que produisaient l’abbé Robert de Chester – de son vrai nom Robert de Ketton, dit également de Castres, de Kennet et Ketene, il porte dix-huit patronymes en tout – et ses pairs.

Si le Tarot est un ouvrage collectif, cette période historique n’aurait pu offrir un meilleur cadre. Les religieux des ordres monastiques ont beaucoup de latitude à cette époque. Le roi Louis VII se repose entièrement sur son ministre Suger, abbé de Saint-Denis. Nous y reviendrons. Avant d’aborder la seconde clef, il faut rappeler ce qui suit. C’est l’alphabet moderne de 26 lettres qui est utilisé ici et non l’alphabet latin de 23 lettres. Pourtant, d’après les historiens, au XIIe siècle cet alphabet moderne n’existait pas encore. Notre étude établit pourtant que les moines de cette période ont adopté les valeurs numériques en vigueur deux siècles plus tard pour coder les lames du Tarot et certaines des inscriptions que l’on retrouve dans la basilique Saint-Denis. Comment une anomalie de cet ordre est-elle possible? Le fait que des inscriptions latines du XIIe siècle, sans parler des codages du Tarot, ne se décodent qu’avec les valeurs numériques relatives à l’alphabet moderne du XVe en laissera plusieurs pensifs. Il semble qu’il devienne impossible d’énoncer ou de démontrer une loi générale basée sur le principe d’un Tarot codé au XIIe siècle sinon qu’en la vérifiant dans ses conséquences, une situation expérimentale qui est familière aux physiciens mais qui fera frémir de nombreux historiens. Pour reprendre le mot de Henri Poincaré, le célèbre mathématicien français: «Quand une loi a reçu une confirmation suffisante de l’expérience… on peut l’ériger en principe.» Ou comme le disent si bien les Américains: «The proof is in the pudding

Signalons que les trois lettres dites modernes, J, U et W, se retrouvent déjà sur des manuscrits anciens. Le U et le V étaient deux formes de la même lettre; elles devinrent distinctes après l’invention de l’imprimerie. Il en fut de même du I et du J. L’emploi du V doublé était fréquent, c’est l’ancêtre de notre W.1 Que conclure à ce sujet? Que les éléments de preuve croisés que nous mettons en lumière dans cet essai démontrent que Suger utilisait au XIIe siècle un alphabet de 26 lettres identique au nôtre. Cela suffit-il à en faire de lui l’inventeur?

Nous ne ferons pas que poser la question. Considérez ce qui suit. Le Tarot de Suger est codé. Il s’agit d’un simple code de substitution. Il était cependant beaucoup plus difficile à pénétrer pour un décodeur du XIIe siècle habitué à fonctionner avec un alphabet de 23 lettres. Suger travaille donc avec un alphabet à 26 lettres, qu’il l’ait inventé ou en ait reçu le mode d’emploi. On notera que 26 est un nombre ésotérique qui correspond à la somme des quatre consonnes du nom hébreu de Dieu, Yahvé.

(…)

La seconde clef utilisée conjointement avec la première permet d’ouvrir la porte. 2. Lorsqu’un nom ou un article dans le cartouche du nom de l’Arcane est suivi d’un point – qui est en fait un rhombe ou petit losange – on doit doubler sa valeur et mettre le résultat en relation avec le ou les autres membres de l’équation au moyen d’une soustraction ou d’une addition. La solution pour l’Arcane Le mat illustre parfaitement cette clef, comme il le sera démontré plus loin. Lorsqu’on utilise tous les éléments de ce code, on obtient, nous l’avons dit, un résultat qui correspond à la valeur numérique en chiffres romains associée à chaque lame majeure ou, exceptionnellement, à un autre résultat significatif. Cette opération permet de confirmer la position traditionnelle de chacun de ces Arcanes dans la hiérarchie du Tarot. Lorsque le résultat n’est pas concluant, la clef numéro 1 nous rappelle que des éléments en rapport avec les nombres inclus dans le graphisme de l’Arcane ou celui de l’un de ses voisins viennent de façon magistrale résoudre l’énigme. Un exemple, en mode majeur:

L’HERMITE: 12+8+5+18+13+9+20+5= 90 ou 9. C’est un modèle de clarté. Et voici la troisième clé: 3. Des traits dans le cartouche de certaines lames peuvent aussi être intégrés aux équations. Cette règle est essentielle pour décoder certains Arcanes avec le code mineur. Parlons brièvement de celui-ci maintenant. Les lettres qui le composent sont B, D, F, N, S et U. Le total de ces 6 lettres donne 66, 666. Le code mineur déchiffre lui aussi les 22 Arcanes majeurs. Un exemple: LA FORCE: 6. Seule la lettre F a été prise en compte. Il y a 23 traits dans le cartouche. 6+23= 29. 2+9= 11.

Pour bien faire, signalons que les sept lettres restantes peuvent être attribuées à deux autres codes ou chiffres. Nous y reviendrons. Des variations dans l’application des clefs font que la règle est parfois confirmée par des exceptions. On double à droite du point central plutôt qu’à gauche, par exemple. Dans tous les cas, il faut se rappeler une vérité de base en ce qui concerne le codage au XIIe siècle. C’est un art, un jeu et pas une science exacte. Rappelons-nous que le neuvième point mentionné par Hughes de Saint-Victor dans l’étude des nombres est l’exagération. Les artisans des codages du Tarot cherchent à attirer l’attention et ils utilisent parfois du gros fil blanc pour y parvenir. Pour reprendre une métaphore plus représentative de l’époque, ce sont de bons maçons mais il leur arrive parfois de «tourner les coins ronds».

1 On voit clairement le U et le double V sur le sacramentaire de style hybride franco-insulaire présenté en introduction de cet ouvrage et qui date du début du XIe siècle. Il provient de l’ancien atelier d’historiographie de l’abbaye Saint-Denis. À nouveau, le texte latin de ce manuscrit comporte 78 lettres. Quelques lettres grecques et un chrisme s’y retrouvent. Une inscription de neuf lettres grecques à la dernière ligne complète ce curieux assemblage.

Source: Marie-Pierre Lafitte, Saint-Denis, la basilique et le trésor, pp. 96-107








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À propos de Rom

Je me nomme Marc Olivier Rainville. Je suis connu sous le nom de Rom depuis mes débuts dans la Tarotsphère en 1998. Je suis Bachelier en Animation et recherche culturelle, mineure en Histoire de l’art, de l’Université du Québec à Montréal (Promotion 1982). Je m’intéresse à l’histoire du Tarot depuis 1985. J’ai eu la chance de bénéficier d’un concours de circonstances favorables qui m’a permis d’approfondir mes recherches sur le sujet. J’en livre le fruit ici.
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