Le mat

Si c’est le Tarot qui se trouve dans le sac du mat, comme nous le supposons parfois, la cuillère qui sert de support à ce sac indiquerait que ses avis sont une nourriture. Et la longueur de son manche suggère que le mat ne s’administre pas cet aliment à lui-même et qu’il doit garder une distance respectueuse face à ceux qu’il nourrit. De même ceux qui s’y nourrissent doivent se méfier un peu de cette cuillère. Car c’est une louche… En Inde, la louche était un instrument sacré. La louche sacrificielle était en bois d’acacia.

Loucher, c’est faire preuve d’ambivalence. Nous savons que naviguer, garder le cap entre les pôles de l’ambivalence était à la base de la démarche quotidienne de ceux qui souscrivaient à cet aspect de la philosophie néoplatonicienne. Nicolas de Cues, un philosophe du début de la Renaissance, ne craint pas de le proposer dans ses écrits, il faut nier ce que l’on vient d’affirmer. Il s’agit de créer des totalités, de réunir les opposés.

De Cues rejoignait ainsi le néoplatonisme radical de Jean Scott Érigène, un philosophe du IXe siècle qu’on a appelé le Commentator (des écrits de Denis L’Aréopagite). Les philosophes des siècles qui suivent, l’école bénédictine d’Auxerre notamment, sont redevables des traductions par Érigène de la pensée de Denis. Érigène professe qu’il est plus conforme à la vérité et à l’exactitude de nier Dieu en tout que de l’affirmer en tout. C’est de la théologie négative néoplatonicienne.

Nous croyons que certains rituels secrets templiers comme cracher sur la croix avant d’aller communier étaient inspirés de cette philosophie. Ils sont facilement perçus comme de l’hérésie pure et simple. Érigène a d’ailleurs été mis à l’index au XIIIe siècle. Certains de ses livres ont même été brûlés.

Mais au XIIe siècle, les moines n’hésitent pas à embrasser la définition négative de Dieu donnée par L’Aréopagite. Pour ce penseur, Dieu est ¨pur néant¨. Cette affirmation est le fondement de sa théologie négative dite aussi apophatique. ¨(…) il n’est pas plus vrai d’affirmer que Dieu est Vie et Bonté que d’affirmer qu’il est air ou pierre.¨ (Mircea Eliade, Histoire des croyances et des idées religieuses, tome III, p. 67)

Il parle également, par exemple, de luminosité des ténèbres. En extrapolant un peu, en jouant comme lui avec le sens des mots, on pourrait dire que le terme vide s’applique autant à Dieu que le mot plein. Le mot vide est d’ailleurs un anagramme de Diev. Et c’est ici que nous rejoignons le Tarot.

Il nous faut revenir au sac du mat.

Nous avons vu que ce sac est ancré sur l’épaule du personnage au moyen d’une cuillère ou d’une louche. Nous en avons déduit que son contenu était une nourriture. Examinons ce sac. Nous constatons la présence de nombreux plis qui indiquent que sa toile n’est pas tendue, il est vide.

Nous allons maintenant nous livrer à une petite enquête étymologique. L’image du mat est fort populaire au Moyen-Âge. C’est lui le chef de file des personnages qui peuplent les sotties, ces pièces populaires appréciées tant par la noblesse que le bas peuple. On l’appelle le fol, le fou ou le sot. L’origine du mot sot est inconnue. Quant à eux, fol et fou viennent du mot latin follis. Ce mot signifie sac. Il est donc logique de donner un sac comme accessoire au fou. Mais follis signifie également ballon plein d’air… Le sac est vide !

C’est une façon néoplatonicienne de dire qu’il est également plein. Comme Diev (vide) est pur néant selon cette école de pensée, on peut conclure que la déité se trouve dans le sac du mat. Qu’on peut y accéder en se servant de la cuillère ou de la louche. Il faut d’abord ouvrir le sac. On défait le lacet qui encercle l’ouverture. Et comment se nomme cette ouverture ? Une oreille ! Du mot latin, auricula… Justement, à l’autre bout du bâton, l’auriculaire, son petit doigt, est absent.

On notera que les yeux du mat sont tournés vers le ciel, sa tête est penchée vers le bas et ce faisant son oreille droite à lui (absente également…) est tout contre cette ouverture, l’oreille du sac. Et oui, c’est aussi une bouche qui convient si bien avec louche. Le mot bouche se donne à toutes ouvertures. Bouche et/ou oreille, il s’agit ici d’une ouverture qui permet d’entendre le Verbe, un autre nom de Dieu.

On parle ici de communion avec une nourriture spirituelle. Le contenu du sac est bien plus que le Tarot, l’oracle dont nous supposions la présence au départ. Ce contenu, c’est la voix de Dieu lui-même, le Verbe, qui se fait entendre pour exprimer sa volonté, ses dessins. Ce qui l’entoure, le sac, la cuillère, le personnage, le jeu de cartes, voilà l’oracle. (Le mot tarot est une forme codée du mot oracle.)


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À propos de Rom

Je me nomme Marc Olivier Rainville. Je suis connu sous le nom de Rom depuis mes débuts dans la Tarotsphère en 1998. Je suis Bachelier en Animation et recherche culturelle, mineure en Histoire de l’art, de l’Université du Québec à Montréal (Promotion 1982). Je m’intéresse à l’histoire du Tarot depuis 1985. J’ai eu la chance de bénéficier d’un concours de circonstances favorables qui m’a permis d’approfondir mes recherches sur le sujet. J’en livre le fruit ici.
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2 réponses à Le mat

  1. Rom dit :

    Je pense que le mat doit se sentir à l’aise dans ce décor intitulé Solitude! Solitude dans le sens noble du terme, bien sûr…
    Rom

  2. Tiens, la déco a changé, c’est bien comme ça !
    Remarquable analyse du sac du Mat, je la trouve vraiment pertinente.

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