
On ne livre jamais un secret sans craindre de nuire ou de ne pas être compris. Notre bon ouvrage risque de déranger la paix chrétienne, pour reprendre une expression chère aux alchimistes. Mais nous avons décidé de répondre à l’exhortation de Philon d’Alexandrie : «Pourquoi, ô mystes, vous enfermer dans la nuit (celle de la célébration des mystères d’Éleusis) et ne rendre service qu’à quelques-uns, quand vous pourriez rendre service à tous les hommes en révélant au grand jour ces bonnes et utiles choses, afin que tous aient la possibilité de participer à une vie meilleure et plus heureuse ?»

La voie de Chögyam Trumpa se proposait également à nous : «Aussi la générosité transcendantale consiste-t-elle à donner tout ce que l’on a. Notre action doit être complètement ouverte, complètement nue. Nous n’avons pas à porter de jugements ; c’est aux receveurs à faire le geste de l’accueil. Si les receveurs ne sont pas prêts pour notre générosité, ils ne l’accueilleront pas. S’ils sont prêts à la recevoir, ils viendront la prendre. Telle est l’action désintéressée du bodhisattva. Il ne se demande pas : <<Est-ce que je me trompe ?>>, <<Suis-je prudent ?>>, <<À qui devrais-je m’ouvrir ?>> Il ne prend jamais parti. D’une façon imagée, le bodhisattva restera immobile comme un cadavre. Il laissera les gens le regarder et l’examiner. Il est à leur disposition.» [1]
Voilà une attitude totalement différente de celle qui imprègne encore notre conscience d’occidentaux :
Mt 6 : 3-4
Pour toi, quand tu fais l’aumône, que ta main gauche ignore ce que fait ta main droite, afin que ton aumône reste dans le secret ; et ton Père, qui voit dans le secret, te le rendra.
Mt 7 : 6
Ne donnez pas aux chiens ce qui est sacré, ne jetez pas vos perles aux porcs, de peur qu’ils ne les piétinent et que, se retournant, ils ne vous déchirent.
Ne pas jeter de perles aux pourceaux. Devant l’incompréhension – fort compréhensible … - de ceux que des apports peu inspirés ont plongé dans la confusion, beaucoup d’exégètes du Tarot finissent par faire de cette maxime leur devise. Refusant de faire face à la critique, ils se retirent prématurément du débat en se murant dans un silence… de plomb. Ils adoptent ainsi ce qu’on appelle en psychologie la position de retraite du Elder Stateman. D’autres, au contraire, choisissent la fuite en avant et monnayent un prêchi-prêcha à perles que veux-tu qui laisse pantois ceux qui auraient oublié que la parole est d’argent !
Les moins atteints de ces gurus réaliseront sur le tard qu’ils ne thésaurisent que de la verroterie, un trésor de pacotille qui ne les illumine même pas eux-mêmes.
Au XIIIe siècle, le moine franciscain anglais Roger Bacon, le Docteur Admirable, affirme avec suffisance: « Ce sont les fous qui écrivent des secrets autrement que sous une forme les cachant à la compréhension du commun. » Toujours, ce mépris du commun …
Les auteurs du Dictionnaire des symboles ont un point de vue énigmatique sur ce sujet : «Du point de vue analytique, l’aveu du secret libère de l’angoisse. (…) Il est sain de se décharger du poids des secrets. Mais celui qui est capable, sans défaillance et sans gêne, de garder ses secrets acquiert une force de domination incomparable, qui lui confère un sentiment aigu de supériorité.» [2]
Carl Gustav Jung semble abonder dans le même sens : « Pour protéger l’individu contre le risque de se confondre avec les autres, il n’est de meilleur moyen que la possession d’un secret qu’il veut ou qu’il lui faut garder. (…) Il est important que nous ayons un secret et l’intuition de quelque chose d’inconnaissable. » Néanmoins, Jung sent qu’il doit au moins témoigner de ces réalités qui l’enchantent. « (…) je sais et je dois mentionner des choses que les autres, à ce qu’il semble, ne connaissent pas ou ne veulent pas connaître. » Et il cite Goethe : « En parler est embarras ! » [3]
Tous, toutes, nous possédons un secret. Celui-ci illumine ou empoisonne – dans le cas du secret honteux – notre vie. Il appartient à chacun de se tracer une ligne de conduite à propos du partage ou non de ce secret. Quand à Rom, le choix de livrer ou non la totalité des fruits de ses cogitations relève de préoccupations qu’il a choisi de garder… secrètes !
En bon Québécois, c’est ce qui s’appelle se garder une petite gêne.

[1] Chögyam Trumpa, Pratique de la voie tibétaine, p. 168
[2] Le dictionnaire des symboles, p. 857
[3] Tiré de C.G. Jung, Ma vie. Voir le lexique
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