MARILYN par Nelly Arcan (Journal ICI – 14-12-2006)

On sait comment Nelly Arcan a financé ses études littéraires. C’est tout à son honneur. Dans la Grèce antique, son père l’aurait conduite au temple dès l’âge de cinq ans, le sol qu’elle aurait foulé, l’argent donné par ses clients, celui dépensé pour sa toilette, tout venant d’elle, tout autour d’elle, aurait été considéré comme sacré.

J’ai signalé récemment sur ce blogue que son nom d’artiste était Marilyn.

Voici ce que notre vestale contemporaine avait à dire sur une de ses semblables, Marilyn Monroe, dans le journal ICI. Un texte qui éclaire d’un jour nouveau les circonstances qui ont mené à son décès. Peut-être sa meilleure chronique. Signalons que les deux jeunes femmes sont décédées à 36 ans. Enfin, je voudrais dire que les rumeurs d’une mort par pendaison qui me semblaient vastement exagérées semblent de plus en plus être fondées.

Marilyn

Par NELLY ARCAN

14-12-2006 |
Jusqu’à récemment je n’avais jamais rien lu sur Marilyn Monroe. On ne lit pas les légendes côtoyées au quotidien, sur des posters. On ne lit pas ce dont on entend trop parler. Pour moi, cette femme a toujours été la créature sublime de photos archiconnues qui se suffisaient à elles-mêmes, ludiques, coquines, cadrant des poses aguichantes; femme terriblement charnelle, mais aussi actrice bancale, radieuse et insignifiante, morte d’une surdose ambiguë dont on ne sait pas si elle a été accidentelle, ou organisée.

Voilà à peu près le tableau que je m’en faisais.

Puis j’ai lu ce livre qui m’a marquée, et dont je vais garder, je le sais, un souvenir ineffaçable: Marilyn dernières séances. Il s’agit d’un roman écrit par un psychanalyste, Michel Schneider, qui couvre les dernières années de Marilyn, celles où elle ne tenait plus debout, terrassée par un croisement de Nembutal, un sédatif puissant sans lequel elle n’arrivait pas à dormir, et d’amphétamines qui lui permettaient de poursuivre son travail d’actrice, si on peut appeler le fait d’apparaître à l’écran le regard vide, avec un air perdu, un jeu d’actrice.

Toujours en retard sur les plateaux, par difficulté à sortir de son lit, elle mettait en péril des tournages. À Hollywood, beaucoup la méprisaient et peu l’aimaient, entre autres le journaliste Truman Capote, et son psychanalyste, lui-même célèbre par son contact avec le plus intime des plus grands noms d’Hollywood, Ralph Greenson.

Ç’a été ça, ma première surprise: la célébrité de la psychanalyse à Hollywood, où le divan relevait d’un chic fou. Tout ce beau monde était lié de près au vrai de vrai Freud, étant analysé par des psychanalystes analysés par Freud, et Marilyn ayant été analysée, pendant une courte période, par Anna Freud, sa propre fille.

Avec la plume élégante et intimiste de Michel Schneider, on entre dans cette relation entre Marilyn et son psychanalyste, aliénante, presque indécente. Il a été le dernier à la voir vivante, et le premier à la découvrir morte. Après sa mort, il a été accusé de l’avoir tuée, notamment avec des doses quotidiennes de Nembutal qu’il lui injectait en sachant qu’elle était alcoolique, et ne pouvant pas ne pas se douter qu’elle courait tous les médecins d’Hollywood pour multiplier les ordonnances, les uns à l’insu des autres.

Peur de jouer

On y rencontre une Marilyn déesse qui glisse vers le cadavre, pendant le tournage d’un film inachevé. Quelque chose doit craquer – qui raconte, oh ironie, l’histoire d’une star déchue, qui meurt, qu’on enterre. À ce stade elle était une actrice défoncée, souvent ivre, amaigrie, qui devait être filmée en noir et blanc de peur que la couleur ne laisse voir l’état de sa peau «de carton», marquée par les surdoses, ou encore ses cheveux cassés, morts, telle une perruque sur un fantôme «qui n’avait plus de regard».

Marilyn avait peur de jouer; cette peur l’empêchait de dormir; la peur de ne pas dormir la poussait vers les médicaments et l’alcool, qui l’empêchaient de jouer.

Mais il y a autre chose dans ce livre, de moins spectaculaire, qui la rend curieusement dense, et touchante: la dépendance à son psychanalyste qu’elle voyait tous les jours, et même plusieurs fois par jour. C’est par cette relation d’interdépendance (son psy était aussi accro à elle), qu’on découvre une autre Marilyn, intelligente et douée d’une parole qui parfois semble sortir d’une enfant en quête d’amour, et d’autres fois d’une femme pour qui la façon la plus simple de remercier les hommes était de coucher avec eux. De ça, aucun ne s’en plaignait à Hollywood, mais tous en riaient. Mariée à Arthur Miller, maîtresse de Frank Sinatra et de J. F. Kennedy, Marilyn était la femme la plus désirée du monde, mais aussi, du moins vers la fin, la plus malheureuse.

Ce livre est rempli de phrases qui ne s’oublient pas. Miller, parlant d’une de ses tentatives de suicide ratées dont on cherchait la cause, dit ceci: «La mort, l’envie de mort, surgit toujours de nulle part.» Puis, cette autre phrase, encore de lui, écrite pour le théâtre: «Un suicide tue toujours deux personnes, c’est même fait pour ça

Puis celle-ci, de Marilyn elle-même, inspirée de Freud qui écrit dans Malaise dans la culture que «jamais nous ne sommes davantage dans le malheur que lorsque nous avons perdu l’objet aimé ou son amour»: «Aimer, c’est donner à quelqu’un le pouvoir de vous tuer.»

Un livre à lire, dont on sort à regret, et dans lequel on laisse un peu de soi-même.

Nelly Arcan









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À propos de Rom

Je me nomme Marc Olivier Rainville. Je suis connu sous le nom de Rom depuis mes débuts dans la Tarotsphère en 1998. Je suis Bachelier en Animation et recherche culturelle, mineure en Histoire de l’art, de l’Université du Québec à Montréal (Promotion 1982). Je m’intéresse à l’histoire du Tarot depuis 1985. J’ai eu la chance de bénéficier d’un concours de circonstances favorables qui m’a permis d’approfondir mes recherches sur le sujet. J’en livre le fruit ici.
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