X- La roue de fortune

(…) L’originalité du langage symbolique du Tarot consiste ici à affubler de vêtements ces animaux déformés. Il y a là une intention satirique qui, elle, n’est pas déguisée. En effet, ces images d’animaux en habit tournent en dérision le concept développé par saint Bernard qui postule que chacun est responsable, avec l’aide de la grâce, de son salut et doit donc choisir entre l’homme et la bête. Dans son Liber de gratia et libero arbitrio, le libre arbitre semble occuper une place bien plus importante que la grâce. C’est lui qui distingue l’homme de la bête et sans lui, il ne peut être question de mérite. À l’évidence, Suger suggère plutôt une position médiane à celui qui fut souvent assez critique à son endroit.

La question de la grâce ou de la prédestination et du libre arbitre est celle qui a fait couler le plus d’encre au Moyen Âge. Elle n’est toujours pas résolue. Nous y reviendrons. Mais nous désirons d’abord souligner à nouveau l’intention parodique dirigée contre Bernard de Clairvaux qui est clairement illustrée ici. En littérature, le genre satirique trouve dans le public médiéval une réception enthousiaste. Le Tarot nous semble traversé par cette influence.

Le différent historique entre Suger et Bernard de Clairvaux est bien documenté et on peut le résumer ainsi : Bernard est un ascète qui reproche à Suger son goût du luxe. Comme gestionnaire du trésor de son abbaye, Suger ne se gêne pas en effet pour y puiser afin de décorer l’église abbatiale. Cette rivalité va finir par entraîner Suger à modérer ses transports même s’il tente de se justifier en invoquant des arguments théologiques qui ne sont pas dénués d’intérêt. Mais nous croyons que même si en apparence, Suger a fini par se rendre aux arguments de Bernard, il aurait canalisé un certain ressentiment dans l’exécution de son Tarot.

Il n’est pas impossible que l’on découvre un jour d’autres pieds de nez de ce genre, dans le Tarot ou ailleurs, soit de la part de Suger lui-même soit de celle de membres de son ordre qui lui survécurent. À nouveau, le Moyen Âge entendait à rire et les monastères et les écoles cathédrales n’étaient pas les moindres de ces champs de bataille où les plumes assassines passaient en revue les vices et les défauts. «La satire de l’ambition emprunte souvent le motif de la roue de fortune, qui dénonce le caractère cyclique du pouvoir, entre l’ascension (regnabo, regno, je régnerai, je règne) et la chute inéluctable (regnavi, sum sine regno, j’ai régné, je suis sans royaume).»

La roue de fortune du Tarot illustre non pas trois mais bien quatre petits personnages qui illustrent ces états. Celui qui est invisible, on n’aperçoit que sa queue, est celui sans royaume.








Print Friendly, PDF & Email

À propos de Rom

Je me nomme Marc Olivier Rainville. Je suis connu sous le nom de Rom depuis mes débuts dans la Tarotsphère en 1998. Je suis Bachelier en Animation et recherche culturelle, mineure en Histoire de l’art, de l’Université du Québec à Montréal (Promotion 1982). Je m’intéresse à l’histoire du Tarot depuis 1985. J’ai eu la chance de bénéficier d’un concours de circonstances favorables qui m’a permis d’approfondir mes recherches sur le sujet. J’en livre le fruit ici.
Bienvenue sur Tarotchoco !

Ce contenu a été publié dans Le code secret du Tarot - Le site de Rom. Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

Découvertes de nouveaux blogues québécois!



Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *