Le prince des Gouliards
Le Tarot est un microcosme. L’aspect souvent irrévérencieux de certaines parties de l’ensemble donne l’impression qu’il a été conçu par des observateurs critiques - et qui ne manquaient pas d’humour - opérant un peu en retrait de la société qu’ils dépeignaient. C’est donc également une oeuvre d’art. À ce titre, et pour bien la comprendre, il nous faut adopter, sinon le point de vue de Sirius, du moins celui des spécialistes des sciences humaines de notre époque.
Le créateur du Tarot cherche-t-il à provoquer, même de façon cachée ? Il faut comprendre que le courant néoplatonicien qui traverse justement une partie de cette Église incite ses adhérents à professer le contraire de ce qu’ils croient. Je crois qu’en poussant au bout cette logique philosophique, il s’était donné avec d’autres, comme mission de poser les bases d’un renouvellement du Christianisme. «(…) les hermétistes et les <<philosophes-chimistes>> attendaient – et certains d’entre eux la préparaient fiévreusement - une réforme générale et radicale de toutes les institutions religieuses, sociales et culturelles.»[1]
Cette démarche parallèle de la part du moine Suger s’inscrirait donc dans le cadre élargi d’une explication reliée à la mouvance sociale réformiste dite hérétique, explication plus fine que celle qui pourrait être mise sur le compte d’inclinations personnelles dissimulées ou refoulées.
Mais il faut tout de même tenir compte de cette dimension personnelle. Suger est un créatif comme on le dirait aujourd’hui. Et au moment où il entreprend la création du Tarot, il fait l’objet d’une mise au ban de la société des princes qu’il a longuement côtoyée et conseillée. Le roi ne cherche plus son conseil. Il est à toutes fins pratiques banni, relégué à son abbaye. C’est probablement à ce moment qu’il rejoint - au moins en esprit - la mouvance sociale réformiste. On a dit de lui qu’il était gouliard jusqu’aux yeux. La présence de nombreux codages humoristiques, grivois, dans le Tarot milite pour cette thèse.
Je crois que Suger, l’artiste, s’est servi du Tarot comme exhutoire à ce côté de sa personnalité. Je n’ai pas cherché de façon exhaustive à trouver dans le programme iconographique de sa basilique des éléments qui entreraient en conflit aussi sévère avec l’ordre établi que ce qu’il a dissimulé dans le jeu. Il y en a, j’en ai trouvé, mais il y en aurait eu sans doute plus encore n’eut été du travail sur son… passe-temps. (N’oublions pas toutefois que le Tarot permet de décoder la basilique…)
Une démarche à la fois personnelle et collective donc, une démarche qui côtoie la marge assurément mais qui ne s’inscrit pas hors de la page. Cette page, cet élan commun à toute une société, c’est la recherche du salut. Certains le voient du côté de l’enfer, soit, la cause a été plaidée et entendue. Mais chacun cherche à s’assurer la place qui lui convient dans la vie éternelle.
Émettons l’hypothèse que Suger en accord avec les philosophes et les hermétistes de son époque tentait de réconcilier les opposés. L’amour qu’il a éprouvé toute sa vie pour la lumière lui a fait apprécier l’importance de l’ombre. Voilà entre autres choses ce que je crois qu’il nous convie à découvrir dans son œuvre.
[1] Mircea Eliade, Histoire des croyances et des idées religieuses, Tome III, p. 269


