Trois petits chats – Un extrait

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On a tous une coche par coin d’habitude. D’après mon propriétaire, il m’en manquait au moins une. J’avoue que je me sacrais bien de son loyer. Il s’inquiétait surtout parce que je m’étais fait couper le chauffage. J’avais des trucs de camping pour ça. À chaque hiver, je devenais quand même bronchite chronique. Je ne m’en rendais même pas compte. Je prenais tout comme ça vient, les factures d’Hydro, mes paris perdus d’avance, mon shyloc. Je ne l’avais pas facile dans ce temps-là.

J’étais jeune j’imagine.

Aujourd’hui, je ne sais toujours pas où je m’en vais. Au moins, je m’en rends compte. Ca doit être l’expérience qui rentre. On pourrait qualifier mon plan de carrière d’électrique. J’ai été tour à tour, mais pas nécessairement dans cet ordre, danseur nu, collecteur de dettes, pusher, journaliste, agent secret international, assisté et maintenant écrivain à succès. Ça ne me monte pas à la tête. Même que je me sens souvent en état d’apesanteur, mentalement parlant.

–          Au moins, tu t’en rends compte.

Et j’entends des voix. Je fais le saut à chaque fois. On va attendre un peu qu’elles fassent de la place pour revenir sur le sujet. Pouvons-nous avoir la paix, siouplait, que je mette de l’ordre dans mes idées ?

– …

Thank you.

• • •

Mes ‘’Confessioni d’une gogo boy’’ se sont vendues dans trente-cinq langues, dont le français évidemment, ce qui n’est pas mal pour une édition à compte d’auteur. On a gardé le titre intégral dans toutes les langues. Un danseur nu arrivé d’Italie séduit la fille d’un coureur des bois. Je voulais absolument mettre des Indiens dans mon histoire. Je l’ai écrite dans ma langue paternelle par souci de crédibilité. Il m’a semblé que l’italien conviendrait mieux à un auteur débutant, Italien, comme moi. Si j’ai eu des critiques, c’est plutôt sur le volet historique. C’est sûr, l’Italie n’existait pas encore dans ce temps-là. Mais l’action se passe en Nouvelle France. Je ne vois pas la question.

Les petits chats sont un premier effort dans ma langue maternelle. Comme le disait Molière, vous excuserez les fautes de l’auteur de mes jours. Pardonnez-moi aussi mon accoutumance au dictionnaire. Je pars quand même avec une longueur d’expérience.

Pour réussir un film qui va s’installer dans la conscience collective pour plus de trois semaines, ça prend trois astuces : un titre accrocheur, une affiche qui pogne et une musique d’enfer avec beaucoup de cuivres dont si possible du cor anglais. Pour faire un livre, c’est encore plus simple. Ça prend une bonne page de présentation. Mon cousin Primo a posé sur la couverture juste derrière le titre. Primo, sa force, c’est le haut du corps.

Moi, ma force, si vous avez lu le livre je n’ai pas besoin de vous rappeler que c’est le bas de la ceinture. Vous savez peut-être aussi que j’ai trouvé ma vocation sur le tard. Que je n’ai pas pratiqué vraiment longtemps. Ca ne veut rien dire.

Je reste un gogo boy dans l’âme.

En littérature, ma force, c’est l’écriture. Remarquez, je chante comme une vache espagnole. Je fais la cuisine comme un pied. Je m’enfarge en dansant. On ne peut pas tout avoir. Mais mon agent de probation m’a fait remarquer certaines choses sur mon style. Il s’y connaît en lettres. Il a quarante années de Reader’s Digest sur des tablettes et ça, c’est juste dans sa salle de bain.

Cet homme qui m’a toujours encouragé dans mes vocations écrit, à temps perdu, lui aussi. Son nom, c’est Johnny Baghetti.  Tout le monde l’appelle The Egg ou juste Eggs. Un surnom nous arrive souvent d’une habitude inhabituelle, d’une attribution physique ou parfois, comme dans mon cas, d’un accessoire accoté à mon vécu habituel. Lui, c’était un pur boeuf de l’administration pénitentiaire. Il a passé par toutes les institutions de la province. À chaque fois, il s’est fait remarquer par ses collègues pour un détail qui les énervait tout le monde.

Ses visites aux toilettes laissaient à désirer pour la senteur.

Personne n’aime sentir les œufs pourris. Eggs, il prenait ça avec un grain de sel. C’est amusant comme surnom, parce qu’il n’y avait personne de plus pourri au cœur de l’administration pénitentiaire que Johnny Baghetti. Personne n’aime se faire dire qu’il est un corrompu dans sa face. Mais personne mieux que lui ne comprenait qu’il n’était qu’un rouage dans le système.

C’est un miracle que je l’aie eu comme conseiller.

Comme je viens de le dire, il a passé par toutes les places. Quand il est revenu à Bordeaux, sa terre d’accueil initiale dans le métier, le directeur l’a conseillé pour une promotion.

Donc, Eggs, ça ne l’a jamais dérangé cette histoire de surnom. Moi non plus d’ailleurs. J’ai même voulu lui présenter ma sœur, Ludivina. Ça ne les intéressait pas ni l’un, ni l’autre. Ma sœur, elle est en passe de devenir vieille fille, toujours en train d’aller à la messe avec ma mère. Lui, il m’a dit qu’il avait le même chum depuis le primaire. Pas gêné une miette ! Je pense qu’il n’est pas vraiment Italien. Ses parents doivent venir de Suisse ou d’une place de même.

On lui a aménagé un bureau dans une ancienne cellule au sous-sol du Palais de justice.

Il dit qu’il travaille sur des choses pas publiables à mon sujet. Il me montre mon dossier médical sur son pupitre. Ca devait être une copie. On verra bien. D’après lui, j’écris comme un automate qui s’étire après son premier changement d’huile. Il dit aussi que je pète dans ma tête, dans le sens éclaté du terme, j’imagine.

C’est plaisant à entendre.

N’allez pas penser que je cherche à m’avantager. Je vous ai dit que je ne savais pas danser ? Je bégaye en public, j’ai peur des écureuils, je suis allergique aux arachides… Il y a plein de choses qui me font garder la raison à sa place. Pour la danse, comme dans la vie, je suis nul en couple, c’est dit.

Mais pour le plaisir solitaire, sur un stage, peu m’accotaient en ce monde ou dans l’autre.

Je ne veux pas de malentendus entre nous. Les préjugés n’ont pas de place dans mon univers. Si je peux me permettre, j’espère qu’ils se sentiraient à l’étroit dans le vôtre. Il n’y a aucune incompatibilité de caractère entre danser et écrire. C’est mon métier qui m’a permis de passer à travers les études. Je n’étais pas à la recherche du temps perdu.

J’ai encore de belles années devant moi. On ne peut pas en dire autant pour le drap social. Il rétrécit au lavage, c’est le moins qu’on puisse dire. Non ? Si mon histoire peut vous rectifier, vous autres au moins, à la place des générations montantes. Et ne me demandez pas si ce que vous lisez ici, c’est des souvenirs de la vraie vie, si ça m’est arrivé à moi ou à quelqu’un d’autre.

Mon avocat m’a déjà expliqué une chose. Tout ce que je lui raconte reste entre les quatre murs de son bureau et ceux du confessionnal. Un écrivain a la même responsabilité face à ses personnages. C’est du secret professionnel. Pour être certain, certains noms ont été changés afin de protéger les innocents et ménager les coupables. Je pense que c’est l’usage. Vous allez voir qu’il n’y aura pas beaucoup d’innocents dans ces pages à part certains de ceux qui tiennent le livre. Les innocentes vont pouvoir se reconnaître d’elles-mêmes. Je n’ai pas changé les initiales des prénoms.

(À suivre)








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À propos de Rom

Je me nomme Marc Olivier Rainville. Je suis connu sous le nom de Rom depuis mes débuts dans la Tarotsphère en 1998. Je suis Bachelier en Animation et recherche culturelle, mineure en Histoire de l’art, de l’Université du Québec à Montréal (Promotion 1982). Je m’intéresse à l’histoire du Tarot depuis 1985. J’ai eu la chance de bénéficier d’un concours de circonstances favorables qui m’a permis d’approfondir mes recherches sur le sujet. J’en livre le fruit ici.
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