INITIUM

Les jeux de cartes à série ont une origine orientale. Le concept de départ du Tarot a probablement été emprunté à des Tsiganes vers la fin du XIe siècle. Ceux-ci utilisaient des jeux constitués de feuilles de cuir marquées pour la divination. Après leur exode des Indes, ces peuples errants sont passé par la Perse avant de s’établir en Grèce. La langue du peuple rom, comme il s’appelle lui-même, ainsi que ses productions culturelles sont redevables des lieux qu’il fréquente. Le sens de l’identité de ses membres est suffisamment fort pour résister à l’assimilation. Les nombreux emprunts qu’il fait ici et là ne font que renforcer cette identité.
Ce nom de Tsiganes par exemple leur viendrait d’un séjour prolongé passé en Grèce auprès d’une secte manichéenne qui se fait connaitre dès le VIIIe siècle et qui portait le nom d’Atzingane. Des éléments de culture hébraïque, égyptienne et chrétienne, puisés au cours des voyages, se sont également retrouvé dans la culture rom. Le Tarot préhistorique devait à chaque fois bénéficier d’apports similaires. Le jeu aura finalement attiré l’attention d’un lettré européen.

Le travail d’adaptation a dû demander des ressources technologiques et du temps. N’oublions pas que ce projet est une entreprise résolument moderne pour son époque et même en avance sur celle-ci. Au XIIe siècle, seuls les monastères offraient les conditions nécessaires pour réaliser un tel travail.
À cette époque, les moines ont l’obsession des codes. Ils étudient la Bible dans l’espoir d’y découvrir des contenus cachés. Ce sont les moines qui ont réintroduit les bases de la cryptographie occidentale. Celles-ci avaient disparues avec la chute de l’empire romain.

Comme je le suggère depuis 1998, le jeu aurait d’abord été adapté sous forme de manuscrit. L’abbé bénédictin Suger en avait les moyens techniques. Nous savons qu’il avait accès à un atelier d’historiographie moderne, le scriptorium de Saint-Denis. Sous son impulsion, cet atelier a produit de nombreux ouvrages historiques.

Quelle qu’ait été cette matrice Tarot, il est également possible qu’elle ait servi concrètement de moule dès le XIIe siècle à un jeu en papier. Il aura fallu pour cela que cette matrice aille à la rencontre du papier, qui ne se trouvait à l’époque présent que dans le monde arabe, en Espagne, dans le royaume latin de Palestine… et en Chine. Je crois également que Suger qui était le protecteur des Templiers en Occident leur aurait confié le jeu.

En parallèle avec leur intérêt pour les codes, les moines de cette époque bénéficient d’un climat qui favorise les arts mineurs. L’art du vitrail influence l’enluminure. Les contraintes qui s’appliquaient aux productions des enlumineurs disparaissent progressivement. Les manuscrits, les psautiers et les bibles du XIIe siècle proposent des modèles d’une grande pureté.

Quoiqu’il en ait été de cette forme initiale, ses concepteurs étaient moines, lettrés de toute façon et férus d’Alchimie en plus. Je n’avançe pas une telle hypothèse à l’aveuglette. Le Tarot, comme les manuscrits et les édifices religieux de cette époque, regorge de symboles alchimiques. Il me semble que les Arcanes majeurs et les Honneurs ont été dessinés ou redessinés, nommés et codés par une seule personne ou par un groupe travaillant sous la supervision d’une seule personne. Et cette personne parlait le français de l’époque, la langue romane. La lingua franca était présente un peu partout en France et autour du bassin méditerranéen.
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Des jeux similaires au Tarot ont existé en Orient. Mais le premier jeu de tarot connu nous vient de l’Italie du XVe siècle. Cependant, l’imagerie du Tarot est antérieure à cette période. Je soutiens que le jeu a été introduit et adapté en France au XIIe siècle. Sa structure et une partie de son contenu sont antérieures à son arrivée en Europe mais le jeu qui nous est parvenu provient bien du Moyen Âge français.

Si mon hypothèse est exacte, près de trois siècles s’écouleront avant que le Tarot ne fasse surface historiquement en Italie. Trois siècles au cours desquels seuls quelques exemplaires auraient circulé hors du circuit initial. Trois siècles qui ont vu naître et prospérer d’abord l’Alchimie ésotérique occidentale et ensuite la redoutable Inquisition. Il est peu probable que le Tarot ait été confié à des peintres ou enlumineurs laïcs pendant cette période. Quant aux maitres-cartiers, leur profession n’existait pas encore au XIIe siècle et leur niveau de maitrise n’a jamais atteint celui des clercs.

Les recherches alchimiques abondent dans les monastères à cette époque, à tel point que l’Église tente de les enrayer par de nombreux décrets. Dès le XIVe siècle toutefois, un vent de folie s’empare des échelons supérieurs du clergé et il n’y a pas un cardinal ou un évêque de la Chrétienté qui ne consacre de ressources pour tenter de changer le plomb en or.

Le Tarot est lié à la naissance de l’Alchimie médiévale européenne. Il est donc tout sauf profane comme le prétendent certains devant l’absence d’évidences en ce domaine. Le système se veut porteur d’un sens caché, on ne peut en douter lorsqu’on prend la peine de l’étudier sérieusement. L’ensemble des signes qu’il propose à l’examen repose sur une structure géométrique simple, le cercle. Chaque lame est le support de signes iconographiques qui racontent une histoire. Chacun d’eux permet à l’intellect de se satisfaire, aux émotions et à l’intuition de se déployer. Le Tarot trouve toujours le moyen de faire impression sur la conscience de celui qui le consulte.

Le jeu qui nous est parvenu est ce qu’on appelle un livre muet. Il est à classer aux côtés du Mutus Liber des alchimistes, du Zohar de la Cabale hébraïque, lequel incidemment est composé en Espagne au XIIIe siècle même si les éléments de cette doctrine circulaient déjà depuis des siècles.

Le Tarot, livre muet, ne se pose pas uniquement comme une invitation à l’intuition. C’est un texte, une célébration du langage, du Verbe. Ses images sont des devinettes qui portent des noms. Je propose des outils, des pistes, pour percer rationnellement le mystère de leur identité. Je ne suis pas loin de penser que le Tarot était l’outil privilégié des praticiens de la reine des sciences au XIIe siècle, la Grammaire.

La langue française a ceci de particulier qu’on dit d’elle qu’elle fut créée afin de remplir une fonction quasi sacerdotale auprès des initiés aux Mystères. Cet essai amène de l’eau au moulin de ceux qui estiment que les mots qui la composent ont fait l’objet d’un codage systématique. C’est aussi dans le sens d’une telle lecture de l’histoire que je suggère d’aborder l’étude du Tarot.

Le jeu est à mon avis la clef de voute d’un édifice qui associe ses éléments écrits et picturaux aux sciences de l’époque, qu’elles soient sacrées ou profanes.

L’ouvrage du Tarot est intimement lié à l’Europe du Moyen Âge et à la langue française même s’il est imprégné d’apports extérieurs à ce territoire. Le Tarot est un microcosme. Cependant, l’aspect souvent irrévérencieux de parties de l’ensemble donne l’impression qu’il a été conçu par des observateurs critiques – et qui ne manquaient pas d’humour – opérant un peu en retrait de la société qu’ils dépeignaient.

C’est donc également une oeuvre d’art.

Mes travaux portent sur quelques-unes des clefs de ce chef-d’œuvre d’ingéniosité. Je ne prétends pas avoir tout dit ce qu’il y avait à dire sur lui. Cependant, le cadre d’interprétation redécouvert ici devrait permettre d’établir les bases d’une compréhension éclairée pour les amoureux du jeu et peut-être aussi d’établir un pont vers des chercheurs oeuvrant au sein d’autres disciplines.








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À propos de Rom

Je me nomme Marc Olivier Rainville. Je suis connu sous le nom de Rom depuis mes débuts dans la Tarotsphère en 1998. Je suis Bachelier en Animation et recherche culturelle, mineure en Histoire de l’art, de l’Université du Québec à Montréal (Promotion 1982). Je m’intéresse à l’histoire du Tarot depuis 1985. J’ai eu la chance de bénéficier d’un concours de circonstances favorables qui m’a permis d’approfondir mes recherches sur le sujet. J’en livre le fruit ici.
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