Farniente

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Une photo de votre serviteur, pour discourir à sa place… Et cet article:

Josée Blanchette
Édition du vendredi 24 juillet 2009

TUTOYER LES NUAGES

Ne rien faire et le faire bien

Je ne sais plus comment j’en suis venue à conjuguer le verbe «s’affairer» à toutes les sauces. Mais, peu m’importe, le diagnostic est clair: je ne sais plus rien faire. Rien faire comme dans «tutoyer les nuages», «se perdre dans ses pensées», «faire la grasse mat», «rêvasser devant le paysage», «s’endormir sur un roman de Colette», «se laisser caresser par le vent», «faire le chat», «vaquer», «jouer au tic tac toe dans le sable», «somnoler», «placoter», «bizouner», «glander», «paresser», «aoûter», «procrastiner».

Mon esprit est trop agité, le programme trop chargé, les gens autour de moi trop occupés. Tous, sauf un.

J’observais mon copain Franck, cette semaine, 63 ans, toujours l’air d’être en vacances celui-là, peu importe la température, les circonstances, l’heure ou le jour de la semaine. Relax, le mec. Il joue la plupart du temps, et le reste du temps il n’est jamais très sérieux, n’a pas perdu cette capacité appréciable de redevenir un enfant de cinq ans. «Comment tu fais? T’as toujours l’air de ne rien faire…», lui ai-je demandé. «J’y vais à mon rythme, c’est le secret!» Franck avait quand même «fait» 32 kilomètres de patin durant la journée, une heure de vélo pour se rendre chez moi, encore frais et dispos, le sourire aux lèvres, la remarque affable et le front dégagé, sans cumulus à l’horizon.

«Tu te sens coupable quand tu ne fais rien?», m’a-t-il questionnée. Ben oui. Horriblement. Y’a tant de choses à accomplir et seulement deux-trois jours de beau temps dans un été. Même en vacances, je ne sais plus laisser le temps passer. Même faire l’amour, tu vois, c’est encore faire quelque chose. J’aimerais apprendre à défaire, à laisser faire plutôt qu’à faire, improviser plutôt que viser, passer mon tour plutôt que me dépasser.

Tiens, c’est dans la préface du livre Le Droit à la paresse (1883) de Paul Lafargue (gendre de Marx et son traducteur en français) que j’ai trouvé cette citation du philosophe Jean Baudrillard: «Cette paresse est d’essence rurale. Elle se fonde sur un sentiment de mérite et d’équilibre « naturels ». C’est un principe de discrétion et de respect pour l’équivalence du travail et de la terre: le paysan donne, mais c’est à la terre, aux dieux, de donner le reste — l’essentiel. Principe de respect pour ce qui ne vient pas du travail et n’en viendra jamais.»

Au fond, le plus important se fait tout seul et il n’y a pas à tirer sur les primevères pour qu’elles poussent.

C’est combien pour le droit à la paresse ?

Au chapitre des médailles, j’en ai soupé des concours de «à qui en fera le plus durant ses vacances», à qui performera davantage dans le défi sportif, ou de la découverte du produit du terroir, ou de l’endroit rêvé pour déployer ses talents de touriste zélé. Sans compter ceux qui ne prennent tout simplement pas de vacances, ou alors jamais sans leur portable ou une pile de travail à leurs côtés, histoire de bien nous montrer de quoi ils sont incapables. Le productivisme nous a complètement javellisé la farniente.

Y’a plus moyen de bayer aux corneilles en paix et de gober des mouches, de moisir idiot sous la pluie.

Les vacances doivent être réussies, comme on réussit sa vie, ses amours, ses enfants, son boulot, ses amitiés et son quatre-quarts. Les vacances, C’EST du travail. Et pour tout dire, la longue liste des activités à cumuler, de gens à voir (pour ne rien faire ensemble), me procurera elle aussi un sentiment d’échec et d’inaccomplissement général. J’aurais pu en «faire» plus.

J’ai lu le philosophe et mathématicien Bertrand Russell dans In Praise of Idleness (un éloge de l’oisiveté publié en 1932). Il écrit qu’après la lecture de ce texte, les dirigeants du YMCA devraient faire une campagne de publicité pour inciter les jeunes hommes à ne rien faire. «Si oui, je n’aurai pas vécu en vain», proclame celui qui prônait la journée de travail de quatre heures. Lafargue, lui, en préconisait trois.

On a longtemps cru que le travail, c’était la santé, et que plus les pauvres travailleraient, moins ils auraient de temps à consacrer au vice. Résultat? Y’a autant de vices qu’avant sauf qu’on peut se cacher derrière un ordi pour s’y adonner.

L’art difficile de ne presque rien faire

Je m’agitais sans trop m’en faire jusqu’à ce que je tombe sur un livre de chroniques de Denis Grozdanovitch, L’art difficile de ne presque rien faire (Denoël). «[…] je mesurais avec une certaine amertume la complexité du problème que posait l’exercice de la paresse dans le monde d’aujourd’hui, lequel, on le savait, avait fait sa religion de l’activisme anglo-saxon protestant: la rédemption par le travail! En effet, j’avais pu constater plus d’une fois combien il était difficile, pour ne pas dire impossible, à mes contemporains de prendre à la lettre de vraies vacances: il suffisait, pour s’en persuader, d’observer leur rythme de loisirs frénétiques menés tambour battant dès l’aurore. Ces prétendus loisirs étaient désormais entièrement inféodés au sacro-saint credo du rendement et de la productivité. Plus triste encore: ceux-là mêmes qui tentaient d’échapper à cet activisme des loisirs devaient faire face à une telle force d’entraînement collectif qu’ils ne pouvaient y opposer qu’une sorte d’inertie annihilante privée des saveurs de la paresse hédoniste et gâtée par les âcres relents de la culpabilité.» C’est bien ce qui me semblait.

L’auteur nous décrit un avant-midi de pêche avec son père, enfant, qui m’a donné envie de me remettre au cidre qu’on place au frais dans l’eau de la rivière et aux petites truites qu’on rissole dans la poêle sur le bord de l’eau.

Son père lui enseigne l’art de ne (presque) rien faire et termine la sortie de pêche en disant: «Vois-tu, fiston, nous sommes la plupart du temps bien plus heureux que nous ne le croyons!»

Y citant Jerome K. Jerome (Pensées paresseuses d’un paresseux), le chroniqueur note quelque part: «La paresse, comme un baiser, pour être agréable, doit être volée.»

Alors, voilà, je vous souffle un baiser par la fenêtre et je file comme une voleuse. Penserez à moi si vous repêchez une bouteille de cidre dans une rivière…








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À propos de Rom

Je me nomme Marc Olivier Rainville. Je suis connu sous le nom de Rom depuis mes débuts dans la Tarotsphère en 1998. Je suis Bachelier en Animation et recherche culturelle, mineure en Histoire de l’art, de l’Université du Québec à Montréal (Promotion 1982). Je m’intéresse à l’histoire du Tarot depuis 1985. J’ai eu la chance de bénéficier d’un concours de circonstances favorables qui m’a permis d’approfondir mes recherches sur le sujet. J’en livre le fruit ici.
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