Le pendu

Étonnant personnage que ce Pendu immobilisé au bout de son fil. C’est une illustration du supplicié suspendu aux fourches patibulaires, au gibet. Citons le Petit Robert. «Fourches patibulaires : gibet composé à l’origine de deux fourches plantées en terre, supportant une traverse à laquelle on suspendait les suppliciés.» Nous sommes dans l’axe Justice-Le pendu, le lien entre exercice de la justice et supplice est clair. «(…) au XIIe siècle (…) la société aristocratique loue la violence et nourrit son honneur de cette violence. Et si elle en limite les effets au sein de son propre groupe, ne l’exerce-t-elle pas surtout sur les hommes qu’elle domine ? En même temps que s’affirme la puissance du château, les institutions militaires et judiciaires sur lesquelles repose la puissance du souverain se sont effacées. Le châtelain exerce la justice à son profit et il érige fièrement des fourches patibulaires, symboles de la justice de sang.» 

«La haute justice, la justice de sang, la plus prestigieuse, est symbolisée par des fourches patibulaires à deux ou plusieurs piliers. Elle est souvent très chère pour le seigneur (…) à moins que l’on ne propose une compensation pécuniaire plus intéressante pour le seigneur.» 

 Au XIIe siècle, cette forme de supplice était réservée au château, au seigneur. Le roi et le Parlement n’utilisaient pas de telles fourches. Cette coutume propre aux cours seigneuriales va disparaître à mesure que s’imposent les cours royales. Mais dans la première moitié du siècle, ce genre de gibet est la norme dans le paysage judiciaire provincial.

La justice de sang – Entre 1098 et 1109

Bibliothèque de Dijon

La justice de sang était également appelée haute justice. Sur cette illustration dont nous ne présentons qu’un détail, on distingue le bourreau prenant appui au milieu de la fourche. Le supplicié repose à au moins deux mètres du sol. Sur l’Arcane XII par contre, le corps semble s’enfoncer sous le sol. Il ne semble plus être question de haute justice. L’ensemble Le pendu suggère que nous sommes en présence d’une basse justice, celle des hommes. La haute justice, celle de Dieu (et/ou du Roi ?), s’exerce d’ailleurs. Elle emprunte un caractère mystique.

Et c’est bien vers le spirituel que nous mène notre étude du symbolisme si particulier de l’Arcane Le pendu. Le christianisme ésotérique, tout empreint qu’il est de ce manichéisme honni par les représentants de l’Église officielle, porte un regard très particulier sur Jésus. On le voit bien ici, en XII. «Dans le désir de mettre le christianisme à la portée des grandes masses, le dogme officiel le vulgarisa et le simplifia à l’extrême ; il en dissimula la nature essentiellement tragique (…) Une lutte s’engagea dès lors entre le courant ésotérique et le courant exotérique. (Le courant ésotérique) ne voit pas le Christ avec les yeux de Michel-Ange (…) mais avec les yeux de Mani : vaincu et éternellement souffrant, comme au moment de Gethsémani,  (…) ; la nature continue à gémir, selon la parole de saint Paul ; le mal continue à dominer.»

Et, en effet, cet Arcane est d’abord l’illustration d’un passage des Écritures où il est dit que le Christ fut jugé par Ponce Pilate puis livré aux Pharisiens qui le firent crucifier. Dans le texte, l’expression crucifixion est rendue en hébreu de la façon suivante: pendu à l’arbre ou pendu au bois. De plus, l’allégorie symbolique d’Isaac portant le bois du sacrifice correspondait dans l’esprit des moines et des Pères de l’Église au Christ portant sa croix. C’est tout ce que nous avons ici. Le genou plié en forme de croix du personnage et sa position suspendue sont un rappel du Calvaire du Christ. Et il peut être utile de signaler que certains Juifs espagnols du Moyen Âge désignaient entre eux le personnage central du christianisme en utilisant l’expression «le pendu». C’était un grave insulte, car dans la Bible, le pendu est ¨(…) une malédiction de Dieu.¨

L’expression pendu au bois a connu un grand succès. C’est le manichéisme qui s’en fait d’abord le promoteur. Saint Augustin rapporte le mot du manichéen Faustus : «Jésus, la Vie et le Salut des hommes, est suspendu à tout bois.»  La gnose manichéenne professe que la Lumière, l’âme divine, se retrouve dans les espèces végétales, surtout les arbres qui servent de gibet à Jésus. Il s’agit d’une des idées centrales du manichéisme, le Jesus Patibilis, le Jésus passible, souffrant. Cette image représentait la souffrance de l’anima mundi, l’âme du monde.

L’Arcane XII est construit autour de ce thème manichéen. (…)

 La suite …








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À propos de Rom

Je me nomme Marc Olivier Rainville. Je suis connu sous le nom de Rom depuis mes débuts dans la Tarotsphère en 1998. Je suis Bachelier en Animation et recherche culturelle, mineure en Histoire de l’art, de l’Université du Québec à Montréal (Promotion 1982). Je m’intéresse à l’histoire du Tarot depuis 1985. J’ai eu la chance de bénéficier d’un concours de circonstances favorables qui m’a permis d’approfondir mes recherches sur le sujet. J’en livre le fruit ici.
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